Chaque année, c’est la même séquence. Les récoltes arrivent, les marchés débordent, les prix chutent. Trois mois plus tard, les étals se vident, la tomate flambe, l’oignon devient un produit de luxe dans certaines villes, et les conteneurs de légumes importés reprennent leur place dans les ports de Douala, Dakar ou Abidjan. Ce cycle n’est pas une fatalité climatique. C’est le symptôme d’un problème précis : on ne maîtrise pas l’eau.

La souveraineté alimentaire est sur toutes les lèvres. Le Sénégal veut réduire ses importations de riz, la Côte d’Ivoire accélère la transformation locale, le Cameroun relance ses filières vivrières. Des objectifs légitimes. Mais quand on regarde de plus près, la question de l’eau agricole reste étrangement absente des plans concrets. Or les chiffres parlent d’eux-mêmes : à peine 6 % des terres cultivées en Afrique subsaharienne sont irriguées. Tout le reste dépend de la pluie. Une pluie qui, avec le dérèglement climatique, arrive de plus en plus tard, tombe de plus en plus fort et s’arrête de plus en plus tôt.
La saison sèche, angle mort des politiques agricoles

Le vrai sujet n’est pas de produire davantage en hivernage. Les rendements de saison humide, même imparfaits, nourrissent le continent tant bien que mal. Le nœud du problème, c’est la saison sèche. C’est là que les prix s’envolent, que les ménages souffrent et que les devises partent financer des importations que l’on pourrait éviter.
Produire en contre-saison exige de l’eau. Pas nécessairement beaucoup. Dans de nombreuses zones d’Afrique de l’Ouest et du Centre, la ressource est là : nappes accessibles à moins de vingt mètres, retenues collinaires, bas-fonds aménageables. Ce qui fait défaut, c’est la capacité à mobiliser cette eau de façon économique et précise.
L’irrigation goutte à goutte change la donne. Au lieu de noyer un champ entier à la raie ou d’arroser à la main pendant des heures, on dépose l’eau au pied de chaque plant, au moment où il en a besoin. La consommation baisse de 30 à 60 % selon les cultures et les sols. L’évaporation diminue. Le ruissellement aussi. Avec la même réserve d’eau, on peut irriguer une parcelle deux à trois fois plus grande. Et quand le système est couplé à une pompe solaire, le coût énergétique tombe pratiquement à zéro après l’investissement initial.
Ce n’est pas de la théorie. Au Sahel, les gouvernements se sont engagés à placer un million d’hectares sous contrôle hydrique d’ici 2035. En dix ans, 285 000 hectares ont été aménagés. Le retard est considérable, et il ne se rattrapera pas avec les méthodes classiques.
La serre agricole n’est pas un luxe, c’est un outil de régularité
Il y a un préjugé tenace : la serre serait un équipement de pays tempéré, réservé aux grandes exploitations industrielles. Allez dire cela aux maraîchers de la banlieue de Thiès ou de Foumbot qui perdent un tiers de leur production à chaque épisode de pluies torrentielles.
Sous les tropiques, la serre agricole ne sert pas à chauffer. Elle sert à protéger. Elle coupe les pluies violentes qui écrasent les plants de tomate et propagent le mildiou (maladie cryptogamique qui attaquent les feuille)en quelques jours. Elle freine les insectes ravageurs. Et elle donne au producteur ce que le plein champ ne peut pas offrir : la prévisibilité. Quand on sait à quel jour on va récolter, on peut négocier un prix avec un acheteur avant même que le fruit soit mûr. C’est toute l’économie du maraîchage périurbain qui bascule.
Associée à un système d’irrigation goutte à goutte, la serre crée un espace de production contrôlé. Le producteur plante quand il décide, récolte quand le marché paie le mieux et réduit ses pertes. Dans un contexte où la FAO estime les pertes post-récolte entre 20 et 40 % en Afrique subsaharienne, chaque point gagné en régularité se traduit directement en revenu.
Le matériel sans l’accompagnement, c’est de l’argent perdu
Soyons clairs : installer du matériel ne résout rien si personne ne sait le faire fonctionner. J’ai vu des périmètres irrigués neufs, financés par des bailleurs internationaux, tomber en panne après deux campagnes. Filtres colmatés jamais nettoyés, goutteurs bouchés par le calcaire, vannes cassées sans pièce de rechange à moins de 200 kilomètres. Les producteurs, jamais formés, finissent par revenir à l’arrosoir.
La maîtrise de l’eau est un système, pas un kit. Elle commence par une étude sérieuse du terrain et de la ressource hydrique disponible. Elle passe par un dimensionnement correct du réseau. Et elle ne s’arrête pas à la livraison : il faut des techniciens sur place pendant au moins deux saisons, et un circuit de distribution de consommables à proximité. Sans cela, même le meilleur équipement d’irrigation goutte à goutte devient un tas de tuyaux inutiles au bout de dix-huit mois.
Ce qui doit changer concrètement
Les plans de filière doivent cesser de traiter l’eau comme une variable secondaire. Un objectif de production nationale de tomate ou d’oignon qui ne précise pas combien d’hectares seront irrigués, où et avec quelle eau, c’est de la planification sur papier. Rien de plus.
Les financements publics et ceux des partenaires au développement doivent couvrir la formation et le suivi technique avec la même rigueur que l’achat du matériel. Poser une serre agricole ou dérouler un réseau de goutte à goutte sans former les utilisateurs, c’est programmer l’échec.
Et le crédit agricole doit s’adapter. Le coût d’entrée reste le premier obstacle pour les petites et moyennes exploitations. Des mécanismes de remboursement calés sur les cycles de récolte, plutôt que sur des échéances mensuelles rigides, ouvriraient la porte à des milliers de producteurs qui ont la terre, la main-d’œuvre et le marché, mais pas la trésorerie.
Le continent a importé près de 100 milliards de dollars de nourriture en une seule année. Une partie de cette facture pourrait être évitée si l’on produisait douze mois sur douze au lieu de six. La souveraineté alimentaire ne se décrète pas dans un discours de campagne agricole. Elle se construit parcelle par parcelle, goutte par goutte. Et elle commence par une question simple : où est l’eau, et comment l’utilise-t-on ?
Bioexpress
Royking Niba est rédacteur éditorial chez JOGOO Agriculture, entreprise qui conçoit et installe des systèmes d’irrigation goutte à goutte, des serres agricoles et des projets agricoles clés en main au Cameroun, au Sénégal et en Côte d’Ivoire (jogoo.africa).
![Tribune | Sans maîtrise de l’eau, la souveraineté alimentaire restera un slogan [Par Royking Niba, JOGOO Agriculture] La souveraineté alimentaire est sur toutes les lèvres. Le Sénégal veut réduire ses importations de riz, la Côte d'Ivoire accélère la transformation locale, le Cameroun relance ses filières vivrières. Des objectifs légitimes. Mais quand on regarde de plus près, la question de l'eau agricole reste étrangement absente des plans concrets. Or les chiffres parlent d'eux-mêmes : à peine 6 % des terres cultivées en Afrique subsaharienne sont irriguées. Tout le reste dépend de la pluie. Une pluie qui, avec le dérèglement climatique, arrive de plus en plus tard, tombe de plus en plus fort et s'arrête de plus en plus tôt.](https://afrimag.net/wp-content/uploads/2026/10/Eau--320x154.jpg)



![Tribune | Sans maîtrise de l’eau, la souveraineté alimentaire restera un slogan [Par Royking Niba, JOGOO Agriculture] La souveraineté alimentaire est sur toutes les lèvres. Le Sénégal veut réduire ses importations de riz, la Côte d'Ivoire accélère la transformation locale, le Cameroun relance ses filières vivrières. Des objectifs légitimes. Mais quand on regarde de plus près, la question de l'eau agricole reste étrangement absente des plans concrets. Or les chiffres parlent d'eux-mêmes : à peine 6 % des terres cultivées en Afrique subsaharienne sont irriguées. Tout le reste dépend de la pluie. Une pluie qui, avec le dérèglement climatique, arrive de plus en plus tard, tombe de plus en plus fort et s'arrête de plus en plus tôt.](https://afrimag.net/wp-content/uploads/2026/10/Eau-.jpg)
Cameroun
Côte d’Ivoire
Sénégal





