Ingénieur informatique, entrepreneur béninois et directeur général de MY AFRIQUE 2S2I SARL, Soglo Eric Houenafa est l’auteur de « Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique ». Son parcours académique le conduit également vers un DBA :,Doctorat en Business Administration, au Collège de Paris.
Dans cet entretien proposé à AFRIMAG, il expose les choix que les entreprises africaines doivent opérer pour adopter l’intelligence artificielle, préparer leurs équipes et protéger leurs données.
AFRIMAG : L’intelligence artificielle est-elle déjà un enjeu stratégique pour les entreprises africaines ?
Soglo Eric Houenafa : Oui, car elle pose des questions qui touchent directement à leur organisation : comment produire, servir les clients, exploiter les informations et développer les compétences ? Même une entreprise qui n’a engagé aucun projet peut être concernée si ses salariés ou ses prestataires utilisent déjà ces outils.
Pour un dirigeant, la première étape consiste à comprendre ces usages. Quels outils sont employés ? À quelles fins ? Avec quelles données ? Cette observation permet d’identifier des possibilités d’amélioration et des risques parfois invisibles.
La réflexion stratégique doit ensuite partir des besoins de l’entreprise. Un outil n’a d’intérêt que s’il contribue à améliorer un service, à réduire des erreurs ou à résoudre un problème identifié.
AFRIMAG : Par où une PME disposant de moyens limités devrait-elle commencer ?
Soglo Eric Houenafa : Je lui conseillerais de choisir une tâche fréquente, clairement définie et dont les résultats peuvent être contrôlés facilement. Il peut s’agir du classement de documents, de la préparation de réponses à des demandes courantes ou de la recherche dans une documentation interne.
Prenons une entreprise de distribution : avant d’envisager un dispositif complexe de prévision, elle pourrait examiner comment mieux organiser ses fiches produits ou préparer ses comptes rendus commerciaux.
Il faut ensuite conduire un essai limité, avec des données appropriées, puis comparer les résultats à la méthode habituelle. Combien de temps a-t-on gagné ? Combien d’erreurs faut-il corriger ? Les utilisateurs trouvent-ils le résultat utile ?
Cette méthode permet de décider à partir de résultats observables. Elle évite aussi d’engager un budget important avant d’avoir compris les contraintes du projet.
AFRIMAG : Comment mesurer la rentabilité d’un projet d’IA ?
Soglo Eric Houenafa : Il faut d’abord établir une situation de référence. Si l’on ignore combien de temps prend une tâche aujourd’hui ou combien d’erreurs elle produit, il sera difficile de démontrer une amélioration.
Le calcul doit intégrer le coût complet : abonnement, intégration, préparation des données, formation, contrôle humain et maintenance. Un prix d’accès faible peut masquer un travail important d’adaptation et de vérification.
Je recommande de suivre quelques indicateurs adaptés au besoin : délai de traitement, coût par opération, taux d’erreur ou qualité de service. Le temps gagné ne constitue un bénéfice que si l’entreprise peut l’utiliser utilement.
Le dirigeant doit également pouvoir arrêter ou modifier le projet si les résultats ne sont pas satisfaisants. Cette possibilité doit être prévue dès le départ.
AFRIMAG : Quels risques les dirigeants sous-estiment-ils le plus souvent ?
Soglo Eric Houenafa : Je mettrais en avant la circulation des informations confidentielles et la confiance excessive accordée aux résultats.
Un salarié peut transmettre un contrat, un fichier clients ou un document stratégique à un service extérieur pour obtenir rapidement une synthèse. L’entreprise doit savoir si cet usage est autorisé et quelles garanties s’appliquent aux données.
De même, une analyse bien présentée peut comporter des erreurs ou des hypothèses inadaptées. Une décision commerciale ou financière exige donc une vérification proportionnée à ses conséquences.
La réponse consiste à définir des règles compréhensibles : outils autorisés, données protégées, opérations soumises à validation et interlocuteur en cas de doute. Ces règles doivent s’accompagner de formations et d’exemples issus du métier.
AFRIMAG : Comment préparer les salariés à cette transformation ?
Soglo Eric Houenafa : Il faut examiner les tâches avec les personnes qui les réalisent. Elles connaissent les exceptions, les difficultés et les critères de qualité que l’outil peut manquer.
La formation doit associer la maîtrise du métier et l’usage critique de l’IA. Un collaborateur doit pouvoir formuler une demande, vérifier une réponse et reconnaître les situations qui exigent une intervention humaine.
Je recommande des ateliers sur des cas concrets : préparer une réponse client, analyser un document ou rechercher une information, puis examiner ensemble les erreurs et les limites.
Les dirigeants doivent aussi expliquer comment sera utilisé le temps éventuellement dégagé. L’adoption sera plus solide si les équipes comprennent les objectifs et participent aux choix qui modifient leur travail.
AFRIMAG : La dépendance à des fournisseurs étrangers constitue-t-elle un obstacle à la souveraineté numérique des entreprises africaines ?
Soglo Eric Houenafa : Elle devient un problème lorsque l’entreprise ne maîtrise plus ses choix. Peut-elle récupérer ses données ? Changer de solution ? Comprendre les conditions d’accès et de conservation ? Continuer à fonctionner en cas d’interruption ?
Ces questions doivent être intégrées à la sélection du fournisseur. Le lieu d’hébergement compte, mais il faut aussi examiner les contrats, les accès techniques, les compétences disponibles et les conditions de sortie.
Développer une offre africaine suppose de soutenir les entreprises capables d’intégrer, de sécuriser et de maintenir ces solutions. Cela exige des clients, des formations et des collaborations de recherche.
Les coopérations entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne peuvent y contribuer : développement de logiciels, ressources linguistiques, formation et projets adaptés à des besoins sectoriels communs. Chaque partenariat doit préciser les responsabilités et les droits sur les données.
AFRIMAG : Votre projet MiaIA aborde un sujet particulier : la préservation de la mémoire personnelle. Quelle est votre ambition ?
Soglo Eric Houenafa : MiaIA vise à préserver les éléments qu’une personne souhaite transmettre : ses souvenirs, ses expériences, ses valeurs et sa manière de s’exprimer.
La première approche envisagée repose sur des échanges réguliers avec l’IA, complétés éventuellement par des ressources audiovisuelles recueillies avec les autorisations nécessaires. L’objectif serait de construire une représentation numérique permettant de consulter ces témoignages et d’interagir à partir des éléments transmis, y compris après le décès.
Cette représentation resterait une simulation. Elle ne constituerait ni un transfert de conscience ni la continuation réelle de la vie. Le système devrait indiquer ses limites et éviter d’inventer des souvenirs.
Une autre piste, beaucoup plus exploratoire, concerne l’éventuelle contribution future d’interfaces cérébrales à la collecte d’éléments liés à la mémoire. La copie intégrale des souvenirs dans une puce ne constitue pas une capacité acquise du projet.
Notre ambition impose de travailler sur le consentement, la sécurité, la fidélité des réponses et les conditions d’utilisation après le décès. Ces questions doivent guider la conception.
AFRIMAG : Quel message souhaitez-vous adresser aux dirigeants africains ?
Soglo Eric Houenafa : Je leur conseille de commencer par un problème précis, d’associer leurs équipes et de mesurer les résultats avant d’élargir les usages.
Il faut investir dans les compétences aussi sérieusement que dans les outils. Une entreprise doit conserver la capacité de comprendre ses opérations, de vérifier ses résultats et de choisir ses partenaires.
La compétitivité se construira avec des solutions utiles, fiables et adaptées aux réalités de chaque activité. C’est sur cette base que les entreprises africaines pourront créer durablement de la valeur avec l’intelligence artificielle.
Entretien écrit proposé par Soglo Eric Houenafa à la rédaction d’Afrimag.
Légende proposée pour la photographie : Soglo Eric Houenafa, ingénieur informatique, directeur général de MY AFRIQUE 2S2I SARL et auteur de « Les dangers de l’intelligence artificielle en Afrique ».





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