RSE, interculturalité et savoirs locaux : penser le développement à partir des territoires
Philosophe, consultant et spécialiste de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et de l’interculturalité, Alexandre Wong s’intéresse aux effets de la rencontre entre modèles de gouvernance, cultures et savoirs locaux. Dans cet entretien, il revient sur son parcours et s’interroge sur la manière dont les modèles contemporains de RSE peuvent se transformer au contact des réalités culturelles et territoriales africaines.
Cet exercice s’inscrit dans la réflexion que je développe (Benoist Mallet Di Bento) autour de l’intelligence culturelle, des territoires et des relations entre cultures. Je propose ici un dialogue avec Alexandre Wong autour d’une question centrale : que se passe-t-il lorsque des modèles conçus dans un contexte culturel donné rencontrent d’autres systèmes de valeurs, de normes et de savoir-faire ?
AFRIMAG : Votre parcours personnel semble placé sous le signe du croisement culturel. Est-ce ce qui vous a conduit à vous intéresser à l’interculturalité ?
Alexandre Wong : Je suis chinois par mon père et français par ma mère. Ce métissage a toujours représenté pour moi l’opportunité de ne pas rester prisonnier d’une identité figée et fermée. Pour autant, je ne me considère pas comme universel : je sais que j’appartiens à ces deux cultures, notamment à travers des expériences très concrètes. J’ai vu mes parents préparer des plats cantonais ou provençaux, et je continue moi-même à les cuisiner pour en retrouver le goût.
Ma formation en philosophie m’a ensuite conduit à m’intéresser particulièrement à l’éthique. Au sein d’une équipe de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), j’ai consacré ma thèse à Descartes. Parallèlement, je me suis penché sur différentes questions de société : le colonialisme, l’héroïsme, la gouvernance ou encore les droits de l’homme.
À la fin des années 1990, j’ai créé une revue, Les Cahiers de la Torpille, publiée aux Éditions Kimé. J’y ai notamment interrogé l’actualité du passé colonial, la disparition apparente de l’héroïsme dans les sociétés européennes, la subordination des États à l’économique ou encore l’évidence, parfois trop évidente, des droits de l’homme. L’Afrique occupait déjà une place importante dans ces réflexions.
Cette démarche m’a progressivement conduit vers l’éthique appliquée : il s’agissait de confronter un savoir théorique au réel, et notamment au fonctionnement des entreprises.
AFRIMAG : C’est dans ce prolongement que vous vous êtes intéressé à la responsabilité sociétale des entreprises ?
A.W. : Oui. J’ai commencé à repenser les outils des ressources humaines dans la diversité, avant de développer RSE&I (RSE et interculturalité), un réseau francophone de chercheurs et de consultants en Afrique, au Proche-Orient et en Europe.
L’objectif était de mettre en évidence la pluralité des modèles de responsabilité sociétale des entreprises et la manière dont se croisent les cultures managériales occidentales, européennes et nord-américaines, et non occidentales.
La publication du livre blanc Les Responsabilités sociétales des entreprises en Afrique francophone, aux Éditions Charles Léopold Mayer, a constitué un premier jalon de cette démarche.
AFRIMAG : Vous considérez donc que les modèles contemporains de RSE ne sont pas culturellement neutres ?
A.W. : Un processus de normalisation internationale et d’importation vers l’Afrique de modèles managériaux de responsabilité sociétale est effectivement à l’œuvre depuis les années 2000.
Les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies, puis les lignes directrices de la norme ISO 26000, contribuent à structurer une approche de la RSE qui valorise notamment le dialogue avec les parties prenantes, la démocratisation de la gouvernance des organisations et la reconnaissance des droits des individus et des minorités.
Mais cette évolution mérite d’être interrogée dans son contexte culturel et politique.
Je perçois notamment, dans la diffusion du management par le dialogue, un prolongement possible des programmes d’ajustement structurel apparus dans les années 1990. Des structures de pouvoir centralisées, politiques comme économiques, sont remises en question au profit d’un partage du pouvoir avec les acteurs de la société civile.
Cette évolution peut cependant avoir pour effet de déresponsabiliser les États, qui ne sont plus nécessairement à l’initiative des politiques nationales de développement, et de délégitimer certaines autorités traditionnelles, dont les modes d’organisation sont parfois considérés comme inégalitaires parce que fondés sur des hiérarchies.
La véritable question devient alors celle de l’équilibre entre le pouvoir des parties prenantes, celui de l’État et celui des autorités traditionnelles.
AFRIMAG : Ces autorités traditionnelles pourraient-elles participer elles-mêmes à cette nouvelle gouvernance ?
A.W. : C’est une question qui mérite d’être posée. Jean-Pierre Warnier (Jean-Pierre Warnier est professeur émérite d’ethnologie à l’Université René Descartes Paris V Il Ndlr) a notamment montré comment certaines autorités traditionnelles, les royautés au Nigeria par exemple, ont pu contribuer à soutenir l’établissement d’États confrontés, après les indépendances, à des crises politiques et économiques.
On peut dès lors se demander si ces mêmes autorités seraient aujourd’hui en mesure de s’approprier le dialogue avec les parties prenantes promu par les multinationales et les organisations internationales, pour l’inscrire dans des pratiques communautaires de règlement des conflits, comme la palabre ou la djemâa.
Il ne s’agirait donc pas nécessairement d’opposer les modèles, mais de réfléchir à leur articulation.
AFRIMAG : Vous avez également travaillé sur la manière dont ces différents systèmes normatifs se rencontrent concrètement dans les territoires. Que vous enseignent ces expériences ?
A.W. : Il existe selon moi différents niveaux normatifs qui se superposent, parfois en s’ignorant ou en feignant de s’ignorer. Ces niveaux correspondent à des points de vue culturels différents, qui ne sont pas nécessairement moins légitimes les uns que les autres lorsqu’on les considère séparément.
Une expérience vécue au Burkina Faso, dans le contexte d’un site minier canadien, m’a particulièrement marqué.
Un conflit portant sur le vol de télévisions mettait en présence plusieurs manières possibles de définir et de résoudre le problème : le cadre judiciaire burkinabè, le règlement intérieur de la multinationale et, dans les villages environnants, une lecture pouvant également s’appuyer sur le droit coranique.
Ce qui m’intéressait dans cette situation était précisément cette pluralité d’horizons normatifs. Plusieurs cadres juridiques, sociaux et culturels pouvaient se rencontrer autour d’un même fait.
Le développement d’un territoire ne vient donc pas uniquement du sommet, à travers l’application de politiques définies par un État ou une multinationale. Il peut également partir du bas, lorsque des autorités locales s’approprient les impératifs nationaux ou internationaux et les traduisent à partir de leurs propres valeurs et pratiques.
AFRIMAG : Cette rencontre peut-elle alors produire autre chose qu’une simple coexistence de modèles ?
A.W. : Oui. Lorsque différents niveaux normatifs se croisent véritablement, plutôt que de simplement se superposer, des phénomènes d’hybridation peuvent apparaître.
Des cultures initialement distinctes interagissent alors au point de se transformer de l’intérieur. Cette rencontre n’est pas nécessairement décidée ou programmée : elle peut être fortuite, comme une rencontre amoureuse.
AFRIMAG : Vous avez observé ce phénomène dans le monde de l’entreprise ?
A.W. : J’ai notamment observé, sur le territoire d’implantation de la mine canadienne Semafo, dans la commune de Mana au Burkina Faso, une évolution du climat social de l’entreprise que j’ai interprétée comme pouvant relever de cette hybridation.
Il y avait d’un côté une culture occidentale de management, avec notamment un programme de reconnaissance destiné à identifier et à récompenser les collaborateurs. De l’autre, une organisation particulière des liens de parenté, préexistante à l’arrivée de l’entreprise, appelée « alliance à plaisanterie ».
En Afrique de l’Ouest, celle-ci constitue notamment un dispositif de médiation qui permet de transformer certains antagonismes historiques en conflits symboliques et ritualisés, sur le mode de la plaisanterie.
Dans le contexte professionnel que j’ai observé, cette rencontre pouvait permettre de mettre momentanément entre parenthèses certains rapports hiérarchiques. Lorsqu’un supérieur plaisante avec un collaborateur dans ce cadre, il peut instaurer une relation plus directe et plus familière, dans laquelle chacun peut se railler et se taquiner sans remettre en cause la relation professionnelle.
Je présente ici cette situation comme une observation de terrain et comme une hypothèse d’hybridation entre deux systèmes culturels, plutôt que comme un modèle généralisable à toutes les entreprises. Ce phénomène particulier pourrait néanmoins devenir une source d’inspiration pour faire évoluer la gestion des conflits hors d’Afrique.
AFRIMAG : Cette expérience conduit-elle finalement à reconsidérer la place des savoirs locaux dans la modernité ?
A.W. : C’est précisément ce qui me paraît intéressant.
Les savoirs locaux, les patrimoines immatériels et les modes oraux de transmission en Afrique ne doivent pas nécessairement être considérés comme des objets du passé qu’il faudrait uniquement protéger contre les effets de la mondialisation.
Ils peuvent aussi être envisagés comme des composants de la modernité, au même titre que les innovations technologiques.
L’enjeu est alors moins de préserver ces savoirs à distance du monde contemporain que de leur permettre de continuer à y prendre part.
C’est peut-être là que l’interculturalité prend tout son sens : non pas juxtaposer des cultures, mais créer les conditions pour qu’elles puissent se rencontrer, se transformer et produire ensemble quelque chose de nouveau.
Entretien réalisé par Benoist Mallet Di Bento
Alexandre Wong — Biographie
Philosophe et consultant, Alexandre Wong est docteur en philosophie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (2002) et chercheur associé au Centre national de la recherche
scientifique (CNRS), au sein du groupe THETA (UPR 76), où il a mené des travaux de recherche fondamentale en éthique. Il est aujourd’hui expert en responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et coordonnateur du réseau RSE&I (RSE et interculturalité), un réseau francophone de chercheurs et de consultants présent en Afrique, au Proche-Orient et en Europe.
Parcours et recherche
Sa thèse, Les figures de la volonté dans la philosophie de Descartes, dirigée par Yves-Charles Zarka et soutenue en 2002, l’ancre dans l’histoire de la philosophie moderne, avant que ses travaux ne s’orientent vers l’éthique appliquée.
À la croisée de la philosophie et des pratiques économiques, ses recherches portent sur les approches interculturelles de la RSE : la manière dont les modèles managériaux occidentaux rencontrent, dans les territoires, des cultures, des normes et des savoirs locaux. Il est le co-auteur, avec Urbain Kiswend-Sida Yameogo, du livre blanc Les Responsabilités sociétales des entreprises en Afrique francophone (Éditions Charles Léopold Mayer, 2011).

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scientifique (CNRS), au sein du groupe THETA (UPR 76), où il a mené des travaux de recherche fondamentale en éthique. Il est aujourd’hui expert en responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et coordonnateur du réseau RSE&I (RSE et interculturalité), un réseau francophone de chercheurs et de consultants présent en Afrique, au Proche-Orient et en Europe.
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