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Maroc : Le gouvernement marocain après les cent premiers jours : Réalisations, défis et perspectives

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Cent jours après l’investiture du gouvernement, et comme le veut la coutume, le temps est venu de faire une première lecture des actions menées par la nouvelle équipe dirigée par Aziz Akhannouch. Dans le cadre de notre émission hebdomadaire les Mardis du PCNS, nous avons également tenté de faire un bilan d’étape du gouvernement marocain en explorant ses réalisations, ses défis et ses perspectives durant ces cent premiers jours.

Dans ce sens, l’invité de la semaine, Abdessalam Jaldi, spécialiste en relations internationales au Policy Center for the New South répond à 4 questions inédites sur ce sujet :

 

  • Qu’est-ce qu’on entend par les cent premiers jours de l’action gouvernementale ? Quel est le but de cette étape et qu’attend-on de la lecture qu’on en fait et de l’évaluation de cette étape ?  
  • Quelles sont les réalisations les plus marquantes du nouveau gouvernement après les cent premiers jours de son action ? Sur quels secteurs l’accent a été mis et quelles ont été les priorités ?
  • Quels sont les défis auxquels a été confrontée la majorité gouvernementale au cours de cette période du mandat de l’exécutif ?
  • Comment voyez-vous les cinq prochaines années sous la direction des trois partis qui composent la majorité ?

 

Il n’existe pas de cadre légal qui impose d’évaluer les cent premiers jours de l’action du gouvernement. Cette évaluation est plutôt une coutume et une tradition qui remontent à l’expérience américaine des années trente du siècle dernier, à l’initiative du Président Franklin Roosevelt. Cette tradition a ensuite été suivie par les autres Etats du monde après la deuxième guerre mondiale.

On ne peut pas juger l’action du gouvernement sur une période de 100 jours, car elle ne peut être suffisante au gouvernement pour appliquer son programme ou tenir ses promesses à l’égard de ses électeurs. Elle ne nous permet pas non plus de prédire le bilan final de l’action du gouvernement.

Ceci étant dit, cela n’empêche pas le gouvernement et les acteurs économiques et politiques d’aborder quelques indicateurs qui permettent de proposer une première lecture de l’action gouvernementale, ce qui est susceptible d’aider le gouvernement à assurer le succès de son expérience.  

  • A votre avis, quelles sont les réalisations les plus marquantes du nouveau gouvernement après les cent premiers jours de son action ? Sur quels secteurs l’accent a été mis et quelles ont été les priorités ?

L’une des premières et principales réalisations du nouveau gouvernement, après ces premiers cent jours de travail, est d’avoir réussi l’épreuve de la légitimité. En effet, le gouvernement actuel jouit d’une légitimité politique et institutionnelle. Quand on parle de légitimité politique, on entend par là son arrivée au pouvoir par les urnes. Quant à la légitimité institutionnelle, elle se traduit par la confiance que le parlement lui a accordée, passage obligé pour que le gouvernement puisse exercer ses fonctions constitutionnelles. De plus, le nouveau gouvernement dispose d’une majorité parlementaire confortable (270 sur 395 sièges). Selon le lexique du droit constitutionnel, on parle de majorité organique, puisque nous passons d’une majorité purement arithmétique à une véritable majorité politique et juridique mobilisée, ce qui facilite la réussite de l’expérience gouvernementale.      

Par ailleurs, la solidarité gouvernementale qui s’exprime à travers la majorité gouvernementale constitue un tournant dans l’histoire politique du Maroc. Les trois partis politiques qui composent le gouvernement sont idéologiquement proches : le Rassemblement National des Indépendants (RNI) et le Parti Authenticité et Modernité (PAM) sont tous deux considérés comme des partis libéraux proches du centre-droit, et le Parti de l’Istiqlal (PI) est un parti de droite, conservateur sur le plan social et libéral sur le plan économique.  

Le projet de généralisation de l’assurance maladie obligatoire a occupé une place prépondérante dans l’action gouvernementale au cours des 100 premiers jours. 18 décisions ont été adoptées, en vertu desquelles un total de 11 millions de citoyens et leurs familles bénéficieront de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO) à partir de janvier 2022. Cependant, malgré la promulgation de ces lois, les textes d’application nécessaires à leur mise en œuvre n’ont pas encore vu le jour. Il est donc indispensable que les textes d’application sortent en même temps que chacune des lois adoptées au parlement afin d’assurer une gouvernance efficace.    

Concernant le marché du travail, la pandémie de Covid-19 a provoqué la hausse du taux du chômage (12,8% en 2021). Pour y faire face, le gouvernement a procédé à la création de 17.000 emplois et projette, grâce au programme Awrach, de créer 250.000 emplois au cours de la période 2022-2023, en injectant deux milliards de dirhams dans le but de promouvoir le secteur de l’emploi.  

S’agissant de l’investissement, le gouvernement a alloué 240 milliards de dirhams à cet effet au titre de la loi de finances 2022, envoyant par-là deux messages. Le premier est que le gouvernement s’engage à restructurer les projets de relance de l’économie marocaine, alors que le deuxième consiste à assurer les investisseurs que l’Etat sera présent avec force pour contribuer aux efforts d’investissement. A cet égard, 13 milliards de dirhams ont été injectés pour soutenir la trésorerie des entreprises du secteur privé qui ont souffert de la pandémie de Covid-19, en plus de deux milliards de dirhams destinés à aider le secteur touristique.

Pour promouvoir le secteur de l’éducation, le ministère de l’Éducation nationale, de l’enseignement préscolaire et des sports a pris des mesures d’amélioration de l’enseignement, notamment la fixation de la limite d’âge à trente ans en vue de recruter de jeunes candidats pour le métier d’enseignant et la décision de généraliser l’enseignement préscolaire dans les zones montagneuses d’ici 2023.

  • Quels sont les défis auxquels a été confrontée la majorité gouvernementale au cours de cette période du mandat de l’exécutif ?

La période des 100 premiers jours a été marquée par la prédominance du chantier des réformes économiques au détriment des réformes sociétales qui étaient quasi inexistantes. Le gouvernement actuel s’est targué de produire un changement radical par rapport au bilan des précédents gouvernements. Mais pour y parvenir, il est nécessaire d’établir un équilibre entre les chantiers de réformes économiques et sociales et les chantiers de réformes sociétales liées aux libertés individuelles et publiques. La révision du code de la famille de 2004, de la loi sur les violences faites aux femmes de 2018, ainsi que la réforme du code pénal, sont susceptibles d’accélérer le processus de réforme sociale.

Nous avons remarqué que l’approche gouvernementale est dominée par les conceptions keynésiennes (en référence à John Maynard Keynes), c’est-à-dire que le gouvernement cherche à soutenir la croissance au moyen de l’investissement dans l’économie et de l’encouragement de la consommation des ménages, ce qui est en contradiction avec l’approche schumpétérienne dominante dans la logique du nouveau modèle de développement, qui croit en la nécessité de mener des réformes profondes dans les structures de production, de stimuler la dynamique de l’entrepreneuriat et en renforçant la concurrence et la justice fiscale. A titre d’exemple, le gouvernement a, dans la loi de finances de 2022, fait état d’un taux de croissance de 3,2%, ce qui est en contradiction avec les recommandations du nouveau modèle de développement qui insistent sur la nécessité d’atteindre un taux d’au moins 5% afin de promouvoir une croissance capable de créer des emplois. De plus, le nouveau gouvernement a promis d’atteindre un million d’emplois, ce qui est extrêmement difficile compte tenu du taux de croissance projeté.    

Il y a également un problème de communication politique. Cette lacune résulte de la nature technocratique du gouvernement. La communication politique est cruciale pour obtenir une légitimité populaire en plus de la légitimité politique et institutionnelle. Sur un autre plan, la décision du gouvernement d’ouvrir des plateformes de médias sociaux est un signe positif, étant donné qu’il existe 24 millions d’utilisateurs marocains dont la plupart sont des jeunes.  

Il ne fait aucun doute que l’opposition politique a un rôle important à jouer dans l’action politique, surtout si les partis de gauche réussissent à former un front au parlement. Une telle perspective, si elle venait à être renforcée à travers la reconfiguration de l’initiative de la gauche, à l’instar de la réforme du parti du Rassemblement National des Indépendants en 2016 et du Parti de l’Istiqlal en 2018, contribuera à donner un caractère démocratique au débat politique d’une part, et pourra, d’autre part, proposer aux citoyens une nouvelle offre politique de la gauche comme alternative à l’offre du gouvernement de droite actuel. De cette manière, le dialogue entre la droite et la gauche peut devenir le modèle dominant dans le champ politique marocain.  

  • Comment voyez-vous les cinq prochaines années sous la direction des trois partis qui composent la majorité ?

En vertu de la constitution de 2011, le gouvernement actuel dispose de pouvoirs suffisants pour défendre l’intérêt général. Alors que le gouvernement était considéré comme un organe exécutif dans les constitutions précédentes, il est devenu aujourd’hui, selon la constitution de 2011, un organe constitutionnel indépendant, placé sous l’autorité du chef du gouvernement, qui exerce le pouvoir de régulation dans sa relation avec le Parlement.

Ce constat est renforcé par l’article 5 de la constitution qui traite du pouvoir exécutif et non du gouvernement, comme c’était le cas dans les textes constitutionnels antérieurs. En conséquence, le gouvernement et le parlement ont ensemble la responsabilité d’œuvrer pour l’intérêt général, en rappelant également qu’ils sont les représentants du peuple marocain qui les a élus. Le gouvernement est donc invité à agir en vue d’assurer le succès de son expérience politique et l’opposition est appelée, à son tour, à assumer les rôles qui lui incombent en vertu de la constitution.    

Les institutions de représentation démocratique (principalement le gouvernement et le parlement) requièrent une société qui aspire aussi bien à l’égalité qu’à la liberté à travers des institutions politiques qui prennent en compte l’intérêt général et respectent le peuple, comme nous le rappelle Alexis de Tocqueville dans son livre sur la démocratie en Amérique.

Qui est Policy Center for the New South ?

Le Policy Center for the New South (PCNS) est un think tank marocain dont la mission est de contribuer à l’amélioration des politiques publiques, aussi bien économiques que sociales et internationales, qui concernent le Maroc et l’Afrique, parties intégrantes du Sud global. À ce titre, le PCNS mobilise des chercheurspublie leurs travaux et capitalise sur un réseau de partenaires de renom, issus de tous les continents. Le PCNS organise tout au long de l’année une série de rencontres de formats et de niveaux différents, dont les plus importantes sont les conférences internationales annuelles « The Atlantic Dialogues » et « African Peace and Security Annual Conference » (APSACO).

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