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Moez Laabidi, ancien membre du Conseil d’administration de la Banque Centrale de Tunisie : « L’appréciation du dinar tunisien : les causes et les impacts »

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Moez Laabidi, ancien membre du conseil d'administration de la Banque Centrale de Tunisie

Moez Laabidi, ancien membre du conseil d’administration de la Banque Centrale de Tunisie

. L’année 2014 s’annonce favorable pour le dinar tunisien qui s’est apprécié la semaine du 1er mars à 3,9 % par rapport à l’euro et à 3,78 % par rapport au dollar américain

. Cette appréciation est d’autant plus remarquable qu’elle survient après une année 2013 des plus délicates, au terme de laquelle la monnaie tunisienne avait enregistré une régression de 9,7% face à l’euro et de 5,8% face au dollar américain

. L’universitaire et spécialiste en économie monétaire, Moez Laabidi nous fait une interprétation de cette nouvelle donne de l’économie tunisienne


AFRIMAG : Quelles sont les causes de l’appréciation du dinar tunisien ?
Moez Laabidi : Il y a plusieurs facteurs qui expliquent ce cycle de hausse observé, de façon très nette à partir de la deuxième quinzaine de janvier 2014.
D’abord, l’adoption de la nouvelle Constitution et le vote de confiance accordé par l’Assemblée nationale constituante au nouveau gouvernement ont inversé les perspectives de l’économie tunisienne. Elles ont mis fin au flou institutionnel qui a plombé le climat des affaires pendant trois ans.
Ensuite, il y a le changement de position des bailleurs de fonds étrangers, qui ont fini par desserrer leurs restrictions sur le financement de l’économie tunisienne. Le Fonds monétaire international, n’a pas tardé à débloquer la deuxième tranche de son prêt stand by. Le mercredi 29 janvier, quelques heures après la constitution d’un nouveau gouvernement dirigé par Mehdi Jomaâ, son conseil d’administration a approuvé le déboursement de 506,7 millions de dollars en faveur de la Tunisie. Du coup, le pays est sorti provisoirement de l’impasse financière.
Enfin, les dernières opérations sécuritaires qui ont réussi à neutraliser les assassins de l’opposant de gauche Chokri Belaid ont renforcé ce climat de confiance, et bien évidemment le dinar en profite.
Il faut noter également le rôle important joué par la Banque centrale de Tunisie (BCT) dans cette conjoncture très hostile, notamment un certain professionnalisme dans la gestion du taux de change du dinar. La circulaire sur les comptes professionnels en devises, qui oblige les entreprises à puiser en priorité dans leurs comptes avant de demander davantage de devises étrangères ; ainsi que le recours à des opérations de « swap de change » avec les banques de la place, ont permis à la BCT de renforcer ses réserves de change, pour se retrouver dans une situation plus confortable pour soutenir la monnaie nationale.

Quel est l’impact de cette appréciation sur l’économie tunisienne ?

Ce nouveau cycle haussier du dinar, nous pouvons le repérer à plusieurs niveaux. Tout d’abord, l’appréciation du dinar pour les entreprises exportatrices pourrait affecter leur compétitivité, lesquelles se retrouvent face à un dilemme, soit elles augmentent leur prix en devise étrangère pour garder le même prix de vente en dinar, et courir le risque d’être évincées du marché international, soit elles sont appelées à maintenir le même prix en devise étrangère et grignoter sur leurs marges bénéficiaires afin de rester sur leur marché.
Pour les entreprises importatrices, l’appréciation du dinar représente une bonne nouvelle, puisqu’elle allège la facture des matières premières et des produits semi-finis importés. L’appréciation du dinar, peut ainsi amener les entreprises importatrices à répercuter le gain de change sur le prix de vente de leurs produits. C’est dire, le gain de change généré par l’allègement de leur facture d’importation, offre aux importateurs tunisiens la possibilité de baisser leurs prix de vente sur le marché local. D’où un effet positif sur l’inflation.
Pour les ménages, l’appréciation du dinar par rapport à l’euro et au dollar américain, représente une bonne nouvelle, dans la mesure où elle va limiter les effets dévastateurs de l’inflation importée et du coup, elle aura un effet bénéfique sur le pouvoir d’achat des citoyens.
Pour l’Etat, cette situation est bénéfique à deux niveaux. D’une part, elle apaise la facture de la compensation du blé et des hydrocarbures, puisque ces produits de base sont cotés en dollars sur le marché mondial. Pour rappel une baisse de 10 millièmes par dollar génère une économie de 30 millions de dinars pour le budget de l’Etat.
Pour ce qui est des dépenses d’hydrocarbures, le budget de l’Etat se retrouve, aujourd’hui, dans une situation favorable puisqu’il a été établi sur la base d’un baril à 110 dollars, alors que celui du Brent se négociait à la première semaine de mars 2014 autour de 106 dollars. D’autre part, la hausse du dinar limite la charge du service de la dette. Toute baisse de l’euro et du dollar aura un effet bénéfique sur le service de la dette et sur le montant de la dette. Rappelons que pour la monnaie européenne, la baisse de 10 millièmes par euro réduit la charge du service de la dette de 4,43 millions de dinars et allège le montant de la dette de 59 millions de dinars. Pour le billet vert, la baisse de 10 millièmes par dollar réduit la charge du service de la dette de 1,72 million de dinars et allège le montant de la dette de 48 millions de dinars.
Pour ce qui est des investisseurs étrangers (IDE et investissements de portefeuilles) l’appréciation du dinar ou même la stabilité du dinar pourrait les amener pour orienter leurs capitaux vers la Tunisie. Ces investisseurs sont très sensibles à la stabilité de la monnaie du pays d’accueil car une telle stabilité leur permet d’éviter le risque de change lors des opérations de rapatriement de leurs bénéfices. Toutefois, il ne faut pas trop compter sur les IDE (surtout les nouveaux), car l’année 2014 serait une année électorale et par conséquent c’est l’attentisme qui va dominer leur comportement. L’appréciation du dinar pourrait aussi, déstabiliser, les anticipations des spéculateurs et des acteurs du marché parallèle de devises.

Pourquoi l’appréciation face à l’euro était plus forte que celle observée face au dollar ?

Cette différence d’appréciation s’explique par la crise de change qui frappe aujourd’hui les pays émergents.
L’amélioration de la conjoncture américaine et le changement de la politique monétaire de la Federal Reserve qui en résulte (démarrage du tapering) ont rapidement déclenché des mouvements de sorties massives de capitaux des économies émergentes et un retour vers l’économie américaine. Ce positionnement sur le dollar a provoqué l’appréciation du billet vert face à l’euro et la chute des devises émergentes.
Autrement dit, l’euro n’a pas pu profiter, car les signes de reprise de la croissance en Europe demeurent encore embryonnaires. Des menaces déflationnistes pèsent sur la zone euro, surtout lorsqu’on observe le recul de l’inflation de 0,8% en décembre 2013 à 0,7% en janvier 2014, largement inférieur à l’objectif de la Banque centrale européenne qui est fixé à 2 %. De ce fait l’appréciation du dinar face à l’euro est plus forte que celle face au dollar.

Quelles sont vos propositions pour soutenir le dinar tunisien?

Je pense que le cycle de hausse ne peut pas se poursuivre indéfiniment. Tôt ou tard, nous allons nous rendre compte que l’appréciation est devenue très couteuse en terme de compétitivité. Rappelons que l’économie tunisienne est une économie ouverte sur le monde et la forte appréciation pourrait impacter négativement les exportations.
Certes, nous ne sommes pas encore là. Rappelons qu’à la veille de la révolution, l’euro cotait 1,92 TND et le dollar cotait 1,44 TND. Cette vague d’appréciation, observée aujourd’hui, n’est autre qu’une correction du taux de change du dinar qui a fortement baissé depuis le choc de la révolution.
Aujourd’hui le dinar, profite du professionnalisme de la BCT dans la gestion du taux de change et du choc de confiance positif généré par la nouvelle constitution et la formation d’un gouvernement de technocrates indépendants qui a permis à la Tunisie d’échapper à l’impasse financière. Toutefois, la poursuite de ce cycle haussier reste tributaire de la capacité de ce gouvernement.
Je pense que ce gouvernement doit réviser sérieusement la loi de Finances 2014 pour engager les réformes les plus urgentes : restructuration du secteur bancaire, réforme fiscale, réforme du secteur des hydrocarbures, de la Caisse de compensation, le code des investissements…
Il a également obligation de réussir le pari sécuritaire et celui des élections dans de bonnes conditions d’ici la fin de l’année.
Or, le package des réforme nécessite une trêve sociale. Et cette trêve ne pourrait voir le jour qu’à deux conditions, mettre l’inflation sur un trend baissier pour donner des signes d’amélioration du pouvoir d’achat et un partage équitable de la facture de l’austérité budgétaire, qui épargne les couches défavorisées, et qui touche les dépenses budgétaires de l’Etat (Présidence, ministères, constituantes).
Sur un autre terrain, le gouvernement pourrait imposer des restrictions sur certaines importations de seconde nécessité, pour baisser les pressions sur la demande de devises étrangères. Autrement dit, il est toujours préférable aujourd’hui, de taxer ou de stopper l’importation de ces produits, au lieu d’être forcé demain, si la situation se détériore, de restreindre les importations de certains médicaments ou de pièces de rechange pour l’appareil productif.
Cela dit, il est prématuré de crier victoire car tant que l’euphorie engendrée par le nouveau contexte n’a pas débouché sur une dynamique de croissance créatrice d’emplois, le dinar tunisien restera sous pressions.

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