Plus de trente ans après avoir abandonné l’enrichissement de l’uranium, Pretoria s’apprête à renouer avec cette activité stratégique. Le groupe américain Quantum Leap Energy et la société publique Necsa ont scellé un accord pour construire une usine de HALEU à Pelindaba. Derrière ce partenariat se dessine une ambition industrielle : repositionner l’Afrique du Sud dans la chaîne de valeur mondiale du combustible nucléaire, sur un marché convoité par les nouvelles générations de réacteurs.
Le 15 octobre, Quantum Leap Energy, filiale d’ASP Isotopes, et la South African Nuclear Energy Corporation (Necsa) ont signé un accord-cadre contraignant pour développer une installation d’enrichissement d’uranium sur le site nucléaire de Pelindaba, près de Pretoria. Le projet doit prendre la forme d’une coentreprise détenue à environ 80 % par le groupe américain, contre 20 % pour l’entreprise publique sud-africaine.
Une dépendance assumée
La répartition du capital donne le ton : si Pretoria entend reprendre pied dans une activité stratégique, le financement, le développement et l’exploitation de l’installation reposeront principalement sur son partenaire américain. La future entité aura la responsabilité de conduire l’ensemble du projet, de sa conception à sa mise en service.
L’enjeu dépasse toutefois les frontières sud-africaines. L’usine doit produire du HALEU (High-Assay Low-Enriched Uranium), un uranium enrichi à plus de 5 % et à moins de 20 %, destiné à alimenter certains réacteurs nucléaires avancés. Ce combustible occupe une place croissante dans les stratégies des acteurs qui misent sur une nouvelle génération de technologies nucléaires.
Quantum Leap Energy dispose déjà d’accords de fourniture avec l’américain TerraPower, engagé dans le développement de réacteurs avancés. L’entreprise prévoit notamment de lui livrer jusqu’à 150 tonnes de HALEU sur la période 2028-2037. Une perspective commerciale qui donne au projet sud-africain un débouché potentiel, sans pour autant préjuger de sa capacité à tenir les volumes et les échéances annoncés.
Trente ans après, le pari du retour industriel
Pour Pretoria, l’opération prend des allures de retour aux sources. L’Afrique du Sud a déjà maîtrisé l’enrichissement de l’uranium à travers son installation Z-Plant, qui contribuait notamment à l’approvisionnement de la centrale nucléaire de Koeberg. Selon la World Nuclear Association, cette unité a été fermée en 1995, pour des raisons économiques.
Depuis, le pays s’appuie sur le marché international pour les opérations d’enrichissement et la fabrication du combustible nécessaire à son parc nucléaire. La relance d’une capacité nationale pourrait donc réduire, à terme, une partie de cette dépendance, tout en ouvrant de nouvelles perspectives industrielles.
« Le monde a besoin de nouvelles sources fiables et sûres de combustible nucléaire avancé, et l’Afrique du Sud est bien placée pour y répondre », a déclaré Loyiso Tyabashe, directeur général de Necsa. Une ambition qui s’inscrit dans un contexte international marqué par la recherche de fournisseurs capables de sécuriser l’approvisionnement en combustible des technologies nucléaires émergentes.
Pretoria veut remonter la chaîne de valeur
Le projet s’inscrit dans une stratégie plus large de montée en puissance du secteur nucléaire sud-africain. En octobre 2025, le ministre de l’Électricité et de l’Énergie, Kgosientsho Ramokgopa, avait annoncé la préparation d’un plan destiné à développer les activités nationales liées au cycle du combustible nucléaire. L’objectif affiché : dépasser le seul stade de la production d’électricité pour renforcer les capacités industrielles et techniques du pays.
L’accord conclu avec Quantum Leap Energy constitue une première étape dans cette direction. Il pourrait permettre à l’Afrique du Sud de valoriser son savoir-faire nucléaire et de se positionner sur un segment spécialisé, porté par les besoins anticipés des réacteurs de nouvelle génération. Mais le partage du capital pose aussi la question de la maîtrise locale des technologies, du transfert de compétences et de la répartition de la valeur créée.
Le calendrier et le financement, grandes inconnues
À ce stade, plusieurs paramètres essentiels restent à préciser. Le coût global de l’installation, les modalités de son financement et le calendrier de mise en service n’ont pas encore été détaillés. Les partenaires doivent également poursuivre les essais et obtenir les autorisations réglementaires indispensables avant d’envisager une production commerciale.
Entre la signature d’un accord et la livraison effective de combustible, le chemin reste donc long. Pour Quantum Leap Energy, l’enjeu est de concrétiser ses engagements commerciaux auprès de clients potentiels. Pour Necsa et le gouvernement sud-africain, il s’agit de transformer un partenariat à dominante américaine en levier durable de souveraineté industrielle.
Le pari est stratégique, mais son succès dépendra moins des ambitions affichées que de la capacité des deux partenaires à financer, autoriser et mettre en exploitation une installation compétitive. Pour Pretoria, la question est désormais de savoir si ce retour dans l’enrichissement de l’uranium marquera le début d’une véritable reconquête industrielle ou restera une ambition suspendue aux capitaux et à la technologie étrangers.





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