La disparition de la MINURSO n’est pas un échec militaire. Elle dit d’abord l’usure d’un cadre politique devenu caduc et l’arrivée d’une ère où les solutions souveraines priment sur les mécanismes d’interposition.
Les opérations de maintien de la paix (OMP) ne figurent nulle part dans la Charte des Nations Unies. Leur base juridique tient à l’interprétation des pouvoirs conférés au Conseil de sécurité par les chapitres VI et VII, à la pratique institutionnelle de l’ONU et à la reconnaissance de leur légalité par la Cour internationale de justice (CIJ) dans l’avis consultatif «Certaines dépenses des Nations Unies» de 1962.


La Charte de 1945 ne mentionne en effet jamais le « maintien de la paix ». Le chapitre VI organise le règlement pacifique des différends ; le chapitre VII autorise le Conseil de sécurité à prendre des mesures coercitives, y compris militaires. Entre les deux s’ouvre un espace que Dag Hammarskjöld, secrétaire général de 1953 à 1961, a qualifié de « chapitre VI et demi ».
Le maintien de la paix n’est donc ni un règlement pacifique au sens strict, ni une action coercitive : c’est une technique inventée, qui repose sur trois principes, le consentement des parties, l’impartialité des forces déployées et le non-recours à la force sauf en légitime défense. Pendant la guerre froide, sa fonction était limitée : interposer des soldats entre deux belligérants, surveiller un cessez-le-feu, gagner du temps pour un règlement politique. On parlait alors de maintien de la paix « traditionnel », et son objectif était ce que Johan Galtung a appelé la « paix négative », c’est-à-dire l’absence de violence, non la construction d’une paix durable.
L’effondrement du bloc soviétique a fait exploser ce cadre. Les conflits interétatiques ont cédé la place à des guerres civiles, des effondrements étatiques, des violences identitaires. Le maintien de la paix traditionnel, conçu pour figer une ligne de front entre deux armées régulières, s’est révélé inadapté. Les missions se sont vues confier des mandats multidimensionnels : protection des civils, supervision d’élections, réforme du secteur de la sécurité, reconstruction de l’État de droit. C’est dans ce contexte qu’émerge, en 1992, le concept de consolidation de la paix (peacebuilding). Boutros Boutros-Ghali, dans l’« Agenda pour la paix », le définit comme « l’action visant à identifier et à soutenir les structures qui tendent à renforcer et à consolider la paix afin d’éviter une rechute dans le conflit ». La consolidation de la paix ne se contente pas de maintenir un cessez-le-feu ; elle s’attaque aux causes profondes du conflit pour construire ce que Galtung appelait la « paix positive ».
Un paradigme traditionnel à l’épreuve
Depuis 1948, le maintien de la paix reposait sur un paradigme stable : une opération commençait par une résolution du Conseil de sécurité, se déployait avec le consentement de l’État hôte et s’achevait, presque toujours, par une autre résolution entérinant une transition négociée. Ce paradigme, celui de la clôture maîtrisée, séquencée, politique, structurait l’ensemble de l’architecture onusienne de la paix. Il est aujourd’hui en crise.
Les données réunies sur vingt-cinq missions majeures entre 1960 et 2026 révèlent une tendance lourde : les clôtures non ordonnées (veto, retrait exigé par le pays hôte, substitution par des acteurs tiers) représentent désormais 56 % des missions observées. Ce n’est plus une exception : c’est un changement de régime.
Le veto n’est pas un accident récent. En 1999, la Chine met fin à la MINURPREDEP (opération de prévention des conflits) en Macédoine, une force préventive saluée comme un succès devenue otage d’un différend diplomatique sur la reconnaissance de Taïwan par Skopje. Dix ans plus tard, en 2009, la Russie bloque le renouvellement de l’UNOMIG en Géorgie, mettant un terme brutal à seize années d’observation internationale au lendemain de la guerre russo-géorgienne. Dans les deux cas, aucune résolution de terminaison n’est adoptée : le mandat expire, la mission disparaît, et le vide se referme sur un mécanisme de confiance patiemment construit.
Cette tendance s’est confirmée le 30 octobre à New York. Les États-Unis ont soumis un projet de résolution (S/2026/868) pour refonder le mandat de la MINURSO au Sahara. Le texte obtient onze voix mais se heurte au veto russe. Dans la foulée, la Russie propose un texte de « statu quo » (S/2026/870) qui ne recueille que trois voix ; Washington oppose également son veto. Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, le mandat expire, laissant le Secrétariat de l’ONU engager une liquidation administrative unilatérale. Pour la première fois, une mission de paix fait l’objet d’un double veto croisé, sans cadre de sortie négocié.
Ce cas extrême met en lumière le talon d’Achille de l’architecture onusienne. Les Nations Unies savent admirablement bien déployer des missions. Elles n’ont, en revanche, jamais su comment les quitter. Le paradigme de la clôture maîtrisée a vécu ; celui de la sortie subie s’est installé.
La terminaison des missions, angle mort du droit international
Le droit international est formel. En vertu des articles 2 §1 et 2 §7 de la Charte, la souveraineté de l’État hôte est absolue : il peut retirer son consentement à tout moment. Mais là où le bât blesse, c’est que le droit autorise la fin des missions sans organiser l’après-mission. On liquide administrativement la mission sans se soucier de la suite à donner au processus de règlement du conflit.
Lorsqu’un mandat s’éteint, l’accord de statut des forces (SOFA) continue de s’appliquer jusqu’au départ du dernier contingent. Ce document encadre la liquidation administrative, le transfert des infrastructures et la sécurité du personnel onusien. Mais c’est un contrat logistique, pas une stratégie de sortie. Il ne crée aucune obligation de succession opérationnelle et ne garantit pas la pérennité des cessez-le-feu.
Cette asymétrie est d’autant plus frappante que le déploiement, lui, est méticuleusement encadré : consentement de l’État hôte, garanties des articles 2 §1 et 2 §7 de la Charte, accord de statut des forces, résolution de mandat. Le départ, lui, n’est encadré par rien. Soixante ans après Hammarskjöld, l’asymétrie fondamentale de cette construction coutumière n’a pas été corrigée.
Une étude récente révèle que la persistance du conflit, c’est-à-dire le maintien des violences et de l’instabilité malgré la présence de l’ONU, favorise la terminaison des opérations de maintien de la paix principalement en provoquant une érosion du consentement de l’État hôte. Lorsque les progrès sécuritaires tardent à se concrétiser, les autorités nationales tendent à restreindre l’action de la mission puis à contester sa présence, ce qui peut conduire à son retrait. Le cheminement causal dominant est le suivant : persistance du conflit, érosion du consentement, terminaison de la mission.
D’autres facteurs, comme les rivalités géopolitiques au Conseil de sécurité ou la substitution de la mission par d’autres acteurs, peuvent également jouer. En définitive, la fin d’une OMP dépend moins de la situation sécuritaire que du maintien des conditions politiques permettant sa présence.
L’étude distingue plusieurs trajectoires de terminaison :
• la terminaison coopérative, lorsque les objectifs du mandat sont globalement atteints et que les responsabilités sont transférées progressivement aux autorités nationales ;
• la terminaison coercitive, lorsque l’État hôte retire son consentement et exige le départ de la mission malgré la persistance de problèmes sécuritaires ;
• la terminaison géopolitique, lorsqu’un membre permanent du Conseil de sécurité bloque le renouvellement du mandat pour des raisons stratégiques indépendantes de la situation sur le terrain ;
• la terminaison par substitution, lorsqu’un autre acteur international, régional ou bilatéral, prend le relais de l’OMP.
La loi des douze mois : l’impact des sorties
Sur les dix-huit missions fermées du corpus 1960-2026, dix se sont terminées hors de tout processus maîtrisé. La chronologie est implacable : avant 1994, toutes les clôtures relevaient du Conseil de sécurité. Depuis, l’État hôte a pris l’initiative de six clôtures sur quinze (40 %), tandis que trois vetos de membres permanents achèvent la liste : la Chine en 1999 pour la Macédoine, la Russie en 2009 pour la Géorgie, les États-Unis et la Russie en 2026 pour la MINURSO.
Une analyse de survie (modèle de Kaplan-Meier) appliquée aux cessez-le-feu post-retrait est sans appel. Le « statu quo » hérité du départ d’une mission a une durée de survie médiane de dix mois et demi. La probabilité qu’un cessez-le-feu tienne un an chute à 70 %. À cinq ans, elle est de 52 %. Et lorsqu’aucun dispositif de relève n’est prévu, la proportion grimpe à 54 % d’effondrement, souvent dès le premier mois.
L’archétype de cette faillite est le Mali. La MINUSMA, la mission la plus meurtrière de l’histoire onusienne (311 morts, dont plus de 90 attribués aux engins explosifs improvisés), s’est retirée en 2023 sur demande de la junte. Elle a été remplacée sur le terrain par les hommes de Wagner, puis d’Africa Corps. Au Soudan, la fermeture de l’UNAMID en 2020 puis de l’UNITAMS en 2023 a laissé un vide sécuritaire immédiat : la guerre entre l’armée et les Forces de soutien rapide aurait fait plus de 14 600 morts et déplacé environ douze millions de personnes. À Haïti, le départ de la MINUSTAH en 2017 a précédé l’assassinat du président et l’emprise des gangs sur près de 90 % de la capitale.
L’avenir d’un théâtre d’opérations dépend de la configuration de la relève. Notre recherche distingue cinq configurations. En haut de l’échelle, la « transition civile réussie » (comme au Liberia ou en Sierra Leone), où la police est formée et accompagnée pendant des années, assure la pérennité du cessez-le-feu. En bas, l’absence totale de relève ou la transition politique sans capacités cumule les échecs.
Une catégorie inquiète particulièrement : la substitution privatisée. Le cas malien annonce peut-être l’avenir. Wagner et Africa Corps opèrent hors du cadre du SOFA, ne relèvent pas de la chaîne de commandement onusienne et ne sont pas soumis aux mécanismes de diligence raisonnable en matière de droits de l’homme. Le vide juridique n’est pas seulement un problème de transition ; c’est un espace dans lequel des acteurs non encadrés prospèrent, au détriment de la protection des civils.
Le Maroc : de l’équilibre de Nash à la suprématie stratégique
Le conflit du Sahara a longtemps été rangé dans la catégorie des « conflits gelés ». La théorie des jeux y voit un cas d’école de l’équilibre de Nash : chaque acteur préfère un « statu quo » insatisfaisant au risque d’une escalade dont l’issue est incertaine.
Or le Sahara marocain n’est pas un conflit gelé. Il s’agit d’un conflit de décolonisation, revendiqué par le Maroc depuis 1958 pour parachever son intégrité territoriale, et lié au Royaume par une continuité géographique, culturelle et ethnique profonde. Le Maroc a délibérément brisé l’équilibre de Nash en convertissant une impasse des négociations en refonte du cadre de règlement.
Pendant près de vingt ans, les efforts de médiation des Nations Unies se sont heurtés à une double impasse : celle du référendum et du corps électoral. Le Plan de règlement de 1991 prévoyait l’organisation d’un référendum d’autodétermination, mais la question de l’établissement des listes électorales a été constamment bloquée, faute d’un accord sur la façon d’identifier les Sahraouis qui auraient le droit de participer au scrutin. La composition du corps électoral est ainsi devenue le point de blocage structurel du processus onusien.
À partir de 2007, le Conseil de sécurité abandonne toute référence au référendum. Ses résolutions successives n’appellent plus qu’à une « solution politique mutuellement acceptable », sans mentionner l’autodétermination. C’est cette fenêtre d’opportunité que le Maroc saisit. La même année, Rabat présente son plan d’autonomie, qui s’inscrit dans le projet de régionalisation avancée inscrit dans la Constitution de 2011. Au fil des ans, cette proposition s’impose dans le langage du Conseil comme la seule base sérieuse, crédible et durable de négociation.
Le basculement est consacré par la résolution 2797 du 31 octobre 2025. Le texte prend acte du « soutien exprimé par de nombreux États Membres à la Proposition d’autonomie du Maroc, présentée au Secrétaire général le 11 avril 2007, en tant que base d’une solution juste, durable et mutuellement acceptable », et affirme « qu’une véritable autonomie sous souveraineté marocaine pourrait constituer la solution la plus réalisable ». La résolution codifie la solution d’autonomie proposée par le Maroc comme la seule base de négociation et enterre définitivement l’autodétermination par référendum. Le conflit quitte le terrain du pur droit international pour entrer dans une logique de régionalisation avancée, régie par le droit constitutionnel interne marocain. Ce n’est plus un conflit gelé : c’est un conflit résolu, du point de vue de Rabat.
Cette refonte stratégique de la gestion du conflit par le Maroc a rendu caduque l’architecture onusienne conçue en 1991, qui reposait sur un référendum d’autodétermination. La MINURSO n’avait plus de cadre politique dans lequel s’inscrire.
Terminaison géopolitique de la MINURSO, trente-cinq ans après
Dans un contexte géopolitique marqué par la guerre du détroit d’Ormuz et la guerre en Ukraine, le 1er novembre 2026 marque le début de la période de liquidation de la MINURSO. Une équipe du Département de l’appui aux missions des Nations Unies supervise le transfert des biens appartenant aux pays fournisseurs de contingents, ainsi que la cession ou l’élimination du matériel appartenant à l’ONU.
Née le 29 avril 1991 d’un accord de cessez-le-feu entre le Maroc et le Front Polisario, la MINURSO devait organiser un référendum qui n’a jamais eu lieu. La mission a géré une situation sui generis : un cessez-le-feu sans référendum, une diplomatie sans règlement définitif, faute de volonté politique de la partie algérienne, qui ne cesse de torpiller les négociations par des manœuvres dilatoires passant par des tiers.
Dès mars 2016, la formule « d’occupation » employée par le secrétaire général Ban Ki-moon valait à l’ONU le rappel immédiat des agents de liaison marocains. Lorsque l’administration Obama tenta d’adjoindre au mandat un mécanisme de surveillance des droits de l’homme, le Maroc y opposa son veto, y voyant un cheval de Troie de la politisation du dossier, et démantela de fait la composante civile de la mission.
Le coup de grâce est survenu dans le sillage de la refonte stratégique marocaine. Le cadre onusien étant déjà vidé de sa substance politique, les deux membres permanents l’ont franchi le 30 octobre 2026, à coups de vetos symétriques.
Quelle stratégie de sortie pour les OMP ?
Dans un contexte marqué par la multiplication des évictions souverainistes et des vetos visant les missions de maintien de la paix, la viabilité d’une opération de paix paraît moins dépendre de l’ampleur de son contingent que de la qualité de sa stratégie de sortie. Deux pistes de réforme mériteraient d’être examinées.
La première consisterait en l’instauration d’un mécanisme de relève : chaque résolution de retrait inclurait un dispositif de relève mandaté, force régionale, mission politique ou étape transitoire. Aussi longtemps qu’un tel dispositif ferait défaut, le retrait pourrait être regardé comme une décision incomplète, voire une débandade, dont le Conseil de sécurité assumerait plus explicitement les conséquences politiques.
La seconde porterait sur l’encadrement de la substitution par des forces de sécurité privées ou des milices assimilables à des organisations terroristes. Le Conseil de sécurité pourrait subordonner tout appui budgétaire, y compris aux États hôtes, à l’interdiction de recourir à des entreprises militaires et de sécurité privée comme garantes d’un cessez-le-feu, ou à toute milice similaire. La mesure serait difficile à faire respecter, mais elle aurait le mérite de la clarté juridique et adresserait un signal explicite : l’ONU ne reconnaît pas la privatisation de la sécurité internationale. L’une comme l’autre se heurteraient, il est vrai, à la souveraineté des États hôtes, aux intérêts des membres permanents et aux contraintes budgétaires.
Un précédent qui fera date
Les constats de nos investigations invitent à la prudence. Sur les dix-huit missions de maintien de la paix observées entre 1960 et 2026, dix se sont achevées hors de tout processus maîtrisé. La durée de survie médiane d’un cessez-le-feu après le départ des Casques bleus s’établit aux alentours de dix mois et demi ; en l’absence de dispositif de relève, la probabilité d’effondrement excède la moitié des cas.
Jusqu’en 2026, même les clôtures non consenties passaient par un acte du Conseil de sécurité : résolution de terminaison, cadre de liquidation, mandat de transition. Le double veto du 30 octobre, opposé à la MINURSO, a franchi une étape supplémentaire en privant la mission de cette procédure minimale. Trente-cinq années de présence se sont ainsi dissoutes dans la simple expiration d’un mandat, sans que le Conseil ait eu à porter, par un vote, la responsabilité formelle de la fin. Cette dissolution sui generis constitue un précédent qui fera date dans l’histoire du maintien de la paix.
La terminaison d’une mission de la paix n’est donc pas nécessairement la preuve d’un succès ni d’un échec militaire ; elle reflète avant tout l’évolution des rapports de force politiques autour de la mission. Force est toutefois de constater que si la disparition de la MINURSO ne modifiera pas le statu quo tant que l’équilibre des forces suffira à garantir le cessez-le-feu en l’absence de force d’interposition, elle pourrait offrir une opportunité décisive pour la mise en œuvre souveraine du Plan d’autonomie sur la base de la dernière mouture de la proposition marocaine.




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