À l’occasion de la quatrième édition de la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), les 23 et 24 octobre 2026 à Paris, Léonce Houngbadji revient sur l’évolution de cette initiative et sur les questions que soulève la mise en lumière des expériences africaines.
Depuis sa création, la SAS cherche notamment à identifier et à faire connaître des initiatives développées sur le continent dans des domaines variés. Mais au-delà de leur visibilité se posent des enjeux de documentation, de transmission et d’adaptation à d’autres contextes.
AFRIMAG : Depuis la création de la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), votre regard sur ce que vous appelez « l’Afrique des solutions » a-t-il évolué ? Qu’avez-vous appris des premières éditions ?
Léonce Houngbadji : Oui, profondément. Au départ, nous voulions surtout rendre visibles des initiatives et des réussites qui restaient insuffisamment racontées. Les premières éditions nous ont appris que l’Afrique des solutions ne se résume pas à une succession de belles histoires. Elle est beaucoup plus vaste, plus diverse et plus exigeante.
Nous avons rencontré des entrepreneurs, des chercheurs, des artistes, des étudiants, des associations, des innovateurs, des collectivités et, surtout, des femmes et des hommes qui construisent des réponses à des problèmes très concrets. Nous avons aussi compris qu’une solution ne devient pas automatiquement pertinente parce qu’elle est innovante ou technologiquement sophistiquée.
Notre regard a donc évolué d’une logique de visibilité vers une logique de preuve, d’impact et de transmission. Aujourd’hui, nous cherchons à comprendre ce qui fonctionne, pour qui, dans quelles conditions, avec quels résultats et quelles limites.
AFRIMAG : Le terme « solution » est aujourd’hui très utilisé lorsqu’on parle d’innovation et de développement en Afrique. Comment définissez-vous une véritable solution ?
Léonce Houngbadji : Pour nous, une solution est d’abord une réponse concrète à un problème clairement identifié. Elle n’a pas besoin d’être technologique, spectaculaire ou portée par une start-up. Elle peut être un produit, un service, une méthode, une initiative citoyenne, un modèle économique, une pratique sociale ou une innovation institutionnelle.
Une idée, aussi brillante soit-elle, n’est pas encore une solution. Nous regardons notamment le problème auquel elle répond, la pertinence de la réponse, son utilisation réelle, les résultats obtenus, les bénéficiaires concernés et sa capacité à durer.
Nous nous intéressons également aux causes profondes du problème. Une solution doit pouvoir montrer son fonctionnement, ses résultats, mais aussi ses limites et les conditions nécessaires à sa réussite.
AFRIMAG : Certaines réponses aux difficultés économiques, sociales ou environnementales sont profondément ancrées dans les territoires et les cultures locales. Quelle place accordez-vous à ces réalités ?
Léonce Houngbadji : Une place centrale. Une solution ne peut pas être évaluée indépendamment du territoire dans lequel elle est née et des populations auxquelles elle s’adresse.
Les usages, les langues, les solidarités communautaires, les savoir-faire, les ressources disponibles ou encore les réalités économiques locales peuvent déterminer la pertinence d’une réponse. Les réalités locales ne sont donc pas nécessairement des contraintes à dépasser pour rendre une solution « universelle » ; elles peuvent constituer une partie de son intelligence.
Valoriser une solution africaine, ce n’est pas simplement la sortir de son territoire pour la présenter au monde. C’est aussi donner à comprendre le contexte qui l’a fait naître. Une innovation peut être profondément locale dans son origine et avoir une portée internationale dans ce qu’elle nous apprend.
AFRIMAG : Une solution africaine doit-elle nécessairement être visible à l’international pour avoir de la valeur ?
Léonce Houngbadji : Absolument pas. Une initiative qui améliore concrètement la vie d’une communauté, d’un village, d’une ville ou d’un territoire a déjà une valeur considérable.
Certaines solutions sont très visibles parce qu’elles disposent de moyens importants de communication. D’autres produisent des résultats remarquables mais restent presque inconnues. Notre rôle est donc de corriger une asymétrie de visibilité, pas de créer une nouvelle hiérarchie entre les solutions.
Nous devons aussi résister à la tentation de choisir uniquement les histoires les plus séduisantes. Nous cherchons des faits, des résultats, des témoignages, des éléments vérifiables et une compréhension du processus.
La visibilité n’est pas la valeur. Elle est un levier pour faire connaître la valeur lorsqu’elle existe.
AFRIMAG : Une solution qui fonctionne dans un territoire donné peut-elle être transposée ailleurs ?
Léonce Houngbadji : Elle peut être transposée, mais rarement copiée à l’identique.
Une solution contient toujours deux dimensions : ce qui fait son efficacité et ce qui relève du contexte dans lequel elle a été conçue. Pour la reproduire ailleurs, il faut identifier son principe essentiel, comprendre les conditions de sa réussite et adapter son fonctionnement au nouveau territoire.
Cela suppose de prendre en compte les réalités économiques, réglementaires, culturelles, linguistiques, technologiques et sociales. Une solution peut ainsi conserver son ADN tout en changeant de forme.
Le passage à l’échelle n’est donc pas une simple multiplication. C’est un travail d’adaptation, d’apprentissage et, parfois, de co-construction avec les territoires qui accueillent la solution.
AFRIMAG : Après plusieurs éditions, la SAS inscrit son action dans la durée. Qu’aimeriez-vous qu’elle produise concrètement pour les acteurs et les territoires africains ?
Léonce Houngbadji : Nous voulons que la SAS laisse davantage qu’un souvenir et qu’une photo de groupe.
Notre ambition est de contribuer à construire, dans la durée, un environnement autour des solutions africaines et afrodescendantes : mieux les documenter, créer des connexions entre leurs porteurs, les médias, les investisseurs, les institutions, les chercheurs, les entreprises et les territoires, mais aussi favoriser leur transmission et leur développement.
Changer le récit sur l’Afrique ne signifie pas remplacer un récit négatif par un récit systématiquement positif. Il s’agit de raconter une réalité plus complète : les problèmes, leurs causes, les réponses qui émergent, leurs résultats, leurs limites et les transformations qu’elles rendent possibles.
À terme, nous aimerions que la SAS contribue à faire émerger une communauté internationale capable de partager ses expériences et de faire circuler celles qui ont fait leurs preuves.
L’événement est un accélérateur ; la dynamique doit continuer bien après que les portes se sont refermées.
SAS 2026 : quand un événement cherche à laisser des traces
Pour sa quatrième édition, la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS) ne se limite pas à son rendez-vous des 23 et 24 octobre à Paris. Huit projets structurants ont été annoncés pour 2026, dans des domaines aussi différents que les médias, la formation, la mémoire numérique, la création culturelle, le patrimoine ou encore la valorisation des talents africains.
Le choix de ces domaines est intéressant. Il déplace la question des solutions vers celle de leur conservation et de leur circulation.
Un projet de musée numérique, par exemple, ne répond pas à la même logique qu’un dispositif de formation ou qu’un projet éditorial en bande dessinée. Pourtant, tous posent une question commune : comment faire en sorte qu’une expérience, une connaissance ou une initiative ne reste pas liée au temps court d’un événement ou à celui d’une publication ?
L’enjeu est particulièrement important lorsqu’il s’agit d’expériences locales. Les initiatives qui transforment un territoire ne sont pas toujours documentées, et leur transmission peut disparaître avec leurs acteurs. Les mettre en mémoire peut donc constituer une première étape avant même d’envisager leur reproduction ailleurs.
La création de supports différents — numériques, éditoriaux, médiatiques ou culturels — ouvre également ces expériences à des publics qui ne fréquentent pas nécessairement les réseaux habituels de l’innovation ou de l’entrepreneuriat.
Reste une difficulté : passer de l’annonce d’un projet à sa réalisation, puis de sa réalisation à son appropriation par d’autres acteurs. Entre ces différentes étapes se trouvent des questions très concrètes de financement, de gouvernance, de compétences, de propriété intellectuelle, d’accès aux contenus et de continuité.
C’est finalement sur ce terrain que ces initiatives pourront être observées. Non seulement à travers leur capacité à donner davantage de visibilité aux expériences africaines, mais aussi à travers ce qu’elles permettront effectivement de conserver, de transmettre et de faire circuler.
La SAS 2026 offre ainsi un objet d’observation intéressant : celui d’un événement qui cherche à prolonger son propre temps médiatique par des projets appelés à lui survivre.
Repères
Semaine l’Afrique des Solutions – 4ᵉ édition, les 23 et 24 octobre 2026
Mairie du 16ᵉ arrondissement de Paris











