«De la préservation du patrimoine à l’innovation, un enjeu stratégique pour l’Afrique»
Dans un monde où les territoires cherchent à mieux valoriser leurs ressources propres, les savoirs traditionnels constituent un patrimoine encore largement sous-estimé. Leur transmission, leur transformation et leur capacité à nourrir l’innovation posent des questions qui dépassent largement le seul champ culturel : elles touchent aussi au développement économique, à la souveraineté des territoires et à leur capacité à produire leurs propres réponses.
C’est dans cette perspective qu’en tant que consultant en stratégie territoriale et intelligence culturelle, je me suis entretenu avec Jean-Louis Ermine, professeur émérite à l’Institut Mines-Télécom et président de GEST (Gestion des Savoirs Traditionnels).
Longtemps associés au patrimoine, aux métiers d’art ou à la transmission culturelle, les savoirs traditionnels sont aujourd’hui confrontés à un double défi : leur disparition progressive et la difficulté à organiser leur transmission. Or ces savoirs ne constituent pas seulement une mémoire des territoires. Ils peuvent également représenter une ressource pour l’innovation, le développement économique et la vitalité sociale des communautés qui les portent.
À travers son travail sur le management des connaissances et aujourd’hui avec GEST, Jean-Louis Ermine défend une approche qui articule préservation, transmission et innovation. Une réflexion particulièrement éclairante pour l’Afrique, où de nombreux savoir-faire artisanaux, agricoles, culinaires ou culturels constituent encore des réservoirs de connaissances largement sous-documentés et sous-exploités.
Alors que plusieurs pays africains cherchent à mieux valoriser leurs ressources endogènes, l’enjeu est peut-être moins de conserver ces savoirs comme les témoins d’un passé que de comprendre ce qu’ils peuvent encore produire pour l’avenir.
AFRIMAG : Les savoirs traditionnels sont-ils devenus un enjeu stratégique ?
Jean-Louis Ermine : Oui, pour une raison assez simple : la perte des savoirs traditionnels s’accélère. Or certains de ces savoirs ont une valeur culturelle, sociale ou économique importante. Nous arrivons donc à un moment où il devient nécessaire de gérer simultanément leur préservation, leur transmission et leur capacité d’innovation.
La question stratégique est de ne pas attendre leur disparition pour s’en préoccuper. Un savoir peut sembler sans valeur économique immédiate et devenir extrêmement difficile, voire impossible, à reconstituer lorsqu’une communauté ou les personnes qui le détiennent disparaissent.
AFRIMAG : Mais qu’entend-on exactement par « savoir traditionnel » ?
Jean-Louis Ermine : Il s’agit d’un savoir hérité d’une tradition. Mais cette définition mérite d’être précisée. Un savoir traditionnel correspond à une trajectoire technologique particulière qui s’est construite dans le temps.
Il existe donc une histoire, des pratiques, des manières de faire et des adaptations successives qui constituent la tradition proprement dite, qui est une sorte de norme de conception. C’est ce qui distingue notamment ces savoirs des connaissances techniques produites dans le cadre industriel ou scientifique moderne. Leur mode de constitution, de conservation et de transmission pose des problèmes spécifiques.
AFRIMAG : Préserver ces savoirs ne risque-t-il pas de les figer dans le passé ?
Jean-Louis Ermine : C’est justement l’une des idées reçues que nous cherchons à dépasser. L’innovation est souvent présentée comme l’opposé de la tradition, comme si innover supposait nécessairement rompre avec ce qui existe.
Nous pensons au contraire qu’il est possible d’innover à l’intérieur même d’un cadre traditionnel. Les industries du luxe en donnent de nombreux exemples : elles s’appuient sur des savoir-faire anciens tout en les faisant évoluer constamment.
La tradition n’est donc pas nécessairement un frein à l’innovation. Elle peut aussi en constituer le cadre, la matière première et parfois même la source.
AFRIMAG : Peut-on alors considérer les savoirs traditionnels comme un véritable capital économique ?
Jean-Louis Ermine : C’est une question difficile. Les théories de l’économie fondée sur les connaissances montrent bien que la connaissance peut constituer une ressource économique. Mais les savoirs traditionnels sont plus difficiles à appréhender parce qu’ils sont rarement formalisés ou codifiés et donc pas toujours visibles.
On comprend souvent leur valeur lorsqu’ils disparaissent. C’est paradoxal, mais important : leur valeur peut rester invisible tant qu’ils sont vivants et transmis naturellement.
Il faut donc apprendre à identifier cette valeur avant qu’il ne soit trop tard.
AFRIMAG : Quels sont les principaux risques auxquels ces savoirs sont aujourd’hui confrontés ?
Jean-Louis Ermine : Nous distinguons notamment trois situations : la perte du savoir, le déficit de connaissance et ce que nous appelons le « knowledge crash », c’est-à-dire une rupture brutale dans la capacité d’une communauté à maintenir et transmettre un ensemble de connaissances.
Le premier risque est évidemment la disparition pure et simple d’un savoir. Mais il existe aussi des situations où une partie seulement de la connaissance disparaît, ou bien où une communauté conserve certaines pratiques sans plus disposer de la compréhension globale qui permettait de les reproduire et de les faire évoluer.
Ces savoirs ne présentent pas toujours un intérêt économique immédiat. Ils peuvent donc être négligés jusqu’au moment où leur disparition devient irréversible.
AFRIMAG : Une partie de ces savoirs repose pourtant sur le geste, l’expérience et la pratique. Peut-on réellement les numériser ?
Jean-Louis Ermine : C’est une question essentielle. Une partie des connaissances s’acquiert en faisant. On peut apprendre à partir d’informations, mais on peut aussi apprendre par l’expérience, la répétition du geste, l’observation et l’interaction avec celui qui maîtrise le savoir.
C’est notamment ce qui rend certains savoir-faire artisanaux particulièrement difficiles à formaliser. On ne peut pas toujours réduire un geste complexe à une succession d’informations.
Il faut donc trouver un équilibre entre ce qui peut être formalisé et ce qui doit continuer à être transmis par l’expérience.
AFRIMAG : L’intelligence artificielle peut-elle devenir un outil de transmission de ces savoirs ?
Jean-Louis Ermine : Probablement, oui. Mais je serais prudent : l’intelligence artificielle ne constitue qu’une petite partie du problème.
Elle peut certainement contribuer à documenter, organiser, transmettre ou rendre accessibles certaines connaissances. Mais le problème fondamental demeure celui de la nature même du savoir que l’on cherche à transmettre.
Si une connaissance repose sur un geste, une expérience, une perception ou une interaction humaine, l’IA ne résout pas automatiquement la question de sa transmission. Elle peut être un outil, mais elle ne doit pas nous faire oublier la complexité du savoir lui-même.
AFRIMAG : Vous avez développé la notion d’« intelligence artisanale ». Faut-il opposer celle-ci à l’intelligence artificielle ?
Jean-Louis Ermine : Je ne pense pas qu’il faille raisonner uniquement en termes d’opposition. Il ne faut évidemment pas refuser les outils technologiques.
En revanche, il faut reconnaître que l’artisan et la machine ne produisent pas nécessairement la même valeur. L’intelligence artisanale est liée à l’expérience, au geste, à l’interprétation et à une relation particulière entre la personne et la matière.
La valeur du geste artisanal réside dans l’expérience et le savoir-faire qui l’accompagnent. La technologie peut les prolonger, les documenter ou les enrichir, sans pour autant les remplacer.
AFRIMAG : Votre démarche associe chercheurs et professionnels. Qu’apporte cette confrontation ?
Jean-Louis Ermine : Elle permet d’avoir une approche à la fois plus profonde et plus inclusive des métiers concernés. Les professionnels disposent d’une connaissance extrêmement fine de leurs pratiques, tandis que les chercheurs peuvent apporter une vision plus systémique et générale du problème.
Cette approche permet également de considérer les savoirs traditionnels indépendamment du seul domaine d’application. Les mêmes problématiques de transmission, de perte ou de formalisation peuvent se retrouver dans des secteurs très différents.
AFRIMAG : Vous avez commencé à développer des contacts au Maroc. Que retenez-vous de cette première expérience ?
Jean-Louis Ermine : Nous n’avons pas encore constitué de réseau structuré avec le Maroc. Nous avons eu des contributions ponctuelles à certains de nos séminaires, concernant par exemple le zellige, les coopératives agricoles, les IGP huile d’olive, et les choses commencent à se préciser. Nous cherchons notamment à organiser une manifestation commune à Marrakech.
Cette dynamique est intéressante parce qu’elle permet d’examiner comment notre approche peut rencontrer d’autres réalités institutionnelles et professionnelles.
Le Maroc dispose notamment d’une organisation institutionnelle consacrée à l’artisanat et à l’économie sociale et solidaire. C’est un cadre intéressant, même s’il faut également être attentif au risque de rigidification qu’une institution peut parfois entraîner.
AFRIMAG : Cette expérience peut-elle inspirer d’autres pays africains ?
Jean-Louis Ermine : Je pense surtout que certaines méthodes et certains processus peuvent être partagés. Il ne s’agit pas d’exporter un modèle tout fait, car chaque territoire possède ses propres traditions, ses propres communautés et ses propres contraintes.
En revanche, on peut partager des méthodes de réflexion stratégique, de cartographie des savoirs critiques ou encore de codification de certaines connaissances.
C’est probablement là que se trouve l’une des pistes les plus intéressantes pour l’Afrique : identifier les connaissances réellement critiques pour un territoire, celles dont la disparition aurait des conséquences importantes, puis réfléchir à leur transmission et à leur évolution.
AFRIMAG : Quels secteurs africains pourraient, selon vous, bénéficier le plus rapidement de cette approche ?
Jean-Louis Ermine : Il est difficile de répondre de manière générale, car les situations sont très différentes selon les pays et les territoires.
Mais je crois qu’il faut éviter de déterminer a priori les secteurs prioritaires. La première étape devrait plutôt consister à identifier les savoirs critiques présents sur un territoire et à comprendre leur situation.
AFRIMAG : Si vous deviez conseiller à un pays africain une première action concrète, laquelle serait-elle ?
Jean-Louis Ermine : Je commencerais par une cartographie des savoirs traditionnels les plus critiques.
Il faut identifier ceux qui sont menacés, ceux dont la transmission est fragilisée et ceux qui pourraient présenter un potentiel d’évolution. À partir de cette cartographie, on peut ensuite rechercher ce que nous appelons des « puits d’innovation » : des savoirs à partir desquels il est possible de construire de nouvelles pratiques, de nouveaux produits ou de nouvelles activités.
Il s’agit de préserver ces savoirs, mais aussi de comprendre leur potentiel d’évolution et ce qu’ils peuvent encore apporter à l’avenir.
AFRIMAG : Vous évoquez donc finalement un changement de regard sur les savoirs traditionnels ?
Jean-Louis Ermine : Oui. Il faut sortir d’une vision qui opposerait systématiquement tradition et modernité.
Un savoir traditionnel n’est pas uniquement quelque chose qu’il faudrait conserver parce qu’il appartient au passé. C’est aussi une connaissance qui peut continuer à évoluer, à être transmise et parfois à devenir une source d’innovation.
Mais comment préserver cette capacité d’évolution sans perdre ce qui fait la spécificité du savoir ? La démarche engagée au sein de GEST constitue à cet égard un début de réponse : mieux identifier les savoirs, comprendre les conditions de leur transmission et rechercher les possibilités d’innovation qu’ils recèlent.
Entretien réalisé par Benoist Mallet Di Bento
Repères
Jean-Louis Ermine est professeur émérite à l’Institut Mines-Télécom et spécialiste du management des connaissances. Il préside GEST – Gestion des Savoirs Traditionnels, association qui travaille sur la préservation, la transmission et l’innovation autour des savoirs traditionnels.
Il est notamment l’auteur, avec plusieurs contributeurs, de l’ouvrage « Les savoirs traditionnels face aux enjeux du futur, d’un héritage culturel à une source d’innovation », publié en 2025 aux éditions ISTE, avec une traduction anglaise publiée par Wiley & ISTE.
GEST organise notamment ses rencontres les 26 et 27 novembre 2026 à Saumur (France), autour de plusieurs exemples de savoir-faire traditionnels et d’un atelier consacré à l’émergence de projets concrets de préservation, de transmission et d’innovation.
B.M. D. B











