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Senghor : origines du nom «Senghor» ou «Saint-Gor», portugais ou occitan ?

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À ma mère, Dona Peimpa

Qui appréciait Senghor, aimait Dakar et, comme lui, apprit et parla un si délicieux Wolof

Il semble évident, par ailleurs, que le nom exerce, sur celui qui le porte, une influence décisive […] Nous vivons étroitement avec lui et paradoxalement, nous ignorons pourquoi nous le portons. Fut- il une décision imposée ? Quel âge a-t-il et d’où nous vient-il ? Beaucarnot, Les noms de famille et leurs secrets, pages 8 – 9.

Que valent les noms de famille ? Senghor a attaché un grand prix au sien. Il a pratiqué l’« anthroponymie […], c’est-à-dire la science qui étudie l’étymologie des noms de famille »1 et reste l’un des rares intellectuels de son époque qui ait formulé, avec une audace inégalée, une série d’hypothèses linguistiques, étymologiques, historiques et même biologiques en les faisant toutes méthodiquement converger vers un seul but cognitif : découvrir le secret de son patronyme qui, pensa-t-il, voilait une parentèle insoupçonnée, une ascendance lusitanienne, « ascendência lusitana »2, faisant de lui un « métis sénégalo-portugais » et, en ce sens, appuyait sa doctrine du métissage universel de l’existence humaine.

Sous ce rapport, et à certains égards, ses conférences universitaires au Portugal et au Brésil, tout autant que ses relations avec la classe politique et l’intelligentsia portugaises, sa remarquable connaissance de l’âme portugaise qui apparait dans Élégie des saudades, son implication diplomatique directe dans la crise coloniale portugaise et ses précieux appuis géopolitiques (souvent méconnus3) à la Guinée-Bissau et aux Îles du Cap-Vert dans leur lutte d’indépendance sont marqués de ce sceau ou frappés de cette empreinte. Isabelle Tulekian et Luísa Álvares ont consigné ces faits dans leur instructif article4. Son patronyme était à sa doctrine ce que le point est à la ligne.

Ainsi l’en-quête, la quête ou question de Senghor n’était pas « neutre ». Il s’en faudrait de beaucoup. Au reste, elle obéissait même à un dessein bien plus haut qu’un simple désir personnel ou subjectif, surgissant plus fort qu’une vaine curiosité ou une banale envie de se distinguer et qui, en aucune manière, ne se laisse réduire à un complexe mal contenu. En cela même, Senghor procédait à ce que Jean-Louis Beaucarnot appelle « la psychologie du nom de famille. » Certes ! Mais l’en-quête senghorienne porte son objet de recherche au-delà de ce que désigne ici le spécialiste des noms français. En effet, elle est ontologique, puisqu’elle interroge à la fois l’Être (l’existence), le genre, la différence, l’espèce et l’âme, en faisant appel à l’émotion (comme facteur transcendantal), à des catégories et des concepts. En outre, son en-quête aménage une double dimension fondamentale : tout d’abord, d’ordre culturel, dans la mesure où elle lui permettait d’expliquer, entre autres, les Saudades, cette nostalgie ou mélancolie portugaise, expression de l’âme des Lusitaniens que lui-même ressentait de façon si vive, de manière si profonde, dont il reste étonnamment l’un des grands théoriciens. Senghor, Poète de la Saudade ! Senghor, poeta da Saudade6 ont écrit, se sont écriées Isabelle Tulekian et Luísa Álvares. Et, peut-on dire, de rang égal au portugais Teixeira de Pascoaes7, figure éminente du Saudadisme (ou Nostalgisme), mouvement de pensée poético-littéraire, ou du caboverdien Eugénio Tavares, maître et virtuose du mouvement Hespéritain, courant poético-littéraire, et penseur du mal d’amor8. Ensuite, une dimension d’ordre politique, au sens de la politéia (Cité) entendue comme état sociétal (construction) de la Civilisation de l’universel dont la Négritude est l’un des piliers.

De tous les minces indices et fragiles informations qu’il a si méticuleusement recueillis, et à l’aide desquels il construit ses hypothèses, Senghor a établi une certitude érigée en une affirmation catégorique : sa parentèle lusitanienne, qu’il désigne comme sa « goutte de sang portugais »9. Il n’hésite pas et confère même une fonction essentielle et une dimension décisive à son patronyme, qui correspond à ce qu’en dit J.-L Beaucarnot : « Le nom de famille : un petit mot dont on ignore souvent le sens, écrit-il, un petit mot, pourtant, qui pour chacun d’entre nous est des plus importants. Avec lui, on est tout de suite au cœur de l’intimité, au centre de l’identité. Pour chacun, il représente un héritage, une continuité, une pérennité. Il cristallise les valeurs familiales, la réussite personnelle, les relations, il fait partie intégrante de la personnalité »10.

Senghor, lui, affirme catégoriquement avoir trouvé le sens de son nom de famille, ce qui, pour lui, est d’autant plus important que cette découverte l’introduit dans l’intimité de l’histoire familiale, affiche sa filiation paternelle et affirme son identité personnelle.

Or cette affirmation catégorique de Senghor, nous l’avions longtemps admise, depuis nos années de lycée (années 70), jusqu’au 17 août 2020 où, par un surprenant hasard, en provenance de Toulouse, nous empruntâmes, Elvire et moi, la route départementale D626 qui traverse la ville de Saint-Justin vers celle de Roquefort. Sur cet itinéraire, à hauteur du camping.

« Le pin des Landes », un panneau de signalétique directionnelle indiquait, vers la droite, une ville nommée Saint-Gor, non loin de Mont-de-Marsan, en région Nouvelle-Aquitaine. Après avoir dépassé ce panneau, je fis immédiatement une marche-arrière jusqu’à sa hauteur pour en faire une photo11.

Car la toponymie (nom) de cette ville avait de façon simultanée doublement frappé mon esprit et celui d’Elvire. D’une part, par le vocable « Gor » qui est une abréviation connue par laquelle se dénomment tous les partisans inconditionnels du président Laurent Gbagbo détenu à la Haye par la CPI : « Gbagbo ou rien » ou « Gor ». Nous en plaisantâmes, emportés par l’inépuisable humour ivoirien auquel rien n’échappe et, à maints égards, plus sublime que l’humour indéniable des vendeurs égyptiens de « reproductions » d’œuvres antiques dont parle Cottrell12 ; ces spirituels marchands qui, devant leur étal, affichent avec malice et sérieux un paradoxe inégalé : « Genuine imitation », imitation authentique. D’autre part, et bien plus significativement encore, la phonation du mot « Saint-Gor » dont le double lien phonétique et phonologique avec le patronyme Senghor retentit aussitôt à mes oreilles. Leur ressemblance éclata d’évidence. Elle sautait aux yeux, mais si et seulement si on laisse vibrer, pour entendre, puis, écouter, et, enfin, saisir le son et le fil linguistiques bien masqués par leurs différences orthographiques. Notre réflexion se centra donc sur la phonétique et non l’orthographie, en accordant une primauté du son sur l’écrit, comme recommandé en pareille circonstance : « Un principe fondamental, écrit J.-L., Beaucarnot, est de ne jamais se focaliser sur l’orthographe d’un nom. Au contraire, essayez de vous baser sur sa phonétique […] À tout moment et à toute étape de la recherche, vous devez toujours avoir ce réflexe, et toujours donner la priorité au son sur l’écrit : les noms sont nés du langage parlé, ils n’ont été écrits que plus tard »13.

Juste retentissement : « Senghor » et « Saint-Gor » ne se prononcent-ils pas de façon identique, sans différence phonologique et phonétique ? L’un et l’autre comprennent deux syllabes. Tous deux s’énoncent singor ou sin-gor, compte le même nombre de syllabes et, bien plus encore, leur identité devient totale, dès qu’ils sont transcrits en écriture phonétique, à l’aide du Tableau de l’alphabet phonétique international (API). En effet, leur graphie montre que l’un et l’autre s’écrivent de la même façon et avec cinq (5) phonèmes identiques : sɛg̃ ɔr. Leur composition phonétique est donc la suivante : la consonne « s », la voyelle « ɛ̃ » (‘’in’’), la consonne « g », la voyelle « ɔ » (dit ‘’O ouvert’’) et la consonne « r ».

Ces considérations linguistiques lèvent une interrogation essentielle : le patronyme « Senghor » pourrait-il directement ou par des détours provenir du nom « Saint-Gor » ? Cette éventualité ne doit pas être prématurément écartée. Car l’origine des noms ou des mots subit souvent des variations et des déformations telles qu’il devient parfois presque impossible de retrouver et donc de décider quelle est leur source véritable ou première. C’est une difficulté inhérente à l’évolution des langues qui limite les recherches. Dans ces cas de figure, il est impératif de « rechercher les formes antérieures »

Jean-Louis Beaucarnot le rappelle dans sa prospection sur « les explications » des noms et dénombre trois principales limites dont une éclaire de façon tout à fait significative l’objet qui nous intéresse : « une seconde limite, écrit-il, est que bien des noms peuvent s’expliquer de différentes façons. Laumonier peut ainsi venir du « monnier » changeur de monnaie, du « monier », nom local de meunier, ou de « l’aumônier », vivant d’aumônes. Paumier peut être une déformation de Paulmier (pèlerin ayant rapporté des palmes de Terre Sainte) ou de Pommier. Favier peut avoir désigné le forgeron (par la forme « fèvre ») ou le marchand de fèves. Entre ces différentes explications, jamais il ne sera possible de trancher. Certains noms conserveront donc toujours une part de mystère. Il en va parfois ainsi de l’histoire. Il faut savoir l’accepter »15.

Ce qui est dit ici des noms « Laumonier », « Paulmier » et « Favier » ne peut-il pas valoir pour l’explication senghorienne du patronyme « Senghor » ? Si oui, alors, ce nom pourrait ne pas être une déformation de « Senhor », comme l’affirmait si hardiment et sans doute un peu vite Léopold Sédar Senghor, mais peut-être d’une transcription altérée de « Saint-Gor », du nom d’une petite commune aquitaine, un village français anodin du Sud-ouest peu connue. D’autant que l’identité phonétique du nom « Senghor » est complète avec le nom « Saint- Gor », tandis qu’elle est et reste, sur le double plan phonétique et de l’écrit, très éloignée du mot « Senior ». Ainsi sommes-nous fondés à demander si Léopold Sédar Senghor a vraiment trouvé la source de son patronyme.

Alors, tenons ferme notre hypothèse de travail et renforçons-la en faisant appel non plus à la langue portugaise, qui n’offre pas une base solide ou ferme et même suffisante, mais plutôt à une langue qui, comme elle, appartient à la grande famille romane16 : l’Occitan dit Langue d’Oc. Remarquons utilement que celle-ci est parlée en Espagne, au Portugal et dans le Sud de la France17.

Si nous daignons, à présent, traduire le mot « Saint » en Occitan, nous obtenons le mot « Sent ». Faisons de même avec le mot français « Gor »18, qui appartient au même champ sémantique et morphologique que le nom « Gorre », mieux connu. Nous obtenons « Gòra ». Ainsi, en Occitan, « Saint-Gor » donne « Sent-Gòra », qui se construit sur le même modèle que le nom français Saint-Laurent-sur-Gorre qui, en Occitan, se dit Sent Laurenç de Gòra.

Au reste, si les populations de ces deux villes appartiennent à la même aire linguistique, elles partagent le même champ géographique, sont situées dans la même région, la Nouvelle-Aquitaine, et distantes l’une de l’autre de 213 Km à vol d’oiseau et 312 km par la route. Toutes deux sont de petites tailles19. Au total, elles sont proches !

Mais nous devons approfondir cette proximité. Pour cela, passons au tour une partie du champ morphologique du phonème Gor, non seulement pour saisir les différentes façons de l’écrire mais aussi pour mieux le délimiter. Nous avons tout d’abord le nom « Gorre », une rivière du département de la Haute-Vienne en région Nouvelle-Aquitaine, comme nous l’avons vu. Gorre peut avoir un lien avec Gor, mais que nous n’avons pu déterminer de façon exacte, si ce n’est qu’il n’est pas éloigné du village de Saint-Gor. Ensuite, il y a « Ghor » dont on notera qu’il s’écrit exactement comme la seconde syllabe du nom Sen-Ghor. Mais ce « Ghor » (Ghôr) est plutôt connu comme le nom d’une province montagneuse du centre de l’Afghanistan, avec Chaghcharān (Tchaghtcharan) pour capitale. Cette province a été historiquement le berceau de la dynastie des Ghorides qui, au XIIe siècle, s’empara et domina le nord de l’Inde. Serait-ce l’origine première de la seconde syllabe de Sen-Ghor, à partir du pré-indo-européen qui, ainsi, serait parvenu jusqu’au Français moderne ? Aucune information fiable et disponible ne permet de le décider, sauf à supposer que, de retour de leurs lointains périples, les Grands navigateurs portugais aient ramené ce mot au Portugal. Mais « Ghor » est également le nom que porte une dépression géographique (affaissement, vallée) située en Palestine, « partagée entre Israël et la Jordanie, drainée par le Jourdain et étirée du lac de Tibériade à la mer Morte ». Est-ce ce site oriental connoté qui deviendra la seconde syllabe du patronyme Sen- Ghor ? Cette hypothèse attesterait d’un lien géographique et/ou religieux avec cette région. Cependant, pour lors, aucune information ne permet de le supposer. Ainsi, chercher à savoir si le mot « Gor » a un lien caché avec le « Ghor » afghan ou le « Ghor » palestinien demeure une ‘’question ouverte’’ et une difficulté provisoirement insurmontable. Puis, nous avons la « Gore »20, la femelle du verrat (le porc), en raison de quoi, qui est sans lien possible avec la syllabe « Ghor ». Enfin, le nom « Gor » dans lequel certains croient reconnaître une probable origine celte, depuis le mot « égor » qui signifie « eau »21. Ce point ramène à l’indo-européen.

Mais Senghor n’a eu cesse e d’affirmer que son patronyme lui paraissait plus portugais que malinké : « o nome Senghor, ou Senhor, me parecia mais português do que malinqué »22. Cependant, comment ne pas révoquer en doute cette affirmation, lorsque nous revenons au nom « Sent-Gòra » duquel est, sans aucun doute, issu le nom Senghor ? Il est occitan, très probablement d’origine celte mais originairement de source indo-européenne ; occitan et non pas portugais ; à moins de supposer qu’il soit parvenu de l’Occitan parlé au Portugal, ce qui ne change rien, quant au fond, et revient à la même source linguistique. Dès lors, en suite logique, surgit une nouvelle interrogation : le nom « Senghor », que Léopold Sédar Senghor croyait indument d’origine portugaise, a-t-il été exporté au Sénégal pour être attribué à un laptot autochtone comme sobriquet par un capitaine ou un mercenaire portugais, ainsi que l’affirme Senghor ? Ce point mérite également d’être examiné. En effet, un autre fait, de nature commerciale et coloniale, pourrait expliquer que le nom « Sent-Gòra » ait pu arriver dans son état phonétique au Sénégal, avant d’y être francisé si jamais il ne l’avait pas été auparavant, puis attribué comme patronyme au fameux ascendant dont parle Léopold Sédar Senghor : le rayonnement portuaire et l’extension commerciale de Bordeaux jusqu’en Afrique, continent auquel la grande ville française était liée de longue date par le Commerce triangulaire, la Traite négrière et la revente des produits agricoles coloniaux entre autres tirés du Sénégal. Un article fort instructif de Paul Butel, Le Sénégal et les Bordelais23, montre toute l’importance des liens commerciaux entre Bordeaux et le Sénégal. Or la ville de Saint-Gor n’est qu’à 91,5 Km de distance à vol d’oiseau et de 122,5 Km par la route de Bordeaux qui exerçait sur elle une forte attractivité.

Un fait supplémentaire vient en appui du précédent : Basile Diogoye Senghor, le père de Léopold Sédar, était un « notable fortuné », « à la fois éleveur » […] « maître de terre » – c’est-à-dire un féodal -, et traitant avec des commerçants bordelais »24.

Ainsi donc, un axe international économico-commercial se dessine : Saint-Gor (petite commune de culture occitane de la région Nouvelle-Aquitaine) – Bordeaux (pôle commercial majeur et centre attractif de la Nouvelle-Aquitaine) – Sénégal (pays d’Afrique fortement lié au port de Bordeaux). Nous avons là la ligne qui a porté et pourrait expliquer l’arrivée du nom Singor ou Sɛg̃ ɔr au Sénégal depuis le village ou la ville de Saint-Gor.

Notre marche questionnante, qui continue d’interroger l’en-quête senghorienne sur le patronyme Senghor, lève une nouvelle demande : pourquoi donc le mercenaire ‘’portugais’’, appelé phonétiquement « Sent-Gor » ou « Saint-Gor » dérivé « Sent-Gòra », aurait-il porté le nom du village français des Landes nommé « Saint-Gor » ? C’est qu’il devait en être originaire. Et, en rien, ce fait est unique. En effet, il est de tradition que des personnes portent des patronymes qui empruntent les noms d’une ville, d’un village ou d’un lieu-dit. La chose était courante et même ancienne : « Au Moyen Âge déjà, écrit Beaucarnot, beaucoup durent recevoir des noms de lieux »25.

En somme, qu’un habitant de Saint-Gor, en Français, ou Sent-Gòra, en Occitan, porte le nom de son village d’origine, qui plus est un nom peu courant, explique que son patronyme se range dans la catégorie des « noms rares ». Il résulte du croisement entre patronyme et toponymie (nom de lieu). Beaucarnot le rappelle en ces termes : « Beaucoup de noms rares proviennent d’un nom de lieu. Il s’agit alors d’un nom de hameau, d’un lieu-dit précis, qui ne supporte pas d’homonymie. On trouvera ainsi, en France, un seul lieu appelé « Soleilhavoup »

(à Naves, en Corrèze), un seul hameau appelé « La Meloise » (à Millay, dans la Nièvre), d’où des noms de famille tout aussi uniques puisque donnés à leurs seuls habitants (Soleilhavoup et Lameloise). Ce sont souvent ces noms-là qui échappent à tout recensement, parce que très peu portés »26. Nous sommes dans ce cas d’espèce avec le patronyme « Senghor » provenant de « Sent-Gor » ou « Saint-Gor ».

Au demeurant, le fait de porter ou de se donner le nom de sa ville, de son village ou de son hameau d’origine comme patronyme lorsque le concerné arrive en terre lointaine et étrangère, au Sénégal par exemple, n’a en soi rien d’exceptionnel, n’est en rien étonnant. Tout au contraire ! C’est une vieille coutume européenne que J.-L. Beaucarnot retrace de manière précise. Et pour comprendre ce phénomène, il convient de le citer en longueur :

« Cette dernière catégorie [patronymes tirés des noms de lieux]est, avec des nuances régionales, entièrement étendue. Elle rassemble plusieurs contingents de noms de famille qui ont des valeurs différentes. On peut en effet dégager une règle faisant dépendre la valeur du nom de la valeur géographique de celui sur lequel il s’est formé.

Il y a d’abord les noms de migrants, voyageurs, routiers en tout genre (Deloin, Pèlerin…), sans oublier les nouveaux venus au village (Nouveau, Larrivé…). Il y a ensuite les étrangers, ceux venus d’une province ou d’un pays lointain (la notion de territoire national n’est pas perçue par la population) : Langlois, Normand…, qui peuvent aussi avoir été des noms analogiques. Viennent ensuite les noms de villes ou de villages d’origine : Toulouse, Derouen, Degournay. Rien ne dit que tous ces noms, donnés par les villageois au nouveau venu, n’aient pas, pour lui, remplacé un surnom préexistant, incompréhensible aux yeux de ses nouveaux compatriotes. L’homme nouvellement arrivé se présente comme Bourguignon, non comme Percepuce : « Je suis Guillaume, le Bourguignon. » On n’a pas à cette époque conscience du nom de famille et on ne le décline pas avec son identité. Il ne s’est pas encore imposé. Ce type de dénomination par des régions ou villes d’origine peut avoir eu cours de ce fait longtemps encore après le dégagement et la fixation des noms de famille, jusqu’au XIVe ou XVe siècle.

Les noms des villes sont donc des noms d’origine, non d’habitation. Il aurait été stupide de dénommer Toulouse un habitant de Toulouse. Il en va de même pour les noms formés sur des noms de paroisses ou de bourgs importants. Par contre, les noms de hameaux alors peu peuplés, des lieux-dits, d’écarts, et de fermes isolées se référaient à l’habitation. Ils étaient des surnoms d’origine pour ceux qui les donnaient, appelant Hugues Delameloise cet Hugues, sans surnom, qui venait dans l’agglomération depuis son hameau nommé La Meloise. Ils sont donnés à des individus vivant peu en société et ne laissant donc guère de prises aux commérages du bourg. Ils n’excluent pas cependant une possibilité d’évolution. Si Hugues Delameloise devient un pilier de café, pardon, de « taverne », il peut se voir rebaptiser Hugues Meurdesoif ou Hugues Boivin… Enfin, cette appellation d’après le hameau va souvent être donnée de façon générique à plusieurs des familles qui y sont établies, même si elles se trouvent sans parenté entre elles (ce qui ne doit pas être très fréquent compte tenu de la restriction géographique du choix matrimonial de l’époque). Ces noms, du moins au départ, sont souvent précédés de prépositions et d’articles comme Dumousseau, Denuzière, Delabeluze, Desessarts, qui peuvent ensuite être oubliés.

Ce type de formation sur des noms de lieux précis est particulièrement répandu en pays d’habitat dispersé »27.

Si maintenant nous récapitulons toutes nos réflexions, Il subsiste désormais bien peu de doute sur l’idée que, de « sang portugais », l’aïeul de Léopold Sédar Senghor portait certes un « nom allogène »28, non pas portugais mais bien plutôt occitan, plus exactement celui du nom d’un village français, Saint-Gor, de culture et de langue occitanes. Et cet aïeul qui, pour marquer ou rappeler son lieu d’origine, en prit le nom ou qu’on lui attribua selon une vielle coutume.

Pour autant, il ne reste pas moins significatif et tout à fait édifiant que Léopold Sédar Senghor est finalement parvenu, par sa vie et son œuvre, à faire de son patronyme un « nom de position, d’état ou de dignité »29 à l’échelle mondiale, alors que le rayonnement de son père, notable et féodal, était limité au Sénégal ; autrement dit, il a actualisé et universalisé le mot « Senhor », Monsieur, duquel il tirait son patronyme, disait-il, comme une marque de distinction. Que son ascendant putatif ait été un Français occitan, comme nous l’affirmons ici, ne modifie en rien son métissage (biologique et culturel) et toute sa doctrine du métissage qui subsiste entière. Car, au fond, il n’est aucun être humain au monde qui ne soit pas le fruit de croisements biologiques.

Et comme il me plut de le psalmodier en deux vers d’un poème :

« Ô diversité et abondance des origines ! Mon sang multicolore, plusieurs fois inventé, est une tempête de joie »30.

À cette hauteur, fixons un terme provisoire de notre marche par l’ajout d’un « agréable piment » : l’appel d’une dernière question : quel est le gentilé officiel (nom des habitants) de la commune de Saint-Gor ? Les Saint-Gorois et les Saint-Goroises. Soit ! Mais pourquoi celui- là et pas autrement ? Il convient de se référer à E. Eggert, D. Maurel et O. Piton qui ont indiqué les règles morphologiques présidant à la formation des gentilés31. Intéresserons-nous à celles relatives « la construction des gentilés […] dérivés des toponymes » et qui procède à la fois de la construction du radical du gentilé à partir du toponyme et de la procédure de suffixation. Le toponyme Saint-Gor et le gentilé Saint-Gorois (Saint-Goroise) correspond à ce processus.

Les trois auteurs précisent que « les gentilés sont, fondamentalement, les produits d’une suffixation régulière ». Et ils dénombrent plus d’une trentaine de suffixes toponymes, parmi lesquels neuf suffixes principaux : « ois », « ais », « ien », « éen », « in », « ain », « on » (plus rare), « ot » et « at »32. Alors, pourquoi, s’agissant de Saint-Gor, le suffixe « ois » a-t-il été choisi, si, d’une façon générale, il est plutôt réservé aux toponymes se terminant en « el, els, elle, elles »33. Dès lors, imaginions, un instant, que la terminaison choisie ait été le suffixe « ien » ?34 Nous aurions comme gentilé de Saint-Gor les Saint-Goriens et Saint-Goriennes, ce qui ajoute un « agréable piment » à nos réflexions sur les disciples de Senghor, les Senghoriens et les Sengoriennes.

Bref, la « simple concaténation de suffixe », l’un des cinq processus morphologiques en matière de toponymie, qui consiste dans la simple adjonction d’un suffixe à un toponyme, ici, le « ois », ne laisse pas d’interroger. Il a la vertu d’éloigner, d’établir une réelle « distance morphologique entre la base et son dérivé », entre Senghor et Saint-Gor. Et là peut-être réside aussi l’une des raisons pour lesquelles Léopold Sédar Senghor n’a pas pu entendre et saisir le lien morphophonologique entre son patronyme et le toponyme en question.

Tout et Rien ne sont que par le Sous-Venir. Le Venir-sous creuse chemin qu’il ouvre. Le chemin phonétique est court, entre Saint-Gor, Sent-Gor et Senghor. Alors qu’eût donc pensé Senghor, comment aurait-il réagi, si, sur le chemin de son en-quête anthroponymique, il avait emprunté et suivi, par l’effet d’un bel et heureux hasard, le chemin D626 qui, depuis Toulouse, mène par une oblique, la D379, à la petite commune de Saint-Gor qu’il semble n’avoir jamais connue ? Il en aurait été stupéfait ! Et comment imaginer qu’il n’eût pas approfondi et remanié sa réflexion sur l’origine et, par suite, la signification de son patronyme ?

Et, à présent, puisque Léopold Sédar Senghor n’est plus, imaginons la tournure que nos échanges épistolaires eût prise. Dussé-je le redire, sans doute eût-il apprécié et commenté le rebondissement de nos recherches linguistiques qui reprennent « à nouveau »35, c’est-à-dire d’une manière nouvelle, la suite de sa quête, sans que nous ne puissions décider si elle achève le parcours de son chemin vers lui-même, par sa recherche étymologique obstinée de la signification intime et du sens ontologique de son patronyme. Le nom d’un petite commune française… de culture occitane ! C’est, pourrait-on dire, sa ‘’goutte de sang celto-occitan’’ qui porte un nom : Sent-Gor.

Par Dr. Pierre Franklin Tavares Paris, le 03 mars 2022

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