L’essor de la téléphonie mobile en Afrique est souvent présenté comme l’exemple d’une trajectoire technologique différente de celle suivie par les économies industrialisées. Il montre qu’un territoire peut parfois développer un service en s’appuyant sur des infrastructures et des usages adaptés à ses réalités.
Cette expérience ne se transpose pas mécaniquement à l’industrie, dont les besoins en capitaux, en compétences et en infrastructures sont différents. Elle invite toutefois à poser une question : certaines économies africaines peuvent-elles construire des modèles industriels fondés sur la durée, la réparation, le réemploi, le reconditionnement et la performance d’usage, sans reproduire toutes les étapes du modèle du tout-neuf ?
Développée notamment par Christian Bruère, cofondateur de Mob-ion, la Pérennité Programmée Circulaire (PPC) est mise à l’épreuve dans des entreprises et nourrit aussi le dialogue avec de grandes entreprises et des acteurs publics français sur l’évolution des modèles industriels, économiques et organisationnels. Cette expérience peut-elle entrer en résonance avec des réalités africaines diverses, et que peuvent apporter à cette réflexion les pratiques, les compétences et les choix industriels locaux ?
Avec Alain Fercoq et Maxence Denu, il a également contribué à l’ouvrage Façonner une industrie circulaire robuste, consacré aux transformations industrielles, économiques, comptables et financières nécessaires à cette évolution.
Pour AFRIMAG, il revient sur les fondements de la PPC et sur ce que cette approche pourrait ouvrir dans les économies africaines. Entretien.

AFRIMAG : Vous avez développé la démarche de Pérennité Programmée Circulaire (PPC). En quoi se distingue-t-elle de l’économie circulaire telle qu’elle est généralement comprise aujourd’hui, notamment du simple recyclage ?
Christian Bruère : La PPC se distingue d’une économie circulaire trop souvent réduite à la gestion de la fin de vie. Le recyclage récupère de la matière, mais il détruit généralement la forme du produit et une partie de la valeur déjà créée. Quand le recyclage est la seule fin prévue pour un produit, il est l’aveu d’un échec de conception : nous n’avons pas organisé les conditions de sa réparation, de son réemploi ou de son remanufacturing.
La PPC organise dès la conception la conservation du produit, des composants, des matières et des savoir-faire associés. Elle repose sur quatre piliers, dans cet ordre : une conception démontable ; la vente à l’usage ; une organisation industrielle circulaire territorialisée ; enfin, la gestion par composant, qui suit la durée de vie et la valeur de chaque élément, sur les plans technique, comptable et financier.
Le recyclage reste nécessaire en dernier recours, lorsque la réparation, le réemploi et le remanufacturing ne sont plus possibles. On compte plus de 3 500 nuances d’acier et environ 600 alliages d’aluminium. Lorsque des alliages différents sont mélangés, espérer retrouver leurs caractéristiques initiales au recyclage, c’est un peu comme croire qu’on peut récupérer les jaunes d’œufs dans une pâte à crêpes. D’où l’intérêt de préserver les composants et leurs matières tant que leur usage reste possible.
AFRIMAG : La PPC intervient donc dès la conception du produit. Quels sont les principes qui permettent ensuite de prolonger sa durée de vie, de le réparer et de le remanufacturer ?
Christian Bruère : Il faut d’abord concevoir un produit robuste, démontable, réparable et évolutif. Les fonctions qui ne vieillissent pas au même rythme doivent être dissociées : structure, moteur, batterie, électronique ou pièces d’usure doivent pouvoir être contrôlés et remplacés séparément.
Il faut ensuite documenter les composants, assurer leur disponibilité, préserver les compétences de diagnostic et organiser les flux de retour. La réversibilité est essentielle : on doit pouvoir démonter sans détruire, remettre à niveau puis réintégrer un composant dans un nouveau cycle.
Enfin, le fabricant doit conserver un intérêt économique direct à la durée de vie du produit. Sans cette cohérence entre conception, organisation industrielle et modèle économique, la réparabilité reste souvent une promesse théorique.
AFRIMAG : Avec Mob-ion, vous avez fait le choix d’équipements conçus pour durer, ce qui peut demander un investissement initial important. Comment cette conception peut-elle rendre un produit plus compétitif qu’un produit conçu pour être remplacé ?
Christian Bruère : Oui, si l’on compare le coût total de possession (TCO) sur toute la durée d’usage, et non le seul prix d’achat. La PPC agit à la fois sur le coût de revient industriel et sur les dépenses d’exploitation (OPEX).
La gestion par composant permet d’adapter les durées d’amortissement à la durée de vie réelle des éléments, parfois bien supérieure à celle d’un cycle de vente classique. L’investissement initial est ainsi réparti sur davantage de cycles d’usage, ce qui réduit le coût de revient industriel rapporté au service rendu. En parallèle, la robustesse et le design to last limitent les pannes, les remplacements et les interventions de maintenance.
Chez Mob-ion, l’enjeu est de traduire ces leviers en résultats suivis : disponibilité des véhicules, coût kilométrique, maintenance et valeur conservée des composants.
Le TCO baisse lorsque la diminution du coût de revient industriel se conjugue à celle des OPEX sur la durée : maintenance, immobilisation et remplacement des pièces. C’est ainsi que la durabilité peut devenir un avantage compétitif mesurable, à condition de suivre les coûts et la performance sur plusieurs cycles.
ARIMAG : La PPC ne concerne donc pas seulement le produit : elle transforme également l’organisation industrielle. Comment cette démarche peut-elle contribuer à relocaliser certaines activités et à recréer de la valeur dans les territoires ?
Christian Bruère : Un produit pérenne déplace la création de valeur de la fabrication répétée de produits neufs vers le diagnostic, la maintenance, la réparation, le réemploi et le remanufacturing.
Ces activités s’appuient sur des compétences techniques et des ateliers proches des utilisateurs. Elles peuvent donc ancrer davantage de valeur dans les territoires et répondre plus rapidement aux besoins de maintenance.
Elles peuvent aussi structurer des réseaux de fournisseurs et transmettre les connaissances issues de l’usage réel.
La PPC ne signifie pas tout produire localement. Elle consiste à organiser une chaîne de valeur où composants, compétences et valeur économique circulent au plus près des besoins.
AFRIMAG : Vous évoquez également le passage de la vente d’un bien à la vente d’une performance d’usage. En quoi ce changement modifie-t-il la relation entre l’entreprise et son client ?
Christian Bruère : Dans la vente classique, l’intérêt du fabricant s’arrête largement au transfert de propriété et son chiffre d’affaires dépend du renouvellement des volumes.
Dans un modèle de performance d’usage, l’entreprise reste engagée dans le résultat rendu au client : disponibilité, continuité de service, coût d’usage ou autre performance convenue.
Le contrat devient une convention d’usage de long terme. Les intérêts se réalignent alors : un équipement fiable, réparable et peu coûteux à maintenir améliore à la fois le service du client et la rentabilité du fournisseur.
La relation devient aussi plus coopérative, car les données d’usage, l’entretien, les responsabilités et les conditions de restitution doivent être organisés ensemble. On passe d’une transaction ponctuelle à une relation durable fondée sur une performance mesurable.
AFRIMAG : Cette transformation implique également de revoir la manière dont l’entreprise comptabilise, finance et valorise ses actifs. Pourquoi nos modèles économiques et comptables restent-ils encore mal adaptés à des équipements conçus pour durer vingt ans ou davantage ?
Christian Bruère : Nos modèles restent souvent organisés autour de cycles courts : vendre rapidement, amortir l’équipement comme un bloc et traiter les composants remplacés comme des charges ou des déchets, même lorsqu’ils conservent une valeur et peuvent servir à nouveau.
Ils représentent donc mal un actif dont les composants n’ont ni les mêmes fonctions, ni les mêmes durées de vie, ni les mêmes valeurs résiduelles.
Lorsqu’une entreprise conserve la propriété de ses équipements, elle finance un investissement initial important tandis que les revenus arrivent sur plusieurs années. Elle porte ainsi des actifs durables à son bilan et a besoin de ressources financières dont la durée corresponde à celle des équipements et des conventions d’usage.
La gestion par composant est donc un pilier comptable et financier autant que technique. Il faut identifier chaque élément, sa durée de vie et sa valeur résiduelle, puis faire évoluer les règles et pratiques comptables pour que son amortissement puisse refléter cette durée, au lieu de caler tous les composants sur celle de l’équipement entier.
La structure, le moteur, la batterie, l’électronique et les pièces d’usure n’ont ni les mêmes fonctions, ni les mêmes durées de vie. Les gérer séparément permet de préserver leur valeur et de répartir leur coût sur la période pendant laquelle chacun contribue effectivement au service.
En amortissant les composants sur des durées cohérentes avec leur durée de vie, l’entreprise peut réduire le coût de revient industriel imputé à chaque cycle d’usage. La conception robuste et démontable réduit aussi les OPEX, en limitant les pannes, les immobilisations, les opérations de maintenance et le remplacement de l’équipement complet. La baisse combinée du coût de revient industriel et des OPEX améliore le TCO et renforce l’avantage compétitif.
Le financement doit enfin suivre cette temporalité. Pour porter des actifs productifs pendant de nombreuses années et percevoir des revenus étalés, l’entreprise a besoin de financements de long terme, cohérents avec la durée de vie des composants et des contrats d’usage.
AFRIMAG : Votre exemple des moteurs électriques montre que conserver les matières et les composants plutôt que les remplacer peut réduire les besoins en ressources nouvelles. La PPC peut-elle ainsi devenir un outil de souveraineté industrielle, notamment face aux dépendances concernant certaines matières premières critiques ?
Christian Bruère : Oui, car la souveraineté ne dépend pas seulement de notre capacité à extraire ou acheter des matières, mais aussi de notre capacité à conserver celles qui sont déjà présentes dans nos équipements.
Un moteur remanufacturé préserve son cuivre, ses aimants, ses aciers, l’énergie incorporée et le savoir-faire industriel mobilisé pour le produire. Plus nous allongeons le nombre de cycles d’usage, moins nous sommes exposés aux importations, à la volatilité des prix et aux tensions géopolitiques.
La PPC transforme donc le parc installé en réserve productive.
Cette souveraineté suppose toutefois de maîtriser la conception, les données techniques, la maintenance et les capacités de remanufacturing. Garder la matière sans garder les compétences et les outils ne suffirait pas.
AFRIMAG : La traçabilité des composants devient alors essentielle. Jusqu’où les technologies numériques permettent-elles aujourd’hui de suivre un équipement et ses composants au fil de leurs différents cycles de vie ?
Christian Bruère : Les technologies permettent déjà d’associer à chaque équipement une identité, un historique d’usage, des opérations de maintenance, des changements de composants et des mesures de performance.
Des capteurs, un logiciel de gestion de parc et un passeport numérique peuvent rendre cette traçabilité très fine.
Mais la technologie n’est qu’un moyen. Il faut définir qui produit la donnée, qui la contrôle, qui peut y accéder et pendant combien de temps elle reste disponible. Il faut également garantir l’interopérabilité et éviter qu’un équipement devienne irréparable parce qu’un logiciel, un serveur ou un fournisseur a disparu.
La bonne traçabilité est donc sobre, durable et utile à la décision : entretenir, réparer, réemployer, remanufacturer ou, en dernier recours, recycler.
AFRIMAG : Vous avez évoqué votre expérience du terrain africain et la capacité des mécaniciens à prolonger pendant des années la vie de véhicules et d’équipements. Existe-t-il selon vous une rencontre possible entre ces pratiques locales et une démarche industrielle structurée comme la PPC ?
Christian Bruère : Oui, à condition de ne pas parler de l’Afrique comme d’une réalité uniforme. Dans de nombreux contextes, mécaniciens et réparateurs prolongent la vie des véhicules et des équipements, en réparant et en adaptant les solutions aux contraintes d’usage et d’approvisionnement. Ces pratiques répondent à des réalités locales et constituent des compétences à reconnaître.
La PPC peut contribuer à relier ces savoir-faire à des équipements conçus pour être démontés et réparés, à des méthodes de diagnostic et à une documentation technique, tout en organisant la traçabilité et la qualité.
En retour, les acteurs locaux apportent une connaissance concrète des usages, des contraintes et de la maintenance en conditions réelles. Cette expertise doit peser dès la conception et dans le choix des modèles économiques.
L’enjeu est de construire avec eux des chaînes industrielles qui associent ces compétences aux exigences de sécurité, de fiabilité et de transmission des savoir-faire, sans importer un modèle figé.
AFRIMAG : De nombreux pays africains doivent simultanément industrialiser leur économie, créer des emplois, développer leurs compétences et réduire leur dépendance aux importations. Dans quelle mesure la PPC pourrait-elle contribuer à répondre à ces différents enjeux ?
Christian Bruère : En prolongeant la vie des équipements déjà présents et en développant leur réparation et leur remanufacturing, la PPC peut réduire le besoin d’importer continuellement des produits finis et des équipements complets.
Des équipements conçus pour durer peuvent soutenir des activités locales de maintenance, de fabrication de pièces, de reconditionnement et de remanufacturing. Elles contribuent à créer des emplois qualifiés et à développer les compétences industrielles.
La vente à l’usage peut aussi abaisser le coût d’accès à certains services essentiels : l’utilisateur paie une performance convenue plutôt que de financer seul l’achat répété d’un bien.
La réussite suppose des financements de long terme, des formations, des standards de qualité et des partenariats industriels équilibrés.
La PPC ne constitue donc pas une solution à importer telle quelle. Elle doit être adaptée et construite avec les acteurs de chaque pays.
AFRIMAG : Plutôt que de considérer l’Afrique comme un simple marché pour des technologies développées ailleurs, pourrait-on envisager des modèles co-construits avec les acteurs africains, en valorisant notamment les compétences locales de réparation, de maintenance et de réemploi ?
Christian Bruère : C’est une condition de réussite. Industriels, artisans, centres de formation, financeurs, collectivités et utilisateurs doivent participer à la conception des équipements, des conventions d’usage et du partage de la valeur.
Les pratiques de réparation existantes sont un socle de compétences à reconnaître, sécuriser et renforcer. La conception doit tenir compte de la disponibilité des pièces, du climat, des infrastructures et de l’intensité des usages.
La coopération doit aussi organiser le partage de la valeur, des données et de la propriété intellectuelle, afin de renforcer l’autonomie productive des partenaires.
L’objectif est de renforcer l’autonomie productive, plutôt que de déplacer vers les partenaires africains une dépendance à des technologies propriétaires conçues ailleurs.
AFRIMAG : Enfin, vous avez découvert lors de nos échanges ma réflexion sur la Francophonie économique. Pensez-vous qu’elle puisse constituer un espace pertinent pour développer des coopérations industrielles, technologiques et financières autour de nouveaux modèles économiques comme la PPC ?
Christian Bruère : Oui. La Francophonie peut constituer un espace de coopération particulièrement pertinent parce qu’elle facilite le dialogue entre entreprises, chercheurs, institutions, juristes, formateurs et financeurs qui partagent une langue de travail, sans effacer la diversité de leurs réalités.
Elle pourrait aider à construire un vocabulaire commun, des référentiels de durabilité, des formations, des expérimentations et des outils contractuels ou financiers adaptés à l’économie de l’usage.
Elle offre également la possibilité d’organiser des chaînes de valeur complémentaires entre territoires.
Cette dynamique ne doit toutefois pas reproduire une relation descendante. Elle doit reposer sur la réciprocité, la co-construction et la reconnaissance des compétences locales.
La Francophonie économique peut ainsi devenir un laboratoire de souverainetés coopératives autour de la PPC.
Entretien réalisé par Benoist Mallet Di Bento





France





