Dans les pays émergents, les projets d’infrastructures ne se gagnent pas seulement sur la réponse technique et le montage financier. Ils se gagnent – ou se perdent – dans l’exigence et l’anticipation.
En effet, les vrais risques sont plus souvent systémiques : mauvaise appréhension des risques spécifiques, notamment locaux, lecture incomplète des équilibres politiques, sous-estimation des enjeux ESG, défaut d’acceptabilité locale. 80 % des projets bloqués, voire abandonnés, le sont pour ces raisons. Les conséquences sont claires et maintenant bien connues : projets stoppés, financements retardés, capitaux immobilisés, réputation exposée. Les exemples ne concernent plus uniquement des projets isolés et touchent maintenant des acteurs majeurs.
Au Mozambique, à Cabo Delgado, un grand groupe énergétique a dû suspendre un développement stratégique de production de gaz suite à une dégradation sécuritaire, soulignant l’importance des facteurs extra-techniques (sécurité, environnement, acceptabilité locale) dans le succès d’une opération.
Au Cameroun, notamment, un acteur international de la construction et des concessions s’est heurté à des défis liés aux réglementations et aux pratiques institutionnelles locales, conduisant à des retards et à des ajustements opérationnels importants pour garantir la viabilité et la conformité des projets.
En Tanzanie, un projet hydroélectrique emblématique a suscité des critiques internationales en raison de son impact sur une zone naturelle protégée, entraînant des ralentissements dans les financements et mettant en lumière l’importance de l’intégration des dimensions environnementales et sociales dès la conception du projet.
Trois géographies spécifiques, trois secteurs différents, un même angle mort : l’insuffisante intégration anticipée des facteurs ESG dans la structuration initiale. Dès lors, sécuriser un projet d’infrastructure en environnement complexe ne relève plus d’une approche séquentielle, mais intégrée. Quatre dimensions doivent définitivement être pensées très tôt, ensemble, et non plus en silos :
• L’influence constructive, notamment dans la gestion fine des parties prenantes et des équilibres institutionnels.
• Les risques, y compris extra-financiers, normatifs, extra-territoriaux, désormais structurants.
• L’acceptabilité locale et globale, condition sine qua non de la viabilité opérationnelle.
• Les impacts positifs, réels, perçus et surtout démontrables.
C’est précisément dans cette articulation que se crée – ou se détruit – la valeur d’un projet : réduire l’incertitude en amont reste le meilleur moyen d’éviter les impasses en aval.
Cela suppose de renforcer drastiquement les phases critiques – faisabilité, analyse de risques, structuration – pour permettre de vrais arbitrages Go / No Go, et non des décisions biaisées, notamment par l’optimisme ou la pression politique. Cela implique aussi de repenser l’exigence et la gouvernance des projets, d’intégrer l’acceptabilité « glocale » comme un actif stratégique, et non comme une contrainte périphérique. Ainsi, la pratique émergente des « cadres ESG légers » est à privilégier.
Au fond, il ne s’agit pas d’ajouter de la complexité, mais d’éviter celles qui coûtent le plus cher, et notamment les crispations, crises et blocages mal anticipés qui paralysent l’implantation ou l’avancement des projets.
Moins d’angles morts, plus de lucidité. Moins de promesses abstraites, plus de preuves d’impact. Parce qu’aujourd’hui, un projet d’infrastructure ne se juge plus seulement à sa capacité à être développé, mais à sa capacité à tenir à la fois dans la durée, la durabilité et dans le réel ; à créer, par l’exigence, de la valeur tangible et mesurable pour tous les acteurs impliqués.
Pierre-Samuel Guedj – Durabilité, Investissements & Influence




![Tribune | Infrastructures en pays émergents : renforcer l’exigence pour réduire les incertitudes et éviter les impasses [Par Pierre-Samuel Guedj] Au Mozambique, à Cabo Delgado, un grand groupe énergétique a dû suspendre un développement stratégique de production de gaz suite à une dégradation sécuritaire, soulignant l'importance des facteurs extra-techniques (sécurité, environnement, acceptabilité locale) dans le succès d'une opération.](https://afrimag.net/wp-content/uploads/2026/10/CD.jpg)
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