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Afrique : Un urbanisme raté à cause d’une macrocéphalie

Le continent fait face à l’immense défi du développement de villes intérieures. Souvent, tous les efforts sont concentrés sur la ville principale correspondant à la capitale ou à une mégalopole économique. Le résultat est décevant et aboutit à des métropoles comme Lagos qui voit sa population augmenter annuellement de 300.000 habitants ou Dakar dont le déficit en eau atteint l’équivalent des besoins de 700.000 habitants.

 

For 50 years, the fast and cheap "car rapide" minibus, painted from stem to stern, has become a national symbol for Senegal.

Dakar, été 2017, la chaleur est à son paroxysme. Les 4 à 5 millions d’âmes qui se réveillent quotidiennement dans cette mégalopole sénégalaise ont deux principaux besoins qui ne peuvent malheureusement pas être satisfaits correctement. Il s’agit de la nécessité de prendre une douche régulière et de profiter de l’air conditionné. L’une des plus grandes villes du continent fait face régulièrement à un déficit de production d’eau ou d’électricité. Si les coupures de courant électrique sont moins fréquentes qu’il y a une dizaine d’années, au niveau de l’eau, il n’y a toujours pas de solution. La Sénégalaise des eaux (SDE) a avoué son échec récemment.

Tout dans une seule ville

En réalité, la quasi-totalité des pays d’Afrique subsaharienne sont confrontés à un problème similaire de macrocéphalie de leur capitale. Le paradoxe, c’est qu’on a voulu les rendre tellement performantes qu’elles ont fini par être victimes de leur succès. Car, vu que toutes les infrastructures y sont regroupées, la plupart des industries et l’essentiel des services, elles finissent par occasionner un exode insoutenable. Le poids démographique est tel qu’aucune des capitales d’Afrique subsaharienne n’a réussi un développement urbanistique harmonieux. Si ce n’est pas la capitale administrative, ce problème est vécu par une autre ville souvent qualifiée de capitale économique, comme Douala au Cameroun ou Abidjan en Côte d’Ivoire ou dans une moindre mesure, Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso qui a tendance à perdre son statut.
A 3200 kilomètres de Dakar, Lagos, la mégalopole ouest-africaine par excellence, 22 millions d’habitants au moins y résident en permanence, soit plus que la population du Sénégal, de la Mauritanie, de la Gambie et de la Guinée-Bissau réunie. En apparence, la capitale est le New-York du continent, mais en apparence seulement. Puisqu’à quelques mètres seulement des villas rutilantes de la lagune, sont érigées des bidonvilles dont les habitants refusent de déménager.

Lagos, 1000 habitants/j soit une nouvelle ville par an

LAGOS-croissance-démographiquePlus que Dakar, Abidjan, ou Ouagadougou, Lagos qui est la dixième plus grande ville du monde, a un défi de taille qui se résume en une question: Comment loger, nourrir, transporter, apporter l’eau courante et l’électricité à 900 à 1000 nouveaux habitants par jour, en moyenne, depuis 50 ans ? “Chaque année, c’est l’équivalent de deux fois la métropole de Toulouse qui arrive à Lagos”, explique Guillaume Josse, géographe pour le Groupe Huit, cabinet de recherche spécialisé sur les villes en développement.
“Toutes les villes africaines sont confrontées aux mêmes problèmes : urbanisation violente, gestion du foncier, pollution,… Mais Lagos est une caricature. Ses défis sont tellement immenses qu’ils paraissent insurmontables”, poursuit-il.
Pas un seul centimètre carré n’est laissé au vide. Une vendeuse de bijoux utilise les grilles de la mosquée comme présentoir pour ses colliers, une ancienne bibliothèque a été transformée en magasin de robe de mariée, les trottoirs sont pris d’assaut par des photocopieuses, des mécaniciens, ou aménagés en cuisine où l’on vend des plats nigérians à emporter.
A Lagos Island où la densité de la population atteint 12.000 habitants au Km2, aucun espace n’est laissé libre.
Il n’y a aucune gare routière sur Lagos Island : des centaines de danfos, les célèbres minibus jaunes, embouteillent les rues des heures durant et déversent leurs passagers au milieu de la voie dans un flot continu.

Des quartiers de tonneaux, de tôle et de bois

Les Lagosiens font preuve d’une ingéniosité à toute épreuve pour pallier les défaillances d’un Etat absent là où on l’attend. Il n’y a pratiquement plus de terrains constructibles, les plus riches construisent des digues, assèchent les marécages ou ensablent l’océan pour construire le “Dubaï de l’Afrique”. Les plus pauvres se construisent des parcelles de terre sur la lagune avec des tonnes de déchets mélangés à du sable.

Le quartier d’Ilaje-Bariga a été construit ainsi, pendant les cinquante dernières années. Les rues se sont dessinées au hasard, au fil des nouveaux arrivants, il n’y a aucun système d’évacuation des eaux usées. Aujourd’hui, partout dans Lagos, le mètre carré vaut de l’or, et les dizaines de milliers d’habitants de d’Ilaje-Bariga ont reçu leur avis d’expulsion : ils ont huit jours pour quitter les lieux, sur ordre du gouvernement local.
3200 Km pour prendre le chemin inverse nous mène de nouveau à Dakar, l’ancienne capitale de l’Afrique-occidentale française (AOF) où se trouvent tous les ministères et services centraux du Sénégal. Pour se rendre à l’étranger, Dakar est encore un passage obligé et pour importer la moindre marchandise, il faut compter sur le port de Dakar. Même chose en matière de soins et d’éducation. Dakar regroupe les seuls hôpitaux bien équipés du pays et la plupart des écoles supérieures. Jusqu’au début des années 2000, Dakar et Saint-Louis, l’ancienne capitale du Sénégal, les deux seules villes comptant plus de deux lycées.

Toutes les infrastructures dans la capitale

Fin septembre 2017, la présidence de la République sénégalaise a annoncé la construction d’un nouveau port à Bargny dans le département de Rufisque, dans la région de Dakar censée accueillir aussi la nouvelle ville de Diamniadio avec son grand centre de conférence et son urbanisme futuriste. Politique passéiste pour un “Port du futur” Cette nouvelle infrastructure de Dakar-Bargny, baptisée ironiquement “Port du futur” est le symbole d’un “dakaro-centrisme” hérité du passé.
Il s’agit d’une cécité politique lourde de conséquences, sur le plan de la démographie de tout le Sénégal : les régions de l’intérieur du pays se vident de leurs populations, alors que Dakar ploie sous le poids de l’exode rural.
Officiellement, les statistiques estiment à 3,2 millions d’habitants la population dakaroise, soit plus d’un Sénégalais sur cinq. Mais dans les faits, vu que toutes les infrastructures sont concentrées dans cette région, il faut compter au moins un million de résidents temporaires supplémentaires, venus pour se soigner, pour rendre visite à un proche, pour y faire du tourisme ou en transit avant de se rendre à l’étranger.

Démographie incontrôlable

Au final, à cause de cette absence de vision pour les autres régions du pays, toutes les prévisions des urbanistes sont bouleversées. Aussi, voit-on souvent la métropole dakaroise subir des coupures d’électricité et des pénuries d’eau. Au mois de juillet, c’est Diéry Bâ, le directeur de la distribution de la Sénégalaise des eaux, qui avouait l’incapacité de sa société à produire suffisamment d’eau potable pour la capitale. Le déficit, disait-il, correspond à la consommation quotidienne d’une population de 700.000 habitants, soit l’équivalent d’une ville comme Tanger au nord du Maroc, ou de Mbour et Thiès au Sénégal.
Ce manque de vision pour l’intérieur du pays se reflète également dans le domaine sportif. Plusieurs événements en apportent la preuve, notamment le dernier Afrobasket 2017 qui s’est déroulé en partie à Dakar. En partie seulement avec la moitié des matches de la phase de groupe, le reste s’étant joué en Tunisie, parce qu’au Sénégal il n’y a qu’un seul complexe capable d’accueillir une pareille compétition. Il s’agit du stadium Marius Ndiaye qui est d’ailleurs dans un piteux état. Un complexe est prévu à Saint-Louis, mais il tarde à voir le jour.

Aucune infrastructure sportive hors de Dakar

Pire encore, en 2012, lors des qualifications de la Coupe d’Afrique des nations 2013, le stade Léopold Sédar Senghor a été suspendu pour une durée d’une année par la Confédération africaine de football (CAF) à cause d’un incident survenu lors du match-aller contre la Côte d’Ivoire. Or, aucune autre infrastructure sportive dans le pays ne répondait aux normes de la FIFA. Résultat : le Sénégal a joué ses matchs de qualification en Coupe du monde 2014 prévue au Brésil à Marrakech et Casablanca, notamment contre la Côte d’Ivoire.
Malgré un fervent soutien du public marocain, le Sénégal n’a pu terminer qu’avec un score nul, ce qui était synonyme d’élimination.
Un autre détail, et non des moindres, illustre bien cette attention excessive que portent les dirigeants du pays à Dakar : Beaucoup de maires de villes de l’intérieur du pays ont une résidence officielle à Dakar et ne passent que quelques rares nuits dans la localité qu’ils sont supposés diriger. Certains le justifient par le prétexte peu convainquant qu’ils sont à la fois maires et ministres, d’autres disent qu’ils cumulent leur mandat avec celui de député, d’autres encore expliquent que leur moelleux fauteuil de président de conseil d’administration les retient dans la capitale.

Des maires de région qui résident en capitale

Nombreux sont les élus de régions qui ne cachent plus résider officiellement à Dakar pour convenance personnelle. Il s’agit d’une situation ubuesque qui ne se rencontre pas qu’au Sénégal. Dakar n’est malheureusement pas la seule capitale africaine à souffrir de ce tropisme. Beaucoup d’autres pays souffrent du même phénomène. Pratiquement aucun colloque international, aucune manifestation d’envergure continentale ne se déroule ailleurs que dans les capitales en Afrique subsaharienne.
Seule une petite poignée de pays fait exception en Afrique du nord à laquelle s’ajoutent l’Afrique du Sud, le Kenya et le Nigeria. Parmi les facteurs qui freinent le développement des pays africains, l’absence de vision pour les autres régions que la capitale est l’une des plus handicapantes. Elle rend impossible l’exploitation des ressources du secteur primaire, freine l’industrialisation et le développement du secteur des services. Ce sont autant de raisons qui font que ce “Port du futur” de Bargny aurait dû être tourné vers un avenir différent de celui envisagé et conçu depuis des années par les gouvernements successifs.

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