Pauvre Défà, du profond de ta douleur, combien pleurons-nous avec toi, ta mère. Nous l’aimions tant ! Marcelle était Belle, parmi les grandes beautés, semblables aux Signares que décrit le poète-président dans « Chants pour Signares» (in Nocturnes).

Et si ces poèmes n’avaient pas été composés en 1945 et remaniés en 1961, nous eûmes dit qu’elle avait servi de modèle à Senghor. Elle avait de sublimes yeux, qui aménageaient un regard frappant.
Mais il est tout aussi singulier que Marcelle ait habité d’une humeur égale tous les âges de son époque. Et peut-être est-ce à la façon de Saint Augustin que nous devrions, ici et pour toujours, faire l’appel de quelques hauts souvenirs qui feront portrait et soulageront tes peines. Le Souvenir est le tabernacle où s’éteint toute douleur, le lieu immatériel où demeure la plus haute de toutes les présences.
Un premier souvenir répond. En 1964, si Mnémosyne, la déesse mémoire, est juste : ta mère revenait de Paris auréolée d’un prestige qui impressionnait les Yé-yés capverdiennes d’Abidjan, en particulier Lucette Tavares et Aldine Moura selon lesquelles Marcelle connaissait Frank Alamo qui enthousiasmait la jeunesse avec «Ma biche» (1963), une reprise à grand succès de Sweets for My Sweet (1961), deux versions écrites par Mortimer (Mort) Schumann. Alors, un instant, suspend donc ta peine et fixe ton attention sur ce morceau. Car les paroles françaises, bien plus et, surtout, bien mieux que la version anglaise, se focalisent sur la beauté des yeux de la Biche (la Bien-aimée). Et elles semblent comme inspirées par Marcelle, aux yeux sublimes portés par un beau sourire. Muse, Marcelle a-t-elle jamais inspiré la version française chantée par Frank Alamo ?
Et c’est dans ce contexte de retour au pays que ta mère introduisit, à Abidjan, les derniers pas de danses venus d’Amérique par la France et aujourd’hui tombés dans l’oubli : le Pony, le Hully Gully le Hitchhiker et le Locomotion, sur les airs énergiques et les mélodies électriques de deux chansons de Trini Lopez, If I had a Hammer (« Si j’avais un marteau ») et America, ainsi que le célèbre Calhambeque (1964) du grand chanteur brésilien Roberto Carlos. Nous l’admirions esquisser tous ces nouveaux pas de danse. Elle a été un agent culturel novateur qui bouleversa la culture musicale et la danse abidjanaises. Il ne faut pas négliger cette dimension qui en dit sur sa personnalité et son rôle.
Dans un art vestimentaire peu égalé, elle savait porter, avec grâce et tel un don, le mbubb (le boubou) et avec grande élégance le moussor (foulard de tête) sénégalais. Signare certes, Senhora, Dame en portugais, elle savait donc l’être ! Mais aussi Morena (Créole du Cap-Vert) qui répandait la Morabeza (hospitalité caboverdienne). Et tout autant, de Moossou dont était originaire son père, elle affichait la noblesse inextinguible des femmes Abouré Ehê de grande lignée, telle la Reine Mère N’Moh Vadjo. Elle a su être Guinéenne de cœur. Moossou, Dakar et Santiago-de-Cabo Verde, villes et île métisses, depuis le XVe siècle ! Marcelle offrait tous ces visages à la fois, au carrefour de plusieurs mondes. Et nul ne put jamais dire, avec certitude, de quelle aire culturelle elle relevait. Au fond, une femme à l’avant-garde de son temps, au vrai, une panafricaine accomplie. Et c’est dans le sillage de la Négritude de Senghor qu’elle a le mieux et le plus distinctement exprimé son combat, dans le seul poème qu’elle a publié, à la veille des Indépendances, en 1957 et dont la trame est constituée par un leitmotiv qui retentit comme un mot d’ordre : «Qu’attendons-nous ?». Ce vibrant appel à l’action décisive des femmes noires pour la libération de l’Afrique par une praxis dont elle réclame le déclenchement pour la liberté générale porte un titre éloquent : Négresses ! (Présence Africaine, 1957/2 (N° XIII), pages 74 à 75). Elle reprend le combat des sœurs Nardal.
Ouverte aux souffles du monde, «métisse culturelle», elle parlait le Français avec douceur qu’accompagnait un choix remarquable des mots ronds. Son éducation n’était portée par aucun effort. Comme si la Nature elle-même le lui avait directement enseigné.
Qui, d’elle, ne se souvient, première présentatrice de Journal télévisé du Soir, lorsque la RTI (Radio Télévision Ivoirienne) répandait une autre époque ! Et sans aucun doute Senghor qui, chaque soir, surveillait avec attention la syntaxe et les fautes grammaticales des journalistes sénégalais, eut été enchanté par la prosodie, le vocabulaire et la syntaxe de ta mère. Que l’on nous ressorte donc les archives de la première télévision ivoirienne, afin qu’elles suggèrent aux générations actuelles les lignes du métier ! Vois-tu, agent culturel, ta mère fut, de façon égale, actrice de communication, « première femme journaliste » et à l’avant-garde du combat des femmes pour leur émancipation. Tout paraissait naturel avec elle et chez elle. L’aménité aussi.
Marie-Françoise se plaît à rappeler l’un des signes de délicatesse qui constituaient sa personnalité : Marcelle, répète-t-elle, ne voulut jamais appeler notre père autrement que par son petit nom : Touti ! une contraction de « tout petit » comme surnom d’affection donné au benjamin d’une fratrie. Et, d’entre toutes, elle savait le mieux le prononcer, parce qu’elle devait en savoir l’origine sénégalaise héritée du vieux Français.
Le compadrage liait nos deux familles. Antonita, ta tante, la sœur aînée de Marcelle, était l’amie vraie de notre mère, qui la fit marraine de Jean-Baptiste, notre frère. Nous nous souvenons encore de Jean- Baptiste en pleurs de peine à l’annonce du décès de sa marraine.
Et encore, depuis la vieille grange des souvenirs familiaux, nous revoyons encore Marcelle habillant d’affections le corps de Serge, notre benjamin, lors des ultimes instants de sa veillée mortuaire. Nous rendait-elle les pleurs abondants que versèrent notre mère, Nha Peimpa, et Jean-Baptiste, notre frère, qui, brisés, ont pleuré la mort de sa sœur Antonita dont la gentillesse était sans égale ? Nous crûmes que Marcelle nous rendait par mille bontés leurs pleurs. Et, aujourd’hui, parce qu’elle s’en est allée, nous lui payons notre dette de larmes, en pleurant à présent avec toi, et Nadia et Cédric.
Voici, Défà, quelques beaux souvenirs que nous a laissés ta mère.
Mais, dit Plutarque, ce sont nos images qui montent au Ciel. Puisse alors, sans encombre, son image parée de nos souvenirs rejoindre la belle Demeure !
Mena, qui aimait ta mère, t’enveloppe de sa compassion large.
Louisia (Lucette), Marie-Françoise et Pierre Franklin
Souvenirs, au nom de la famille Tavares Gonçalo de Nho Tuti et Nha Peimpa.





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