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Le danger d’une Europe sans Allemagne

Madrid – Au cours des deux derniers siècles, la « question allemande » – celle de savoir comment contenir une Allemagne à la domination soutenue par l’imposante superficie du pays, par son importante capacité de production, et par sa position géographique au cœur de l’Europe – a fait l’objet de bien des inquiétudes, et provoqué une effroyable guerre. Aujourd’hui, à l’heure où s’effondrent les négociations autour de la formation d’une nouvelle coalition de gouvernement, la question allemande s’inverse totalement. Les dirigeants européens redoutent désormais que l’Allemagne ne soit plus en mesure d’assurer son leadership de guide et défenseur de l’Europe au sein d’un monde globalisé.

Ana Palacio

Ana Palacio, ancienne ministre espagnol des Affaires étrangères

Après la Seconde Guerre mondiale, la solution à la question allemande originelle a consisté à intégrer solidement le pays dans les institutions européennes. Du Traité de Rome, qui a institué la Communauté économique européenne, au Traité de Maastricht, qui a établi l’Union européenne et la zone euro, l’Allemagne a composé l’un des deux piliers de l’indispensable axe franco-allemand, qui réside aux fondements du projet européen.

Au début des années 2000, l’Allemagne avait surmonté les défis de réunification, et le pays était en position d’affirmer encore plus son influence sur l’Europe. De son côté, la France n’était pas certaine de vouloir davantage d’intégration, et a ainsi voté non au projet de Constitution européenne en 2005. C’est alors qu’a débuté l’ère de l’ascendant allemand.

C’est l’Allemagne qui a œuvré pour le « cinquième élargissement » de l’UE – l’adhésion simultanée de dix pays d’Europe centrale et orientale, qui a tenu l’Europe occupée entre 2004 et 2008. Mais c’est la crise financière mondiale qui a réellement consolidé la position de l’Allemagne en tant que leader de l’Europe. Le Conseil européen a fait face à la crise et c’était clairement sous la conduite de la chancelière allemande Angela Merkel.

Au cours des années suivantes, l’Allemagne devenant de plus en plus dominante, le leadership français a continué de s’éroder. D’autres puissances influentes en Europe se sont par ailleurs retirées du continent : non seulement le Royaume-Uni, en votant la sortie pure et simple de l’UE, mais également les États-Unis, longtemps garants d’une Pax Americanasi cruciale pour l’Europe, qui désormais détournent eux aussi le regard de la région. Résultat sans équivoque, le centre de gravité de l’Europe s’est clairement réaxé sur Berlin.

Dans le même temps, les crises se sont multipliées, face auxquelles les réponses apportées ont été systématiquement pilotées par l’Allemagne. Au-delà de la crise financière, l’Europe s’est retrouvée confrontée à une grave crise migratoire, ainsi qu’à une crise sécuritaire liée à l’esprit de revanche de la Russie. Pour autant, le leadership de Merkel n’a pas toujours été salué, notamment face à la crise migratoire. Il a au contraire alimenté une frustration dans les pays sud-européens en difficulté sur le plan économique, dans une Europe de l’Est géographiquement vulnérable, et au sein même de l’Allemagne.

C’est en particulier cette troisième tendance qui complique le rôle de l’Allemagne dans l’Europe. Depuis 18 mois environ, le leadership allemand et de plus en plus replié sur lui-même, principalement en raison des élections fédérales du mois de septembre. Conséquence de cette situation, plusieurs questions fondamentales pour l’avenir de l’UE – négociations autour du Brexit, politique migratoire, coopération de défense, création d’une union bancaire et, sans doute plus important encore, réforme des institutions européennes – ont pour l’essentiel été mises en suspens.

Le raisonnement était le suivant : une fois Merkel installée dans son quatrième mandat, elle pourrait enfin se retrousser les manches, et œuvrer pour les réformes institutionnelles dont l’UE a si forcement besoin. Seulement voilà, deux mois après l’élection, l’Europe attend toujours.

Car bien que Merkel ait obtenu un quatrième mandat, il n’est pas aussi solide que prévu. C’est la raison pour laquelle son Union chrétienne-démocrate et son parti apparenté, l’Union chrétienne-sociale en Bavière, ont été contraints de mener de longues discussions de coalition avec les Démocrates libres pro-entreprises et les Verts – partis dont chacun apportera à la table un agenda et une vision spécifique de l’Europe.

Même dans l’hypothèse initiale la plus optimiste, cette présumée coalition semblait vouée à maintenir l’approche étroite et prudente qui prédomine depuis près de deux ans. Mais il s’est produit bien pire que cela : les négociations de coalition se sont effondrées, annonçant pour l’Allemagne et l’Europe une longue période d’incertitude. En l’absence de véritable urgence qui imposerait à l’Allemagne de se montrer active, l’UE pourrait fort demeurer attentiste – un scénario que ne peut absolument pas se permettre un bloc en difficulté.

Certes, l’élection surprise d’Emmanuel Macron à la présidence de la France a fait naître l’espoir de voir un axe franco-allemand redynamisé conférer l’élan si nécessaire à un projet européen au point mort. Mais bien que Macron ait raison sur beaucoup de choses, et qu’il possède une vision audacieuse de l’Europe, c’est une vision que la France ne peut concrétiser à elle seule, notamment à l’heure où elle applique des réformes nationales vitales. L’Allemagne demeure le partenaire européen sine qua non.

L’UE n’est rien sans l’Allemagne. C’est la raison pour laquelle l’Europe ne peut tout simplement se permettre d’attendre en espérant que l’Allemagne endosse soudain à nouveau son leadership. L’Europe doit au contraire appréhender de front la question allemande, comme elle l’a fait après la Seconde Guerre mondiale en œuvrant activement pour la réintégration du pays au projet européen.

Dans le même temps, l’UE doit opérer des changements encore plus fondamentaux. D’ici à ce qu’un nouveau gouvernement allemand soit mis en place, l’UE se préparera aux élections parlementaires européennes de juin 2019, et à la désignation d’une nouvelle Commission européenne. Ces préparatifs reporteront encore davantage les choses. Si l’UE ne change pas d’approche, elle sera tout simplement condamnée à retenir son souffle d’une élection à une autre. Cette situation de campagne permanente n’est en aucun cas le chemin judicieux vers un avenir meilleur.

 

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Europe

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