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L’insipidité du discours occidental

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Ana Palacio

Ana Palacio, ancienne ministre espagnol des Affaires étrangères

Ana Palacio s’en prend ici aux discours mous des dirigeants occidentaux, Barack Obama en tête, face aux régimes autocratiques ou dictatoriaux. Selon elle, si l’Occident veut voir son modèle perdurer, il doit joindre les actes à la parole comme ce fut les cas du temps de J.F. Kennedy contre l’URSS ou de Ronald Reagan durant la guerre froide.

 

MADRID – Parmi les nombreux problèmes qu’il incombe à l’Occident de résoudre, passe constamment à la trappe celui de son addiction pour les discours sans véritable substance. Qu’il s’agisse de l’approche antinomique privilégiée par le président américain Barack Obama lors de son premier mandat et consistant à « diriger de l’arrière », ou de sa récente version allemande visant à « diriger depuis le centre », les formules les plus vides semblent être devenues monnaie courante dans le cadre de la politique étrangère des gouvernements occidentaux.

Ana Palacio, ancienne ministre des Affaires étrangères espagnole et ancienne Vice-présidente de la Banque mondiale, est membre du Conseil d’Etat espagnol. Elle est aujourd’hui, professeure invitée à l’université de Georgetown, et membre du Global Agenda Council du Forum économique mondial.

Bien entendu, la complexité et l’imprévisibilité inhérentes aux affaires internationales accentuent le penchant des responsables politiques pour l’équivoque. De plus, face à un environnement géopolitique aujourd’hui plus alambiqué et plus incertain que jamais, nos dirigeants sont encore moins incités à faire preuve du genre d’audace et de clarté qu’exige tout exercice efficace d’élaboration des politiques. Seulement voilà, le résultat n’est autre que l’aggravation d’une situation déjà peu favorable.


Les déclarations de nature stratégique jouent un rôle important dans la signalisation de l’orientation et des intentions d’un État auprès de ses rivaux, alliés, citoyens, et organes gouvernementaux. Pour autant, lorsque de telles déclarations exigent une infinité d’interprétations et d’explications, leur impact s’en trouve considérablement réduit.

Il ne s’agit pas d’affirmer qu’il n’y aurait aucune place pour l’ambiguïté dans les affaires internationales. L’histoire abonde d’épisodes au cours desquels l’ambiguïté stratégique aurait pu se révéler bénéfique. Par exemple, aux yeux de certains historiens, la décision prise en 1950 par le Secrétaire d’État américain de l’époque Dean Acheson et consistant à exclure la Corée du Sud du « périmètre de défense » de l’Amérique expliquerait que la Corée du Nord et l’Union soviétique aient pensé que les États-Unis ne défendraient pas le Sud en cas d’attaque.

Le problème avec l’ambiguïté actuelle, c’est qu’elle ne joue pas véritablement de rôle stratégique. Songez au raisonnement qui sous-tend la politique étrangère d’Obama – la fameuse « doctrine Obama » – et qu’a enfin livré le président américain suite à l’annonce d’accord-cadre relatif au programme nucléaire iranien. « Nous entendons faire preuve d’engagement, » a en effet déclaré Obama, « mais également préserver toutes nos capacités. »

En surface, cette déclaration revêt une signification. Elle nous laisse toutefois avec plus de questions que de réponses. Quel est le véritable message envoyé par Obama ? Quelles sont selon lui les frontières de l’engagement des États-Unis ? Dans quelles circonstances l’Amérique ferait-elle usage de ses capacités ?

Il y a près de 70 ans, époque à laquelle George Orwell s’intéressa à cette tendance à l’ambiguïté, l’écrivain fournit cette explication relativement simple selon laquelle « discours et écrits politiques consistent principalement à défendre l’indéfendable. » Autrement dit, le langage équivoque serait nécessaire à l’obscurcissement de réalités peu plaisantes. Ainsi les violences perpétrées en masse à l’encontre de populations civiles sont-elles parfois présentées comme des démarches de « pacification », et l’épuration ethnique comme un « transfert de population ». Comme le relève en effet Orwell, « le plus grand ennemi du langage clair n’est autre que l’insincérité. »

Dans une certaine mesure, les observations d’Orwell s’inscrivent encore aujourd’hui dans le vrai. La problématique actuelle s’avère toutefois différente : si nos politiciens emploient un langage flou, c’est moins parce que leurs politiques s’avèrent fondamentalement indéfendables que parce qu’ils craignent tout simplement d’avoir à défendre la moindre position. S’il existe d’innombrables raisons à cette réticence, deux explications se dégagent lorsqu’il s’agit des relations internationales.

La première réside dans la nature hyperbolique de l’atmosphère des politiques des démocraties occidentales, au sein de laquelle le cycle en 24 heures des plateformes sociales et médias d’actualité place à l’ordre du jour les simples manœuvres politiciennes. Ajoutez à cela l’incertitude inhérente aux affaires étrangères,  et vous ne serez pas étonnés que les dirigeants politiques préfèrent formuler des déclarations sans substance que risquer de lâcher une phrase susceptible de leur exploser au visage. Il suffit en effet de songer à ce torrent de commentaires qui a déferlé pendant plusieurs années – caractérisé par le sectarisme, la rumeur et l’hostilité – à la suite de l’attentant sur le bâtiment diplomatique américain de Bengazi en 2012 pour comprendre toute l’hésitation des dirigeants.

De nature plus fondamentale, la deuxième explication réside dans l’érosion du sens de l’accomplissement et des convictions au sein des démocraties occidentales d’aujourd’hui. Là où les présidents John F. Kennedy et Ronald Reagan s’opposèrent à l’Union soviétique de manière claire dans leurs discours du mur de Berlin, les dirigeants occidentaux qui se succèdent aujourd’hui ne s’expriment que par clins d’œil et hochements de tête lorsqu’il s’agit d’évoquer la crise d’Ukraine ou encore la posture agressive de la Chine vis-à-vis de ses voisins.

La différence n’est pas difficile à discerner. Pendant la guerre froide, la certitude qu’avait l’Occident d’occuper une position morale supérieure inspirait confiance à la fois dans les mots et les actes. Bien que l’Occident soit encore aujourd’hui numéro un de la morale sur de nombreuses questions majeures – telles que l’État islamique ou l’invasion de l’Ukraine par la Russie – le système mondial est désormais beaucoup moins nettement défini. Les défis sociaux internes, qui soulèvent la question de l’équité du modèle libéral des pays occidentaux, exacerbent par ailleurs la réticence de nos dirigeants.

Pendant que nos timides dirigeants occidentaux formulent des messages confus ou, pire encore, se contentent de verbalement brasser du vent, ils permettent aux acteurs les plus cyniques, par l’emploi de discours plus simples et plus percutants, souvent fondés sur le mensonge et les demi-vérités, de susciter beaucoup plus efficacement l’adhésion. En Europe, la montée des partis démagogues populistes aux deux extrémités du spectre politique illustre parfaitement ce phénomène. De même, peu soucieux des faits ou des considérations de culpabilité, le président russe Vladimir Poutine se nourrit de l’amertume et des peurs profondes des opinions publiques domestiques et internationales pour façonner un discours puissant en appui de sa politique vis-à-vis de l’Ukraine.

Nul besoin pour les dirigeants occidentaux d’être avares de vérités ; les faits sont de leur côté. Il leur incombe davantage d’avoir confiance dans la défense d’un ordre international libéral fondé sur des règles – et de joindre la parole aux actes. Après tout, les déclarations les plus percutantes signifient bien peu lorsque les dirigeants n’agissent en conséquence ; pire encore, elles mettent à mal la crédibilité des déclarations futures de l’acteur concerné.

C’est une leçon qu’Obama a appris à ses dépens, en traçant une « ligne rouge » censée interdire à la Syrie l’utilisation d’armes chimiques, pour ensuite échouer à intervenir avec fermeté une fois cette ligne franchie. La doctrine Obama ne peut être crédible si l’Amérique n’est pas prête à utiliser les capacités que le président s’est engagé à préserver.

Cet impératif ne se limite pas au président Obama. Il est nécessaire que tous les dirigeants politiques occidentaux s’affirment sans plus attendre au-delà de leurs inquiétudes et considérations politiques de paroisse, afin de formuler une vision stratégique claire.

L’habitude du discours insipide n’est pas facile à évacuer. En effet, Orwell nous met en garde sur la capacité de cette tendance à affaiblir la faculté de raisonnement critique d’un individu, tant il est vrai que « chaque expression de ce type anesthésie une partie de notre cerveau. » Néanmoins, à l’heure où l’équilibre des puissances mondiales se déplace vers l’Orient et le Sud, il incombe à l’Occident de faire le nécessaire pour pérenniser son influence – ce qui exige une prise de position ferme, claire et crédible autour des défis stratégiques qui lui font face.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

 

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