Depuis Dakar, un chiffre mérite qu’on s’y arrête. À l’ouverture de l’année 2026, le Programme pour l’emploi, la transformation économique et la relance du Sénégal affichait plus de 71 000 emplois créés ou maintenus. Son premier objectif était de toucher 2 500 entreprises ; il en a accompagné plus de 8 000, dont 52 % détenues ou dirigées par des femmes.
Lancé en 2021 avec 125 millions de dollars de l’Association internationale de développement (IDA), le programme a vu son budget porté à 190 millions de dollars après l’approbation, le 9 juillet 2025, d’un financement concessionnel additionnel de 57,5 millions d’euros. La mise en œuvre est prolongée jusqu’en décembre 2027. Sur le blog Private Sector Development de la Banque mondiale, on résume la séquence en quelques mots : « Du surpis à l’expansion ».
Derrière ces chiffres, un pari de long terme : construire un vivier d’entreprises à forte croissance dans un pays où le secteur privé formel est l’un des plus faibles d’Afrique subsaharienne.
1,3 % : le paradoxe d’un secteur privé miniature
Le point de départ est connu des observateurs de l’économie sénégalaise, mais il vaut d’être rappelé. Seules 1,3 % des entreprises du pays sont formelles et comptent au moins cinq salariés. Selon la Banque mondiale, plus de 94 % d’entre elles opèrent dans l’informel, avec une faible productivité et des capacités limitées pour recruter ou exporter. Les freins ont des noms précis : une réglementation lourde — 23,7 % des entreprises sénégalaises jugent les licences d’exploitation une contrainte majeure, près du double de la moyenne mondiale —, un accès au financement étroit et une adoption technologique tardive. En 2020, parmi 1 800 entreprises interrogées pour l’enquête de la Banque mondiale sur l’adoption des technologies, seules 36 % utilisaient un ordinateur et 34 % Internet à des fins professionnelles.
Logidoo, ou la trajectoire que le programme veut multiplier
L’exemple mis en avant par la Banque mondiale parle de lui-même. Logidoo, entreprise dakaroise de logistique, souffrait d’un manque de visibilité et d’un accès limité aux marchés internationaux. Bénéficiaire des subventions de contrepartie de l’Agence de développement et d’encadrement des petites et moyennes entreprises (ADEPME) dans le cadre du programme, elle a développé des franchises sous-régionales en Guinée, modernisé ses outils (75 % des coûts pris en charge), reçu une assistance juridique et fiscale ainsi que le financement de 75 % de ses frais annuels de location pour son implantation en Côte d’Ivoire. Un an plus tard : chiffre d’affaires en hausse de 21,2 %, recettes d’exportation en hausse de 85,97 %, effectifs permanents triplés, de 21 à 57 employés dont 19 femmes.
Une architecture pensée pour durer
Ce qui distingue ce programme d’un projet classique d’appui aux PME tient à son ancrage institutionnel. Mis en œuvre dans le cadre du Programme d’accélération de la compétitivité et de l’emploi (PACE), coordonné par le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan, il a contribué à bâtir des mécanismes conçus pour survivre au cycle d’un projet. Quatre nouveaux guichets de services PME au sein de l’ADEPME couvrent les étapes de la formalisation à la préparation à l’exportation. Un groupe de travail sur la compétitivité élabore des plans d’action sectoriels et structure un dialogue public-privé. Le Fonds Oyass, lancé en janvier 2024 par le Fonds souverain d’investissements stratégiques du Sénégal (FONSIS), est le premier fonds d’investissement en capital dédié aux PME du pays : fin 2025, son portefeuille comptait 49 projets répartis sur 13 secteurs, pour environ 38 millions d’euros de besoins de financement, dont 27 % portés par des femmes.
Côté financement, les chiffres fin 2025 sont les suivants : plus de 17,8 millions de dollars en subventions à la performance pour l’adoption de technologies, plus de 26 millions de dollars en garanties partielles de crédit via le Fonds de garantie des investissements prioritaires (FONGIP), dont 3,4 millions au profit de PME dirigées par des femmes, et plus de 5 000 entreprises formalisées, selon des données de la Banque mondiale auprès de l’ADEPME et du FONGIP. L’approche «un seul Groupe de la Banque mondiale» mobilise en outre la Société financière internationale (SFI), notamment via l’initiative AgriConnect, consacrée au financement agricole.
57,5 millions d’euros de plus et une fenêtre jusqu’en 2027
Le financement additionnel approuvé en juillet 2025 aligne le programme sur la Vision Sénégal 2050 — l’ancienne «Agenda 2050» — et fixe trois priorités : cibler les entreprises et pôles régionaux au plus fort potentiel d’emplois et d’exportations, accélérer les réformes de simplification des procédures d’immatriculation et de numérisation, et relier le renforcement des capacités à des solutions de financement privé. L’initiative «Champions locaux» de la SFI au Sénégal, en préparation, doit servir de bras financier à ce dernier volet.
L’enseignement de quatre années de mise en œuvre tient en une phrase : l’appui individuel aux entreprises ne suffit pas si les institutions qui les entourent restent fragiles. Le Sénégal teste une équation que d’autres économies africaines, pauvres en secteur privé formel, observeront de près : renforcer les guichets publics d’abord, mobiliser les capitaux privés ensuite, laisser les entreprises grandir entre les deux.


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