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La corruption en Afrique, la Covid sans vaccin

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L’Afrique et la corruption, c’est une longue histoire. L’Indice de perception de la corruption (IPC) publié régulièrement par Transparency International montre que le mal est endémique, de nombreux pays africains étant classés parmi les mauvais élèves n’arrivant toujours pas à lutter efficacement contre le phénomène à défaut de l’éradiquer.

Depuis 2011, seuls quatre pays (Maurice, le Cap Vert, le Botswana et le Rwanda) comptent parmi les cinquante pays les moins corrompus, selon l’IPC. Les autres – plus d’une quarantaine – sont dans une situation qui heurte, à des degrés divers certes, les bonnes consciences scandalisées par les «biens mal acquis» ou les charitables «mallettes» des despotes, selon l’expression de Pierre Jacquemot, dans son article «Comprendre la corruption des élites en Afrique subsaharienne».

En effet, alors que le monde entier mène une lutte sans merci à ce mal du siècle hypothéquant, sérieusement, tous les plans et stratégies de développement menés par les Etats africains, la situation dans ces pays interpelle les élites qui nous gouvernent mais aussi les organisations de la société civile dont le rôle dans la lutte contre la corruption est de plus en plus prégnant.

Pour comprendre – et tenter de résoudre – cet énigmatique problème qu’est la corruption, il faut d’abord pénétrer le fonctionnement des sociétés africaines et leur prolongement «naturel», l’Etat moderne dont la spécificité est d’être une «hybridation» s’appuyant sur des stéréotypes. C’est encore  Pierre Jacquemot qui décrit le mieux cette singulière situation : «il est un proto-État », c’est-à-dire tronqué et rudimentaire ; l’ethnicité congénitale le corrode ; la corruption est chronique et pathogène. Or il faut cesser de penser l’État africain comme un système transitoire dans la construction d’un État moderne. L’État est «approprié» par ses détenteurs, il est «privatisé» : chaque titulaire d’une parcelle d’autorité publique l’accapare à son profit et à celui de son réseau.»

C’est la notion d’Etat tribal (ou tribalisé) qui resurgit dans la gestion des affaires publiques. L’homme «responsable» se soucie plus des «siens» (sa famille, ses cousins, sa tribu) que de ses concitoyens appartenant à d’autres «ensembles» dont les cadres sont en compétition politique avec lui pour asseoir des privilèges ou perpétuer un pouvoir.

La fonction prédatrice des systèmes étatiques africains n’est guère contestable. La logique de la rente l’a emporté. L’expansion désordonnée du secteur public, poussée par les besoins de reprendre les attributs coloniaux, a dénaturé le projet de développement. À force de prélèvements par divers truchements (les marchés publics, les entreprises et offices d’État, les aides extérieures, etc.) les ressources se sont raréfiées, et en période de crise, lorsque les subsides commencèrent à manquer, il fallut entamer le patrimoine. Prélevant au lieu d’aider à produire, l’État a donc progressivement épuisé sa propre base économique. Il a pu le faire à un moment propice, les années 1970-1980, quand emprunter auprès des institutions internationales et des banques est apparu comme une solution de facilité pour endiguer les crises conjoncturelles résultant de la volatilité des cours des matières premières.

Ces apports ont constitué une manne pour lubrifier un système patrimonial confortant la légitimation des élites au pouvoir. Souvent la responsabilité de l’endettement qui s’ensuivit est à rechercher du côté des bailleurs de fonds, distribuant des financements selon des critères douteux et des prévisions trop optimistes. Par la suite, lorsqu’il fut évident qu’un ajustement drastique s’imposait face aux faillites prévisibles des États africains, les injonctions en faveur de la «bonne gouvernance» ont occupé la première place. Mais pour les élites corrompues, mises devant un dilemme, soit le tarissement des aides si les réformes étaient trop lentes, soit la perte de légitimité si elles perdaient leurs sources d’enrichissement, la seule option était de donner, avec une extraordinaire capacité de «débrouille», l’impression de satisfaire aux attentes des «ajusteurs» des institutions de Bretton Woods, tout en freinant la mise en œuvre des programmes d’assainissement et en atténuant leurs effets. On a alors assisté à un contournement, ou mieux, une subtile «domestication» des conditionnalités. Et quand les ressources sont épuisées, une nouvelle situation critique se présente. Mais celle-ci, loin de mettre en cause les logiques verticales de la redistribution, elle aurait plutôt tendance à les exacerber, en alimentant les réseaux par de nouvelles sources qui empruntent aux trafics en tout genre. Le moindre contrecoup enregistré sur les marchés extérieurs ou l’entrée dans un cycle climatique défavorable, ne peuvent que révéler brutalement cet état de précarité latent.

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