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Pascal Lamy: l’Afrique devra inventer son modèle de développement

Pour l’ancien directeur général de l’OMC, c’est une chance pour l’Afrique d’avoir une population avec une classe moyenne qui augmente et qui réclamera de plus en plus de réformes et de bonne gouvernance. Le continent doit néanmoins développer ses infrastructures et monter dans les échelles de valeur afin de vaincre la malédiction des matières premières. Il n’empêche que l’Afrique fait face à l’impérieuse nécessité d’attirer des investisseurs, mais ces derniers exigent une prime de risque supplémentaire qui constitue un vrai handicap.

 

Pascal Lamy, Président émérite de l'Institut Jacques Delors et ancien directeur général de l'OMC.

Pascal Lamy, Président émérite de l’Institut Jacques Delors et ancien directeur général de l’OMC.

 

AFRIMAG: Aujourd’hui, beaucoup de partenaires frappent aux portes de l’Afrique. A votre avis d’expert, quel est le vrai potentiel dont dispose le continent ? Est-ce la jeunesse de sa population, ses matières premières, sa réserve de terres arables qui font son potentiel ?

Pascal Lamy : Le potentiel africain est diversement apprécié selon les experts. Certains, dont je suis, pensent que la poussée démographique est le carburant du moteur économique qui permettra, à certaines conditions, de surmonter fractures et divisions politiques. En Afrique comme ailleurs, les classes moyennes, plus nombreuses, exigent des progrès dans la gouvernance et elles les obtiendront. D’autres pensent l’inverse 1. Ce que nous dit l’Histoire est qu’in fine, «il n’est de richesse que d’hommes». Il est vrai, néanmoins, que les matières premières issues du sol excitent la convoitise de pays moins bien dotés, comme la Chine.

Le faible niveau de développement, l’absence d’infrastructures, la faible formation, ne sont-ils pas un handicap ou bien s’agit-il d’une opportunité ?

Les deux. Dans le cas du téléphone, l’absence des infrastructures de lignes fixes a été à l’origine du saut vers le mobile. Dans le cas de l’électricité, les nouvelles formes de générations plus décentralisées peuvent aider à compenser plus vite la faiblesse énergétique, considérable aujourd’hui. Dans le cas des transports, par contre, je doute que les drones se substituent aux camions ou aux trains à brève échéance et qu’on empile des bateaux dans les ports pour remédier à leur encombrement ! Mais, là comme ailleurs, il n’y a pas une Afrique, mais des Afriques.

L’Afrique peine à développer une industrie forte et continue à exporter ses matières premières de manière brute ce qui l’expose à la fluctuation des cours et rend vulnérable les économies du continent. Par exemple, la chute des cours du cacao impacte négativement les économies ivoirienne et ghanéenne. Le recul des prix des matières d’extraction affecte actuellement l’Algérie, le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’Angola et les pays d’Afrique centrale. Que devons-nous faire pour enfin diversifier nos économies et quels sont les secteurs par lesquels nous pourrions commencer ?

Chacun sait que les cours des matières premières sont volatils et que le secret du développement économique est de monter dans l’échelle de la valeur ajoutée pour sortir de la «malédiction des commodités». Pour ce faire, il faut investir dans les systèmes productifs. Avec des capitaux que l’Afrique ne fournit actuellement que très partiellement. Il est donc nécessaire de convaincre des investisseurs venus d’ailleurs qu’ils peuvent attendre des taux de retour raisonnables. Actuellement, ils intègrent une prime de risque qui privilégie des investissements dans des secteurs très rentables à court terme, ce qui n’est pas le cas des infrastructures lourdes qui sont le socle du développement. En gros, un capitaliste moyen demandera 10% de rentabilité en Europe ou aux US, et 15 % en Afrique : 10% +5% de prime de risque. C’est dans les 5% que réside l’essentiel du handicap africain aujourd’hui.

Le modèle chinois est-il applicable sur le continent ou bien faut-il que les Africains inventent eux- mêmes leur propre modèle ?

Le modèle chinois, fait d’une formule qui allie le développement économique et l’autoritarisme politique, séduit nombre de dirigeants africains. Mais pas plus que le modèle occidental ou indien, il n’est une recette miracle. Les civilisations sont du «sur-mesure» et pas du «prêt-à-porter». Les Africains, dans leur diversité, doivent inventer un mode de relation entre l’économique (y compris la technologie) et le politique qui correspond à leurs valeurs propres, à leurs traditions culturelles, à leurs spiritualités, à leurs «préférences collectives». Et cette civilisation se mêlera aux autres, comme elle l’a déjà fait pour la musique pop : depuis le jazz, héritage de l’esclavage, le monde entier chante et danse sur des rythmes africains!

Une ex-puissance coloniale comme la France est actuellement en concurrence avec la Chine, la Turquie, le Japon, qui ont également compris que l’Afrique a un futur prometteur. Est-ce que les anciennes méthodes de réseautage pourront continuer à fonctionner pour remporter des marchés comme ce fut le cas dans le passé?

Le monde dont vous parlez est passé, même si Bolloré ou Bouygues restent florissantes en Afrique. Les entreprises françaises qui investissent en Afrique aujourd’hui, les Danone, Air Liquide, L’Oréal, Orange, Accor le font car elles misent sur la croissance du marché dans leurs activités et pas sur les réseaux issus des temps coloniaux.

Le Maroc qui est lié à une soixantaine de pays par des accords de libre-échange a été accepté comme futur 16ème membre de la CEDEAO. Concrètement, sera-t-il facile d’intégrer le royaume au sein d’un ensemble de pays qui ont déjà concrétisé leur union douanière avec un tarif extérieur commun déjà en vigueur dans les 15 de la zone ?

L’intégration commerciale en Afrique est à géométrie variable, et le tarif extérieur commun n’est plus, en Afrique et ailleurs, le catalyseur principal d’un espace d’’intégration économique. Des normes phytosanitaires communes pour l’alimentation, des procédures harmonisées de mise en marché des médicaments, un contrôle aérien régional sont aujourd’hui plus importants pour ouvrir, et donc stimuler, les échanges. Le Maroc, qui est plus avancé que les pays de la CEDEAO dans ces domaines, contribuera à les tirer le peloton, comme disent les cyclistes.

Vous avez été à la tête de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Quels sont vos sentiments quand vous voyez que la première puissance mondiale est aujourd’hui dirigée par une personne réfractaire au libre-échange ?

Je crois que Donald Trump fera plus de bruit que de mal même s’il représente un risque sérieux contre lequel nous devons nous prémunir. A la fin des fins, c’est l’état très avancé de la globalisation qui, je crois, interdira la déglobalisation et nous protégera du protectionnisme, pourvu que les effets sociaux de l’intégration économique soient mieux maitrisées et répartis qu’actuellement.

 

Entretien réalisé par Anthioumane D.Tandia & Mar Bassine Ndiaye

(1) Voir Nicole Gnesotto, Pascal Lamy : Où va le monde ? Editions Odile Jacob, 2017 (pages 98-105)

Développement Institut Jacques Delors Pascal Lamy

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