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Engager Donald Trump

WASHINGTON, DC – Si la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine a provoqué un séisme, la période de transition d’ores et déjà amorcée jusqu’à son investiture du 20 janvier suscite l’impression d’une véritable alerte au tsunami. Le monde entier spécule actuellement sur les événements à venir. Dans l’attente de découvrir qui aura rendez-vous à la Trump Tower ce jour-là, l’humeur oscille entre inquiétude et panique pure et simple. Mais plutôt que de sombrer dans le fatalisme, il convient d’entreprendre les mesures nécessaires pour éviter le pire. De toute évidence, la situation apparaît peu réjouissante. L’engagement de l’Amérique auprès de ses alliés constitue depuis bien des années le socle de la sécurité observée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de même que l’implication du pays dans les institutions internationales sous-tend la coopération à l’échelle mondiale. Ceci demeure autant une réalité aujourd’hui qu’il y a 50 ans, et cela malgré un certain affaiblissement de la suprématie américaine à travers le monde.

Ana Palacio

Ana Palacio, ancienne ministre espagnol des Affaires étrangères

Trump semble néanmoins considérer l’engagement de l’Amérique auprès de ses alliés comme un engagement assorti de conditions, comme l’illustrent ses déclarations de campagne incendiaires selon lesquelles les États-Unis ne protégeront dorénavant que ceux des alliés de l’OTAN qui « payent leurs factures ». Trump entend également renoncer de manière générale à une coopération fondée sur des règles, aussi bien dans le domaine commercial (il a d’ores et déjà rejeté le deal commercial sous-tendant le Partenariat transpacifique) que sur la question des changements climatiques (Trump ayant menacé de se retirer de l’accord historique conclu l’an dernier à Paris). En somme, il faut s’attendre à ce que l’engagement de l’Amérique sous toutes ses formes soit considérablement altéré, ce qui créé un sérieux défi pour l’ordre international libéral. Cette évolution représente une inversion totale par rapport au second mandat de Barack Obama, au cours duquel d’importants progrès ont été accomplis dans l’adaptation du rôle international de l’Amérique face à un environnement global en mutation. À l’heure où le pouvoir se fait de plus en plus dispersé, et les démarches organisées de plus en plus difficiles, Obama a en effet su amorcer des réponses politiques plus flexibles. Au cours du second mandat d’Obama, l’informel est devenu plus formel. Les liens francs et étroits ont laissé la place à des systèmes plus complexes, qui ont eux-mêmes produits des centaines de relations moins solides (et souvent d’un moindre niveau), plutôt qu’un ensemble réduit de puissantes relations de haut niveau. L’accord de Paris constitue le plus flagrant exemple de cette approche, même si un certain nombre d’efforts menés dans d’autres domaines, de l’éradication des maladies jusqu’à la gouvernance d’Internet, reflètent également cette philosophie. Il ne s’agit pas ici de faire l’éloge de l’administration, ni d’idolâtrer Obama lui-même. En effet, la réticence d’Obama à s’engager dans certains domaines au cours de sa présidence a contribué à l’effondrement de certaines composantes de l’ordre mondial, notamment au Moyen-Orient. Pour autant, sous la présidence Obama, plusieurs pistes quant à la manière de structurer la coopération internationale ont commencé à émerger – autant de pistes que Trump semble déterminé à ignorer. Sous le mandat de Trump, il faut s’attendre à ce que l’Amérique apparaisse comme un acteur principalement unilatéral, focalisé sur ses propres intérêts à court terme.

L’Amérique absente du siège conducteur, le processus consistant à développer un socle de coopération internationale nouveau et plus flexible est voué à la paralysie, au moins pour les quelques prochaines années. C’est là une bien mauvaise nouvelle pour le monde, face à laquelle il semble que peu de démarches soient possibles. Il est en revanche une conséquence potentielle de la présidence Trump que le monde ne doit pas laisser se produire : la détérioration de l’intégrité structurelle du système international existant. L’échec sur la voie du progrès est une chose ; le démantèlement pur et simple d’un ordre fondé sur des règles, garant d’une relative paix et prospérité depuis soixante-dix ans, en est une autre. Non seulement puissance indispensable, l’Amérique est également la puissance la plus interconnectée de la planète. Les États-Unis constituent la clé de voûte des relations qui maintiennent la cohérence du monde, que ce soit au travers du dollar, de la sécurité, du droit, ou encore de la recherche et innovation. Aussi dommageable que puisse se révéler l’unilatéralisme de Trump pour l’ordre international fondé sur des règles, ses conséquences potentielles sont sans commune mesure avec le désastre qu’engendrerait une Amérique réellement isolationniste, renonçante, et incapable de préserver les principes actuels.

Bien entendu, en théorie, une autre puissance pourrait remplacer les États-Unis. Seulement voilà, personne ne semble pour le moment à la hauteur de la tâche. Constat désespérant, l’Europe est bien loin de présenter le niveau d’unité qui lui permettrait d’endosser le rôle d’acteur mondial majeur. La Russie joue volontiers son rôle de compétitrice, mais manque de la vision et de l’autorité nécessaires au statut de leader mondial. Quant à l’Inde, il lui reste encore beaucoup à accomplir pour y parvenir.

Le candidat le plus évident n’est autre que la Chine, d’autant plus que les appels à haute voix du gouvernement chinois en faveur d’une poursuite de la coopération climatique, de même que la rapidité des mesures entreprises par la Chine au lendemain de l’élection de Trump afin de combler le vide créé par l’apparent abandon du TPP, indiquent clairement une volonté d’assumer un rôle plus central dans le cadre de la coopération internationale. Pour autant, la Chine est encore bien loin de pouvoir endosser un leadership à l’américaine, notamment en raison des défis intérieurs sérieux et croissants auxquels le pays est confronté. Davantage d’autorité régionale, ainsi qu’une participation croissante et progressive au système mondial, constituent pour l’heure tout ce dont la Chine a besoin en termes d’influence et de publicité favorable. Si les États-Unis se fixent véritablement un cap isolationniste, l’hégémonie régionale pourrait bien devenir la norme. Chine, Russie, États-Unis et Allemagne se retrouveraient alors à gérer leur propre sphère d’influence. Ceci créerait un risque de conflit aux frontières de ces différentes sphères : la Russie rivaliserait en effet avec la Chine en Asie centrale, et avec l’Allemagne du côté de l’Europe de l’Est.

Dans les régions exemptes d’une hégémonie clairement définie, telles que l’Afrique et l’Amérique latine, les adversaires régionaux se livreraient alors un combat pour la domination, potentiellement avec l’aide de puissances établies dans d’autres régions et souhaitant mener un affrontement par procuration, comme ce fut le cas pendant la guerre froide. Or, nous ne savons que trop bien à quel point les sphères d’influences, bien que stabilisatrices en apparence, peuvent se révéler à l’origine d’importants conflits de puissance.

Nous ne pouvons rester spectateurs et permettre à un tel futur de se concrétiser. L’importance des enjeux nous l’interdit. Il nous faut agir dès à présent, pendant que l’administration Trump en est encore au stade de la gestation, afin de créer auprès de l’Amérique des liens qui lui permettent de rester engagée et active.

À court terme, ceci exigera une approche plus transactionnelle que fondée sur des principes ; Trump est après tout un négociateur né. Mais de cette démarche a priori peu ambitieuse dépend un intérêt beaucoup plus général. Aussi difficile à admettre que cela puisse paraître, Trump a un rôle crucial à jouer dans la sauvegarde du monde. Nous devons faire en sorte que le président élu soit bien en place lorsque se lèvera le rideau.

Donald Trump

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