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Le serment d’Amilcar Cabral (1)

Je partage avec vous ma communication prononcée, à Asnières (92), à l’occasion du 45ème anniversaire de la mort d’Amilcar Cabral à Conakry (Guinée).

Cette « récollection du souvenir » (Hegel) était organisée par la section France du PAICV, en hommage à l’un des plus grands penseurs et hommes politiques du siècle dernier. Un homme, à maints égards, exceptionnel dont il s’agit, maintenant, de comprendre l’action.

Pierre Franklin Tavares

Pierre Franklin Tavares, conseiller municipal d’opposition à Épinay-sur-Seine et préside le mouvement « Une Île-de-France juste envers tous ».

En 1969, lors du Séminaire des cadres du PAIGC, Cabral formulera ce que j’ai appelé le Serment d’Amilcar, des paroles mémorables dans lesquelles il se pose comme « conscience de soi » et définit lui-même le sens et la signification de son action : « Je me jure, dira-t-il, de donner ma vie, toute mon énergie, tout mon courage, toute la capacité que je puis avoir comme homme, et ce jusqu’au jour où je mourrai, d’être au service de mon peuple, en Guinée et au Cap Vert. Au service de la cause de l’humanité, pour donner ma contribution, dans la mesure du possible, afin que la vie de l’homme devienne meilleure au monde. C’est cela qui est mon travail ». Au vrai, il n’aura rien fait d’autre, sa vie durant.

Et c’est cela l’esprit et toute la pratique d’Amilcar, rien et toujours que cela, jusqu’au 20 janvier 1973, il y a 45 ans, lorsque, quasiment jour pour jour, dix ans après le déclenchement de la lutte armée, le 23 janvier 1963, et six mois après avoir prononcé l’oraison funèbre de son ami Kwamé Nkrumah à Conakry, Le cancer de la trahison, il sera fauché par une rafale d’une petite bande de grands « vauriens » menée par Inocencio Kani, à Conakry.

Amilcar a été un fonctionnaire de l’universel (en méditant son époque) qui a transformé le particulier (empire colonial portugais : Portugal et ses colonies). Il fut un héros.

Dans ses célèbres Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel a dressé le portrait de ce qu’est un héros, par une série de critères dont nous ne retiendrons ici que les cinq principaux :

  • il est le fondateur d’un État ou d’une nation (indépendance) ;
  • sa volonté s’impose naturellement à tous qui le suivent spontanément ;
  • il n’a pas de vie privée, car toute son activité est orientée vers un seul but ;
  • lorsqu’il a accompli sa mission, « il tombe comme une douille vide » ;
  • de toute son action il ne tire qu’un seul bénéfice : sa renommée dans l’histoire.

Il n’est pas besoin d’être grand clerc, pour remarquer qu’Amilcar Cabral a satisfait à tous ces critères et, sous ce rapport, il peut apparaître comme un héros hégélien. Ce que nous appelons son Serment ne dit pas autre chose. Nous devons à la vérité académique de préciser que le sous-titre, Le Serment d’Amilcar, est extrait de l’un des vers du poème Élégie de Carthage que Léopold Sédar Senghor dédia à son ami, Habib Bourguiba, le combattant suprême, président de la Tunisie : « Et sur toi Hannibal, qui hérita de son ressentiment, assumas ses imprécations comme le serment d’Hamilcar. J’appelle la charge de foudre et les éclairs sur ton front gauche, toi le sourire hellène sur la puissance des Barcides ». Senghor, qui connaissait parfaitement l’histoire de Carthage, ne pouvait ignorer pourquoi Juvénal Cabral donna le prénom Amilcar à son premier fils. Nous avons, dans d’autres textes, amplement traité de cette question. Il me souvient, ce jour, de Mario de Andrade (Angolais), compagnon de route d’Amilcar, avec lequel j’ai tant échangé à Paris, entre 1989 et 1991, et dont j’ai prononcé l’oraison funèbre à l’Unesco en 1991. Mais également de tous les héros de notre lutte armée de libération, que j’ai connus au domicile de mon père, à Abidjan (Côte d’Ivoire) : Chico Té, Aristide Pereira, Luis Cabral, Nino Vieira (mon ami), Victor Saude Maria, Agostino Neto qui, au nom de toute l’aide que mon père lui avait apportée, donnera la nationalité angolaise à mon père et à sa famille ; Marcelinos dos Santos du Mozambique rencontré à Paris ; Fernando Fortes, Abilio Duarte, Elisée Turpin, Julio de Almeida, Pedro Pires, et tant d’autres, comme le commandant Tchifon, qui quitta le lycée de São Vicente pour rejoindre le maquis et dont on ne parle pas assez.

Il y eut surtout de belles héroïnes, comme Titina Sila ou Carmen Pereira, Francisca Pereira, Ana-Maria Cabral et d’autres encore. Et je me souviendrais toujours de ce jeune officier angolais qui, de retour de formation à Cuba, séjourna au domicile de mon père, avant de rejoindre le maquis angolais et avec lequel j’eus ma première grande discussion philosophique sur la guerre et la mort, alors que j’étais adolescent. Dans notre panthéon, il ne devrait pas y avoir que des héros Caboverdiens, mais de nombreux autres, par exemple, Bissau-Guinéens, Angolais ou Cubains.

Il y a ici de grands oubliés, comme souvent dans l’histoire. J’ai mentionné le cas de mon père et du rôle diplomatique et logistique considérable qu’il a tenu, sans jamais avoir reçu un seul remerciement. Les choses eurent été différentes si Amilcar et Neto avaient vécu. Il n’est pas le seul. Car il est tant d’autres à qui la mémoire n’a pas su ou ni voulu rendre hommage. Et il y a ceux qui n’ont rien mérité mais qui, par complaisance, ont obtenu la reconnaissance de la patrie.

Et je songe, ici, à Élisa Andrade, que vous connaissez tous et qu’Amilcar surnomma « Abusa » (abus de beauté). Si elle avait été dans cette salle, j’eus demandé qu’on lui fît une ovation. Vous avez beaucoup à apprendre d’elle sur Amilcar. C’était à Abidjan, au domicile paternel où logeait Amilcar et où se réunissait la communauté caboverdienne, quand il était de passage. Il dormait au domicile paternel et nulle part ailleurs. J’avais 8 ans. Quel charisme et quelle intelligence ! Un pédagogue hors pair. Ce sont mon père, Gonçalo Amarante Tavares, alias Nho Tuti, et son cousin Georges Monteiro, alias Djibi Loti, ancien combattant d’Indochine de l’armée française et chef de la milice ivoirienne, qui introduisirent Amilcar Cabral auprès de Félix Houphouët-Boigny, président de la Côte d’Ivoire. Amilcar l’enthousiasma, comme seul lui savait le faire avec quiconque. Et, dès lors, Félix Houphouët-Boigny lui apportera un soutien constant et important, aux plans financier et diplomatique. Il me souvient aussi, et comment l’oublier, de mon premier texte sur Amilcar. J’étais au Collège Moderne Autoroute d’Abidjan, en classe de troisième. Ce fut à l’occasion d’un concours littéraire organisé par le ministère français de l’Éducation. Chaque collégien devait proposer un sujet et composer un devoir. Deux devoirs furent sélectionnés et expédiés en France, dont le mien. J’y définissais, pour la première fois, mon rapport intellectuel et théorique à Amilcar Cabral. Et, 20 ans plus tard, je concluais ma thèse de doctorat de philosophie en Sorbonne (Paris-1), par une série de « thèses programmatiques » sur l’État tel que Cabral le préméditait : l’État de la Culture, une institution publique appelée à renforcer et à dépasser l’État de droit.

Ainsi, depuis 1964, n’ai-je jamais cessé de poursuivre mon effort pour comprendre Amilcar. Je publierai, dans quelques années, mes Leçons sur Cabral pour comprendre son époque… 

Bio-express

Pierre Franklin Tavares, né le 19 janvier 1956 à Dakar, fait une partie de son cycle secondaire aux lycées Gabriel Fauré à Paris et au lycée Henri-Wallon d’Aubervilliers en 1974 et 1975.

Il poursuit ses études supérieures à la Sorbonne où il obtient son doctorat de philosophie (Paris 1), une licence d’histoire (Paris 1)… Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages dont Science de la Ban-Lieue qui fait de lui l’un des meilleurs spécialistes des crises urbaines ; Le livre des Sodades ; Sur la crise ivoirienne qui modélise les crises institutionnelles en Afrique et Nicolas Sarkozy : relire le Discours de Dakar.

Spécialiste de Hegel, Hölderlin, Saint Augustin, Bossuet et Amilcar Cabral, ex-cadre du Groupe Caisse des Dépôts et Consignations, ancien directeur territorial dans la Fonction Publique Territoriale, il est candidat aux élections municipales à Épinay-sur-Seine en 1995, 2001 et en 2008 (tête de la liste Pour une Ville juste envers tous), en 1997 (suppléant) aux élections législatives de la 1ère Circonscription de Seine-Saint-Denis, et en 1998 aux élections cantonales (Épinay-sur-Seine).

Il est actuellement conseiller municipal d’opposition à Épinay-sur-Seine et préside le mouvement «Une Île-de-France juste envers tous».

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