L’élection du prochain Secrétaire général de la Francophonie constitue un moment important pour l’avenir d’une organisation qui rassemble des peuples, des cultures et des continents.
Cette élection intervient dans un contexte de profondes recompositions géopolitiques, d’accélération des mutations numériques, de transitions démographiques et climatiques, mais aussi de remise en question du multilatéralisme. Plus que jamais, la Francophonie est appelée à clarifier sa raison d’être et la contribution qu’elle souhaite apporter au monde.
Les auditions des candidats ont permis de mesurer la diversité des parcours, des sensibilités et des propositions. Elles ont aussi révélé une question essentielle : au-delà des programmes présentés, quelle vision voulons-nous réellement porter pour la Francophonie du XXIᵉ siècle ?
Au-delà des programmes, quelle Francophonie ?
Les quatre candidatures officielles entendues — Louise Mushikiwabo, Juliana Amato Lumumba, Dacian Cioloș et Coumba Bâ — ont chacune mis en lumière des priorités légitimes : la place de la jeunesse, l’importance des femmes et des jeunes filles, la culture, l’éducation, la mobilité, le numérique, la paix, le climat ou encore la nécessité d’une Francophonie plus proche des peuples.
Ces thèmes sont indispensables. Mais ils appellent une interrogation plus profonde : la Francophonie est-elle encore seulement une organisation institutionnelle ou doit-elle devenir un projet commun fondé sur la rencontre des cultures, la transmission des savoirs et la solidarité entre les peuples ?
La Francophonie ne peut plus se construire au rythme des mandats successifs ou de l’addition de priorités conjoncturelles. Elle a besoin d’une vision inscrite dans le temps long. Elle doit devenir un projet commun fondé sur le dialogue entre les langues, les cultures et les savoirs, afin d’apporter des réponses originales aux grands défis du XXIᵉsiècle.
Le français : non pas une frontière, mais une langue de lien
Le français n’est pas une langue qui doit s’opposer aux autres langues. Il doit être une langue de lien.
Les langues africaines, créoles, arabes, asiatiques, européennes, américaines et océaniennes ne sont pas des obstacles : elles sont les expressions multiples des peuples qui composent l’espace francophone.
Le français doit être un trait d’union entre les peuples, une langue de dialogue, de création et d’émancipation.
Il ne s’agit pas seulement de promouvoir une langue commune, mais de créer les conditions d’un dialogue permanent entre les cultures, les langues et les systèmes de connaissance qui composent l’espace francophone.
Le français ne prospère pas dans un désert linguistique. Il grandit au contact des milliers de langues nationales, régionales et patrimoniales qui composent l’espace francophone. Ces langues ne fragilisent pas la Francophonie ; elles en constituent l’écosystème vivant. Chacune porte une mémoire, une manière d’habiter le monde, des savoirs, des imaginaires et des formes d’innovation qui nourrissent en retour la langue française et l’ensemble de l’espace francophone.
L’Afrique, force majeure du renouvellement francophone
L’avenir de la Francophonie se jouera largement en Afrique, non parce qu’elle devrait y trouver un nouveau centre de gravité exclusif, mais parce que la jeunesse africaine, sa créativité, ses langues, ses entrepreneurs et ses cultures représentent l’une des forces majeures de son renouvellement.
La bataille du français ne sera pas celle de la langue contre d’autres langues. Elle sera celle d’une langue capable d’ouvrir des opportunités, de produire des connaissances, de créer des emplois et de relier les peuples.
C’est là un enjeu majeur pour la jeunesse. Une génération adopte une langue lorsqu’elle y voit une opportunité : une possibilité d’étudier, de trouver un emploi, d’entreprendre, de voyager, de créer et de participer au monde.
Une langue ne vit que si elle ouvre des opportunités
Cela suppose de renforcer considérablement l’enseignement du français, de la maternelle aux grandes écoles, aux universités et aux institutions internationales. Cela suppose également de renforcer les liens entre les établissements d’enseignement, les réseaux universitaires, les entreprises, les centres de recherche, les collectivités territoriales et les institutions internationales afin de faire du français une langue d’apprentissage, de recherche, de travail, d’innovation et de coopération.
Mais cette ambition ne peut se limiter à la seule diffusion de la langue. Elle suppose de favoriser la circulation des connaissances, des compétences et des innovations entre les différents espaces francophones. En ce sens, la Francophonie a vocation à devenir un véritable dialogue entre les savoirs, où chaque société apporte son expérience, ses pratiques et ses capacités d’innovation au bénéfice de l’ensemble de la communauté francophone.
Une Francophonie économique à inventer
La Francophonie économique apparaît également comme un chantier majeur. Elle ne doit plus seulement être pensée dans une relation Nord-Sud, mais aussi dans une dynamique Sud-Sud et Est-Ouest.
La Francophonie pourrait devenir l’un des grands espaces de codéveloppement du XXIᵉ siècle, en favorisant les chaînes de valeur francophones, les investissements croisés, les partenariats universitaires, les réseaux d’innovation et les mobilités professionnelles.
L’Afrique, en particulier, ne peut plus être regardée comme un simple espace de coopération. Par sa jeunesse, ses langues, sa créativité, ses entrepreneurs et ses capacités d’innovation, elle s’impose déjà comme l’un des principaux moteurs du renouvellement de la Francophonie.
Culture, sport et création : les forces encore insuffisamment valorisées de la Francophonie
Les auditions ont également rappelé l’importance de la culture, du numérique et de l’innovation. Ces priorités méritent d’être pleinement intégrées dans une stratégie de long terme.
D’autres leviers gagneraient cependant à être davantage valorisés, notamment le sport, les industries créatives et les savoir-faire locaux, qui constituent eux aussi de puissants moteurs de coopération, d’innovation et de rayonnement.
Le sport, en particulier, ne devrait plus être considéré comme un simple divertissement. Il constitue un formidable levier d’éducation, de santé, d’inclusion sociale, de citoyenneté francophone et de dialogue entre les peuples.
À travers les grands événements sportifs, les échanges entre athlètes, les formations, les mobilités et les coopérations entre fédérations, le sport peut contribuer à renforcer concrètement le sentiment d’appartenance à un espace francophone partagé.
Les candidats ont également insisté sur la paix, la démocratie et la prévention des crises. Cet engagement est nécessaire. Mais la Francophonie doit aller plus loin : elle doit devenir un espace où l’on transforme les tensions en coopération.
De la paix diplomatique à la paix par le développement partagé
La paix ne se construit pas uniquement par la diplomatie. Elle se construit aussi par le développement partagé, par l’accès au savoir, par la justice économique et par une meilleure valorisation des ressources naturelles au bénéfice des populations.
Dans cette perspective, la Francophonie peut jouer un rôle original : celui de relier les expériences, de favoriser les coopérations concrètes et de créer des passerelles entre les territoires, les institutions, les chercheurs, les entrepreneurs et les sociétés civiles.
Le climat : une responsabilité collective face aux vulnérabilités du monde francophone
Les enjeux climatiques ont également rappelé une évidence : de nombreux pays francophones sont en première ligne face aux conséquences du dérèglement climatique alors qu’ils disposent souvent de moyens limités pour y répondre.
La Francophonie doit devenir un espace de solidarité environnementale, d’adaptation, de formation et de coopération. Elle peut notamment favoriser la circulation des connaissances, le partage des innovations et la mise en réseau des expertises locales.
Car les réponses aux défis climatiques ne peuvent être uniquement technologiques ou financières. Elles doivent aussi s’appuyer sur les savoirs des territoires, les pratiques locales et les expériences accumulées par les sociétés francophones.
L’autonomie financière : la condition d’une ambition politique réelle
Mais une question demeure largement insuffisamment abordée : celle de l’autonomie financière de l’organisation.
Une ambition politique sans ressources propres reste une déclaration d’intention. Les meilleures orientations risquent de demeurer des principes si elles ne disposent pas de moyens à la hauteur des ambitions affichées.
La Francophonie doit donc réfléchir à de nouveaux mécanismes financiers. Parmi les pistes qui mériteraient d’être étudiées figure la création d’une véritable institution financière francophone capable de soutenir des projets structurants, d’accompagner les entrepreneurs, de financer l’innovation, la culture, l’éducation et la transition écologique.
Une telle évolution ne viserait pas à créer une nouvelle bureaucratie, mais à donner aux acteurs francophones — États, collectivités, entreprises, universités, associations et entrepreneurs — des instruments adaptés pour transformer les ambitions en réalisations concrètes.
La solidarité francophone ne pourra pleinement produire ses effets que si elle dispose des moyens financiers correspondant à ses ambitions politiques.
Au-delà de l’élection, construire une vision de long terme
Les auditions ont montré des programmes riches, sincères et souvent ambitieux. Elles ont permis de mettre en lumière des priorités essentielles : la jeunesse, l’éducation, la culture, le numérique, la paix, le climat ou encore la coopération économique.
Mais elles ont aussi révélé une difficulté plus fondamentale : celle d’articuler ces priorités dans une vision d’ensemble cohérente de la Francophonie.
Une organisation internationale ne se transforme durablement ni par l’addition de politiques sectorielles, ni par la simple adaptation aux agendas internationaux. Elle progresse lorsqu’elle se dote d’une architecture stratégique capable d’articuler la langue, les savoirs, l’économie, la culture, les technologies, la jeunesse, la paix et la solidarité autour d’un même projet.
La Francophonie ne peut plus se construire au rythme des mandats successifs ou de l’addition de priorités conjoncturelles. Elle a besoin d’une vision inscrite dans le temps long, capable de dépasser les échéances institutionnelles et de fédérer les générations.
Au-delà de la personnalité qui sera choisie, l’enjeu essentiel est de construire une vision partagée de la Francophonie, capable d’organiser le dialogue entre les langues, les cultures et les savoirs dans le temps long.
La question posée par cette élection dépasse ainsi le choix d’un Secrétaire général. Elle est celle du récit collectif que les peuples francophones souhaitent écrire ensemble pour les prochaines décennies.
Une organisation internationale ne grandit pas seulement par la qualité de ses dirigeants ; elle grandit lorsqu’elle se dote d’un horizon commun capable de traverser les mandats, de fédérer les générations et de faire de la Francophonie un véritable dialogue entre les langues, les cultures et les savoirs.
La Francophonie n’a sans doute jamais eu autant besoin d’un projet commun que d’une simple succession de programmes. Les programmes organisent l’action ; un projet donne une direction. C’est cette direction que les peuples francophones attendent désormais.
* Benoist Mallet Di Bento
Conseil stratégique et influence dans l’espace francophone et international
Administrateur de réseaux francophones




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