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Bernard Tapie, un homme, mille vies

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L’homme d’affaires, décédé à l’âge de 78 ans, a incarné, de son apogée à sa chute, la flamboyance et les excès de la fin du XXe siècle.

                                                       Source : L’Express

Bernard Tapie disait souvent qu’il avait beaucoup appris de François Mitterrand. Pour autant, confronté à la même maladie, il a fait exactement l’inverse de l’ancien président : là où Mitterrand avait choisi de taire son cancer, Tapie a tout dit, tout balancé, tout raconté à la terre entière. A peine quelques semaines après une première opération et le début des séances de chimiothérapie, il est en Une du Point le 8 mars 2018, pour « La grande confession ». La grande confession, c’est peu de le dire – le malade évoque notamment l’ablation d’une partie de l’estomac et de l’oesophage qu’il vient de subir. Le 14 avril de la même année, il raconte au Parisien Dimanche « un tour incroyable du destin » : dans l’avion qui le ramène de Marseille à Paris, le lendemain de l’annonce des médecins, il se trouve assis à côté de Pierre Arditi. Il y a vingt ans, dans le film de Claude Lelouch Hommes, femmes, mode d’emploi, Arditi jouait le rôle du médecin qui annonçait à Tapie son cancer de l’estomac… « J’adore Pierre Arditi, et je lui ai dit : ‘Pierre, cette fois c’est pas du cinéma, c’est pour de vrai.’ Il me dit : ‘C’est quoi qui est pour de vrai ?’ Je lui réponds : ‘Mon cancer de l’estomac.' » En juillet 2018, Tapie pose encore en couverture d’un magazine, Vanity Fair : « Dieu, la mort et moi ». Franz-Olivier Giesbert, directeur éditorial d’un quotidien dont Tapie est propriétaire depuis 2012, La Provence, est l’auteur du portrait pour le mensuel. Il y narre le moment où Tapie lui a appris sa maladie. Le journaliste conseille illico au patron de ne rien avouer, il lui cite les mots du cancérologue Bernard Debré : « Le jour où l’information filtrera, tu seras mort. Mort dans le regard des autres. Mort dans ton travail, où tout le monde cherchera dans ton expression les signes de la progression du mal. Tes collègues te traiteront comme si tu étais déjà mangé par les vers. » « Il me sembla qu’il était d’accord, écrit Giesbert, mais, quelques jours plus tard, tout le monde ou presque, à Paris comme à Marseille, était au courant, dans les moindres détails, de sa maladie. » 

Cette maladie, Tapie l’a traitée comme beaucoup d’autres affaires dans sa vie : comme une opportunité. « Je veux bien être le porte-parole de ceux qui souffrent du cancer, dit-il au Point en mars 2018, mais j’ai vraiment envie de parler aussi à ceux qui redoutent que cela puisse leur arriver. » Pour leur dire quoi ? « En France, 400 000 nouveaux cas de cancers se déclarent chaque année, soit plus de 1 000 par jour ! Le chiffre a doublé depuis 1980. Environ 150 000 personnes en meurent. Mais je leur dis, tenez bon. » Patient Bernard et docteur Tapie. Le voilà la voix des malades et de ceux qui ne le sont pas, avec la même ardeur, la même énergie qu’il a été chanteur de bluettes, pilote automobile, entrepreneur, liquidateur d’entreprises, ministre, député, animateur de télé, comédien, propriétaire d’une équipe cycliste, patron de l’Olympique de Marseille, homme de presse – on en oublie sûrement. Bernard Tapie a eu mille vies, et, dans son cas, ce n’est pas qu’une simple expression. Jusqu’à la fin, il pouvait parler de sa carrière au théâtre aussi facilement que de Didier Deschamps, le sélectionneur de l’équipe de France, ancien capitaine de l’OM quand le club appartenait à Tapie, et qui avait conduit ses joueurs à la victoire en Ligue des champions en 1993.  

Les débuts d’un homme d’affaires
De l’aventure, du succès, de l’argent, des rebondissements, des échecs, des bobards, des dettes – cette vie tient du roman. Il est né le 26 janvier 1943 à Paris, fils de Jean-Baptiste et Raymonde Tapie, ajusteur-fraiseur et aide-soignante. Il commence dans la musique, enregistre une chanson au titre prometteur, Je ne crois plus les filles, sous le nom de Bernard Tapy. A 24 ans, il devient vendeur dans un magasin de postes de télévision. Il a un culot d’enfer, une tchatche à l’avenant, un charisme de gagnant. Trois ans plus tard, à 27 ans, il rachète … le magasin. C’est le début de sa carrière dans les affaires. Des affaires particulières : Tapie se spécialise dans le rachat d’entreprises en dépôt de bilan, les dépèce, remet à flot ce qui peut l’être et les revend. A lui les balances Testut et Terraillon, les fixations de ski Look, la chaine de magasins bio La Vie Claire, ou encore les piles Wonder. A lui surtout le groupe allemand Adidas, qui, au moment de son rachat en 1990, est le numéro 1 mondial des articles de sport mais affiche des pertes colossales. Pour acquérir Adidas, Bernard Tapie emprunte 1,6 milliard de francs à une filiale du Crédit lyonnais. En 1993, il revend 78 % de l’équipementier pour plus de deux milliards de francs à un acquéreur trouvé par le Crédit lyonnais. Tapie ne le sait pas, mais le long combat judiciaire qui va l’opposer à la banque commence là.  

A l’époque, il est l’un des hommes les plus riches de France. L’un des plus populaires aussi : en 1984, il est élu « homme de l’année ». Les femmes le trouvent presque aussi séduisant qu’Alain Delon, et les jeunes de moins de 25 ans sont éblouis par son énergie. Lorsqu’il ouvre des écoles de vente à son nom pour former des gamins sans diplôme, c’est la ruée. Tout lui réussit. Côté privé, il a épousé Dominique en 1987. Bernard Tapie a déjà deux enfants, il en aura deux autres avec cette femme qui l’accompagnera pendant plus de trente ans et pour laquelle il ne cessera de clamer son amour. Côté sport, il remporte deux fois le Tour de France avec son équipe La Vie Claire, en 1985 et 1986. Avec l’Olympique de Marseille, il gagne 4 Championnats de France et la Ligue des champions en 1993. Au plus fort de ces « années fric », Tapie a tout conquis : la fortune, la notoriété, la célébrité. Il a une belle gueule, et l’arrogance de ceux à qui la vie dit toujours oui. Sa gouaille, son assurance, sa réussite insolente le conduisent directement vers le petit écran. Le voilà aux manettes d’Ambitions, sorte de « vis ma vie » d’entrepreneurs à succès : plus de 10 millions de téléspectateurs en moyenne suivent l’émission sur TF1.  

Du sport à la politique

Bernard Tapie, avec son sourire de loup, ses costumes à pochette et ses montres de luxe, devient l’icône d’une génération que cette irrésistible ascension fait absolument fantasmer. En 1988, François Mitterand, fasciné par cet homme que rien n’arrête, le choisit comme fer de lance dans sa lutte officielle contre le Front national ; il l’incite à se présenter à Marseille aux élections législatives. En 1992, Mitterrand en fait son ministre de la Ville dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy. Avec son parler fort et ses grandes envolées, Tapie fait monter la fièvre dans les banlieues, où les habitants, en mal de finances et surtout de reconnaissance, voient en lui plus qu’un espoir, un Sauveur. Un leader. « Un autodidacte, pas un héritier », résumera Bérégovoy. En 1994, Mitterrand se sert encore de lui pour écarter Michel Rocard en lui permettant de prendre la tête d’une liste pour le Parlement européen. Tapie bat la campagne avec ses armes habituelles, mélange de culot, d’audace, de petits arrangements avec la vérité et de mâle virilité. Sur le port de Marseille, un ouvrier le prend à partie : qu’est-ce qu’il en connaît, de la vie des ouvriers, Bernard Tapie, lui, qui porte une montre dont le prix équivaut au moins « à trois mois de salaire » de docker ? « T’y connais rien, mon pote, rétorque Tapie du tac au tac. Ma montre, elle vaut au moins quinze fois ton salaire ! Viens qu’on discute. » Difficile de résister. Résultat, le chouchou du président humilie Rocard, rafle 14,49 % des suffrages quand le premier secrétaire du PS arrive péniblement à 12,3 % des voix. Député des Bouches-du-Rhône, député européen, conseiller régional, conseiller général… Tapie cumule les mandats. Et si c’était lui ? Un hebdomadaire l’affuble de l’habit du président. Les sondages sont mirobolants. Les Guignols, eux, le caricaturent en marlou menteur et goguenard, en Nanard. La gloire, sûrement. Les prémices de la chute, évidemment.  

Elle est brutale. Les Français connaissent Bernard Tapie version grande gueule flamboyante, ils découvrent le côté noir de Nanard. Le match truqué de l’OM contre Valenciennes, le 20 mai 1993. L’argent donné en sous-main, les mensonges, les menaces. Corruption et subornation de témoins avec l’OM, faux, usage de faux, abus de confiance et abus de bien sociaux dans les comptes du club, fraude fiscale avec son yacht, le Phocéa… Tapie est mis en liquidation judiciaire. Il doit renoncer à ses mandats. Il écope d’une peine de prison ferme dans l’affaire du match truqué OM-Valenciennes, puis dans celle du Phocéa. A sa demande, les deux peines sont confondues. On ne le voit plus en lui que le manipulateur retors, le hâbleur, l’entourloupeur. Les politiques ne dissimulent plus leur mépris. Quand Nanard sort de taule, en juillet 1997, sa carrière d’élu est derrière lui, celle d’homme d’affaires est terminée. Il n’abdique pas, porté par la colère d’avoir été spolié, humilié, brisé. En même temps qu’il repart au combat contre le Crédit lyonnais, il revient à ses anciennes amours, la télé ; il présente Rien à cacher sur RTL 9, puis A tort ou à raison sur TF1, et enfin Bernard Tapie se met à table avec… sur la chaîne Web de La Provence. Il participe à différentes émissions sportives, notamment On refait le match sur RTL. Acquiert un groupe de presse à 60 ans. Devient le patron de La Provence ou de Corse-Matin. Ne lâche rien. 

Depuis le début du nouveau siècle, Bernard Tapie avait écrit deux nouveaux livres, joué dans trois téléfilms, incarné le commissaire Valence dans une série télévisée, monté sur scène pour 4 pièces de théâtre, dont l’adaptation de Vol au-dessus d’un nid de coucou. Il avait soutenu Nicolas Sarkozy en 2007, avant de se fâcher avec lui ; il avait voulu revenir en politique en 2015 – pour « lutter contre l’extrême droite et contre le chômage », expliquait-il au JDD -, il avait évidemment renoncé. Il avait continué de se battre contre le Crédit lyonnais, avant de lutter contre le cancer. Nanard, lui, avait essayé d’influencer les jurés de The Voice pour aider sa fille, candidate malheureuse. Il avait tempêté contre le journaliste Patrick Cohen, qui a raconté l’histoire un matin sur France Inter, promis de porter plainte, puis rien fait du tout. Fidèle à lui-même, à la fois sincère et menteur, charmant et menaçant. 

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