L’Afrique a longtemps eu le talent des grandes déclarations. Elle a adopté des visions, signé des traités, créé des institutions et multiplié les sommets. Elle a aussi appris, souvent dans la douleur, que l’unité politique ne suffit pas à produire l’intégration économique.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) change précisément la nature du débat. La question n’est plus seulement de savoir si l’Afrique veut commercer avec elle-même. Elle est désormais de savoir si elle est capable de transformer cette ambition en réalité quotidienne pour ses entreprises, ses industriels, ses agriculteurs et ses consommateurs.
Le basculement est important. En juillet dernier, les ministres africains du Commerce réunis à Abuja ont placé la mise en œuvre de la ZLECAf au cœur de la prochaine étape. Autrement dit : les règles sont progressivement établies ; il faut maintenant qu’elles produisent des résultats.
L’enjeu dépasse largement la baisse des droits de douane. Il concerne les routes, les ports, les chemins de fer, les frontières, les systèmes de paiement, la logistique, la certification, les normes et, désormais, les infrastructures numériques. Un marché continental ne peut fonctionner avec une cinquantaine de marchés administrativement séparés, des procédures différentes et des chaînes logistiques qui renchérissent le moindre échange.
Les chiffres montrent à la fois le potentiel et le chemin qui reste à parcourir. Le commerce intra-africain a dépassé 220 milliards de dollars en 2024 selon le Secrétariat de la ZLECAf, tandis que la Banque africaine de développement relève une progression importante de la part du commerce intra-africain dans le financement bancaire du commerce. Mais le commerce entre pays africains demeure encore limité au regard de l’ambition d’un véritable marché continental. La Banque mondiale estime notamment que des réformes internes pourraient réduire substantiellement les coûts commerciaux.
C’est ici que se joue la prochaine bataille économique de l’Afrique. Car l’intégration ne consistera pas seulement à vendre davantage de produits africains aux Africains. Elle devra permettre de fabriquer davantage en Afrique, de transformer davantage sur place et de conserver une plus grande part de la valeur créée par les ressources du continent.
Le minerai africain ne devrait plus seulement partir comme minerai. Le coton ne devrait plus avoir pour horizon naturel le port d’exportation. Le cacao, le lithium, le fer, le cuivre, le pétrole, le gaz ou les produits agricoles doivent progressivement alimenter des chaînes de valeur africaines capables de produire davantage de richesse, de compétences et d’emplois.
C’est également pourquoi l’Afrique ne peut dissocier la ZLECAF de la question du financement. Un marché sans capitaux, sans infrastructures et sans entreprises suffisamment solides restera une construction juridique. L’arrivée de nouveaux investisseurs, du Golfe, d’Asie, d’Europe ou d’Amérique, peut accélérer cette transformation, à condition que les partenariats contribuent aussi à renforcer les capacités productives africaines.
L’Afrique entre ainsi dans une phase où elle devra moins convaincre par ses intentions que par ses corridors, ses usines, ses plateformes numériques, ses banques, ses PME et ses produits.
Le véritable marché commun africain ne naîtra pas d’un nouveau sommet. Il naîtra lorsqu’une entreprise de Nouakchott pourra vendre plus facilement à Dakar, lorsqu’un industriel d’Abidjan pourra s’approvisionner à Casablanca, lorsqu’un producteur de Kigali pourra accéder au marché de Lagos, et lorsque ces échanges seront plus simples, plus rapides et moins coûteux que ceux qui imposent aujourd’hui de sortir du continent pour revenir y commercer.
L’Afrique a déjà posé les fondations institutionnelles. Le moment est venu de construire l’économie qui doit les habiter.








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