La gratuité des transferts numériques aura tenu un an. À compter du 2 novembre, la BCEAO autorisera banques, fintechs et opérateurs de mobile money à facturer certains envois au-delà d’un seuil quotidien. Un virage tarifaire qui coïncide avec l’arrivée de Wave sur PI-SPI et marque une nouvelle étape dans la bataille pour capter les flux numériques de l’UEMOA.
La gratuité, oui… mais jusqu’à 8 000 FCFA
La promesse aura finalement été de courte durée. Un an après le lancement de son système de paiement instantané PI-SPI, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) revoit les règles du jeu.
À partir du 2 novembre 2026, les transferts de monnaie électronique entre particuliers resteront gratuits jusqu’à 8 000 FCFA par jour et par utilisateur auprès d’un même participant. Au-delà, les prestataires pourront appliquer des frais plafonnés à 0,8 % hors taxes.
Une précision qui change beaucoup de choses : le seuil est cumulatif sur la journée. Envoyer 5 000 FCFA le matin puis 4 000 FCFA l’après-midi suffit donc à franchir la limite. Pas question de contourner le dispositif en découpant un transfert important en plusieurs petites opérations.
À l’inverse, la réception d’argent devient entièrement gratuite, quel que soit le montant. Le système abandonne ainsi l’ancien mécanisme qui accordait trente réceptions gratuites par mois avant l’application de frais plafonnés à 1 %.
Pour la BCEAO, l’objectif est de préserver l’essentiel de la promesse initiale sans laisser la gratuité peser indéfiniment sur les modèles économiques des prestataires. Selon ses estimations, environ 75 % des transactions de monnaie électronique dans l’UEMOA resteront couvertes par la gratuité.
Un changement de doctrine qui tombe à point nommé
Le tournant est notable. Lors du lancement de PI-SPI, le 30 septembre 2025, la Banque centrale avait fait de la gratuité des transferts initiés par les particuliers l’un des arguments forts de sa nouvelle infrastructure.
Un an plus tard, le discours se veut plus pragmatique. La BCEAO veut généraliser l’interopérabilité sans pour autant transformer PI-SPI en infrastructure coûteuse pour les banques, les fintechs et les opérateurs de mobile money.
L’enjeu est d’autant plus sensible que la plateforme doit progressivement devenir le passage obligé des transferts interopérables entre réseaux. Dès novembre, ces transactions devront transiter par PI-SPI. Et à partir du 1er juin 2027, le dispositif tarifaire s’étendra aux transferts entre les huit pays de l’UEMOA.
Autrement dit, la BCEAO ne se contente plus de construire un rail commun : elle commence aussi à en organiser l’économie.
Et voici Wave !
C’est dans ce contexte que survient l’entrée de Wave dans le dispositif.
Longtemps absent de PI-SPI, le champion du mobile money apparaît désormais parmi les participants, notamment en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Une arrivée particulièrement scrutée dans un marché où l’entreprise s’est imposée en cassant les codes tarifaires.
Son fameux transfert à 1 % a contribué à faire baisser les prix sur plusieurs marchés ouest-africains. Mais cette stratégie crée aussi une équation délicate avec l’interopérabilité.
Car permettre à un client Wave d’envoyer gratuitement de l’argent vers une banque ou le portefeuille d’un concurrent peut revenir à ouvrir une brèche dans un modèle qui repose précisément sur la monétisation des flux.
La question était donc simple : pourquoi payer un transfert depuis Wave lorsque l’infrastructure régionale permet de le faire gratuitement ?
La nouvelle grille tarifaire de la BCEAO apporte une partie de la réponse. En maintenant la gratuité sur les petits montants tout en laissant une marge de facturation au-delà de 8 000 FCFA par jour, la Banque centrale cherche à éviter que l’interopérabilité ne devienne synonyme de cannibalisation pure et simple des revenus des prestataires.
Le coût caché de la gratuité
Derrière les transferts affichés à zéro franc, les coûts, eux, n’ont jamais disparu.
Il faut rémunérer les agents, assurer leur liquidité, transporter les espèces, financer les infrastructures techniques et gérer les opérations de dépôt et de retrait. Autant de dépenses qui pèsent sur les modèles économiques des opérateurs.
Les chiffres de la BCEAO donnent un aperçu de cette pression. En 2024, le nombre de points de service de monnaie électronique dans l’UEMOA a reculé de 5,2 %, à 1,59 million. La Banque centrale avait notamment relié cette contraction à la baisse des frais de service et des commissions versées aux réseaux de distribution.
Mais pendant que les points de service traditionnels se contractent, un autre réseau explose : celui des commerçants. Les points marchands ont plus que doublé pour atteindre 3,71 millions. Un mouvement qui révèle la prochaine bataille : faire en sorte que l’argent numérique ne soit plus seulement transféré avant d’être immédiatement retiré en espèces.
Après le transfert, la bataille du paiement
C’est ici que la stratégie de PI-SPI prend une autre dimension. En septembre, la BCEAO a homologué de nouvelles interfaces destinées aux entreprises, les « API Business. » Derrière ce jargon technique se profile une ambition beaucoup plus concrète : permettre aux entreprises d’encaisser leurs clients, de payer plusieurs bénéficiaires simultanément, de régler leurs fournisseurs, d’effectuer des remboursements ou encore de déclencher des demandes de paiement directement sur le téléphone du client.
PI-SPI ne veut donc plus être seulement le tuyau des transferts entre particuliers. La plateforme ambitionne de devenir une infrastructure centrale des paiements numériques de l’UEMOA.
Et l’enjeu est considérable. Plus l’argent reçu reste dans les portefeuilles et sert à payer un commerçant, une facture ou un fournisseur, moins il doit repasser par le réseau physique de retrait d’espèces.
La prochaine bataille sera celle des usages
Les chiffres expliquent pourquoi la BCEAO accélère. En 2025, les établissements de monnaie électronique supervisés totalisaient 172,9 millions de comptes. La valeur des transactions a bondi de 31,4 %, à 164 169 milliards de FCFA.
Dans le même temps, le résultat net provisoire du secteur a presque triplé, passant de 6,1 à 16,9 milliards de FCFA.
Le marché a donc changé d’échelle. Et la bataille ne porte désormais plus seulement sur le prix d’un transfert.
Avec PI-SPI, la BCEAO tente de faire émerger une infrastructure commune capable de mettre en concurrence, sur un même terrain, banques, fintechs, institutions de microfinance et opérateurs de mobile money.
L’arrivée de Wave donne à cette recomposition une dimension supplémentaire. Le champion du mobile money rejoint un système appelé à devenir incontournable, au moment précis où la BCEAO commence à desserrer la contrainte de la gratuité.
Le véritable enjeu n’est plus seulement de savoir combien coûte un transfert. Il est désormais de savoir qui contrôlera les flux une fois l’argent transféré — et surtout combien de temps il restera dans l’écosystème numérique.







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