Le mobile money est devenu, en quinze ans, le principal moteur de l’inclusion financière en Afrique. Il est aussi, de plus en plus, une cible fiscale. Ces deux réalités coexistent désormais dans une contradiction qui commence à coûter cher aux économies africaines. Le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) convergent vers le même constat : taxer les transactions numériques freine l’inclusion financière sans générer les recettes espérées. Certains gouvernements commencent à corriger le tir. D’autres cherchent encore leur équilibre.
En Ouganda, tout s’est joué en un exercice budgétaire. Une taxe journalière sur les réseaux sociaux et les transactions numériques est instaurée. Le résultat, documenté par le Rapport économique sur l’Afrique 2026 de la CEA, est immédiat : plus de 2,5 millions d’abonnés Internet perdus et une chute de 25 % des transactions mobile money en quelques mois. Les utilisateurs n’ont pas disparu. Ils sont simplement retournés au cash.
Le cas ougandais est loin d’être isolé. Selon plusieurs données compilées à l’échelle du continent, près d’une vingtaine de pays d’Afrique subsaharienne avaient introduit, fin 2025, une forme de taxation du mobile money. Certains taxent la valeur des transactions, d’autres les revenus des opérateurs, d’autres encore les plateformes numériques elles-mêmes. Sans doctrine commune ni coordination régionale, chaque État expérimente sa propre formule, souvent au détriment des populations les plus vulnérables.
Le paradoxe est frappant : alors même que les grandes institutions internationales recommandent d’utiliser le numérique comme levier de collecte fiscale, plusieurs gouvernements africains continuent d’en faire une cible fiscale directe.
Une infrastructure d’inclusion devenue objet de taxation
Le mobile money représente aujourd’hui plus de 2,1 milliards de comptes enregistrés dans le monde, dont une majorité en Afrique subsaharienne, avec plus de 514 millions d’utilisateurs actifs selon la CEA. Au Kenya, M-Pesa a permis de faire passer le taux d’inclusion financière de moins de 30 % à plus de 83 % en moins d’une décennie. Le mobile money n’est plus un simple service financier : il constitue désormais une infrastructure économique.
C’est précisément parce qu’elle est devenue incontournable que cette infrastructure attire les administrations fiscales. Les transactions numériques sont visibles, traçables et en forte croissance depuis la pandémie de Covid-19. Dans un contexte marqué par une dette élevée, un espace budgétaire réduit et une baisse progressive de l’aide internationale, elles apparaissent comme une source de revenus potentielle.
La tentation est compréhensible. Mais les résultats sont souvent contre-productifs.
Les recherches académiques et les analyses institutionnelles convergent : ces taxes réduisent fortement l’usage des services financiers numériques. Selon le Danish Institute for International Studies, elles peuvent entraîner une baisse de l’utilisation des services jusqu’à 39 % dans certains contextes. Le comportement des utilisateurs est simple : lorsque le coût augmente, ils réduisent leurs transactions, regroupent leurs paiements ou reviennent au liquide.
« Le principe est de mobiliser les recettes tout en ayant un impact limité sur les segments les plus pauvres en s’appuyant autant que possible sur la numérisation là où il y a des bénéfices clairs. » — Amadou Sy, Département Afrique du FMI, Assemblées de printemps, Washington, avril 2026
Le paradoxe fiscal : taxer ce qui élargit l’assiette
L’argument des partisans de ces taxes est essentiellement budgétaire : il faut prélever là où l’activité économique est visible. Une logique compréhensible, mais profondément court-termiste.
Le mobile money est aujourd’hui l’un des meilleurs outils de formalisation économique dont disposent les États africains. En rendant les transactions traçables et en intégrant des millions d’acteurs informels dans des circuits identifiables, il élargit naturellement l’assiette fiscale.
Une étude publiée en 2025, portant sur 36 pays africains, établit ainsi une corrélation positive entre inclusion financière et recettes fiscales. En d’autres termes : plus les populations utilisent les services financiers numériques, plus les capacités de collecte fiscale augmentent — à condition de ne pas décourager leur usage.
Taxer les transactions revient donc à affaiblir le mécanisme même qui permettrait d’élargir durablement les recettes publiques.
La CEA le résume clairement dans son rapport 2026 : le numérique doit être un levier de collecte fiscale, pas une cible.
Le Kenya illustre cette logique alternative. Grâce à l’intégration des données du mobile money dans des systèmes de détection alimentés par l’intelligence artificielle, le pays a réduit la fraude à la TVA de près de 30 % entre 2019 et 2021. Aujourd’hui, le mobile money y traite l’équivalent d’un milliard de shillings par jour pour les paiements liés aux recettes publiques.
Une fiscalité qui pénalise d’abord les plus vulnérables
Au-delà des chiffres, une réalité sociale demeure : ces taxes frappent principalement ceux qui n’ont aucune alternative bancaire.
Une étude approfondie menée pendant trois ans par l’International Centre for Tax and Development (ICTD) sur l’e-levy ghanéen l’a démontré : malgré les exemptions prévues, ce sont les ménages les plus modestes qui ont supporté la charge fiscale la plus lourde.
Dans une région où plus de 85 % des emplois relèvent du secteur informel, le mobile money représente souvent le seul accès au système financier. Pour une commerçante de Kumasi ou un conducteur de mototaxi à Kampala, il ne s’agit pas d’un service de confort, mais d’un outil vital de survie économique.
Les populations les plus aisées disposent, elles, de comptes bancaires et de solutions alternatives. Les autres paient… ou retournent au cash.
« Le coût des données demeure un problème. Si nous voulons vraiment que notre jeunesse utilise ces technologies, nous devons trouver comment rendre leur accès abordable. »
— Stephen Karingi, Directeur de la Division macroéconomique de la CEA-ONU, Tanger, avril 2026
Le risque d’un mauvais signal envoyé aux investisseurs
Une autre conséquence, plus silencieuse, concerne l’attractivité économique. L’Afrique cherche aujourd’hui à attirer des investissements massifs dans ses écosystèmes fintech et numériques. Or, pour de nombreux acteurs du secteur, l’instabilité fiscale constitue un frein majeur. Des taxes introduites sans concertation ou modifiées brutalement créent un climat d’incertitude peu favorable aux investissements de long terme.
Lors des Assemblées de printemps du FMI et de la Banque mondiale en avril 2026, plusieurs dirigeants africains ont insisté sur la nécessité d’investir dans les infrastructures numériques afin de soutenir l’intelligence artificielle et les systèmes financiers digitaux.
Taxer les usages numériques sans vision stratégique envoie donc un signal contradictoire aux investisseurs que le continent cherche précisément à attirer.
Le Ghana, symbole d’un revirement politique
Le Ghana offre l’exemple le plus emblématique. Longtemps présenté comme un modèle d’inclusion financière, le pays introduit en 2022 une taxe sur les transactions électroniques, l’e-levy, initialement fixée à 1,75 %, puis ramenée à 1 %.
Les effets sont immédiats : baisse des volumes de transactions, retour massif vers le cash et forte contestation populaire. Lors de la campagne présidentielle de 2024, les principaux partis promettent sa suppression. Élu président, John Mahama l’abroge officiellement le 2 avril 2025. Le Parlement vote la suppression à l’unanimité.
Mais l’ICTD souligne un autre effet, moins visible : la suppression de la taxe a aussi entraîné la disparition de plusieurs dispositifs de collecte de données fiscales construits autour du système numérique. Le véritable potentiel de l’e-levy ne résidait pas dans la taxe elle-même, mais dans les informations qu’elle permettait de générer sur les flux économiques. Le Ghana a donc perdu à la fois les recettes et les outils.
La voie alternative : utiliser le numérique au service de la fiscalité
Des modèles plus efficaces existent pourtant. Le Kenya demeure la référence continentale, mais d’autres pays avancent également dans cette direction. En Afrique du Sud, les systèmes de conformité fiscale alimentés par l’intelligence artificielle ont généré plus de 101 milliards de rands de recettes supplémentaires entre 2022 et 2023, selon la CEA. Le Rwanda développe des approches similaires.
Dans tous ces cas, la logique est inversée : le numérique sert à identifier les revenus non fiscalisés plutôt qu’à taxer directement les transactions.
Le Nigeria a récemment présenté une approche comparable lors des Assemblées de printemps 2026 : améliorer la mobilisation des ressources publiques tout en réduisant la pression fiscale sur les revenus les plus modestes.
L’équilibre est donc possible.
Taxer les opérateurs plutôt que les utilisateurs, exploiter les données du mobile money pour identifier les acteurs économiques significatifs du secteur informel, connecter les plateformes numériques aux systèmes fiscaux et douaniers : ces solutions existent déjà et produisent des résultats plus durables.
« La question n’est plus de savoir si les Africains peuvent financer cette transformation. La question est de savoir si nous le ferons collectivement, stratégiquement et à grande échelle. »— Claver Gatete, Secrétaire exécutif de la CEA-ONU, Tanger, avril 2026
Un choix politique plus qu’une fatalité
La pression budgétaire qui pousse plusieurs États africains à taxer le mobile money est bien réelle. En 2025, les gouvernements africains consacraient près d’un cinquième de leurs recettes au service de la dette. L’espace budgétaire se réduit, tandis que les besoins sociaux augmentent.
Mais la logique du rendement immédiat peut devenir une impasse stratégique.
Les institutions internationales, les travaux académiques et les expériences nationales convergent désormais vers un constat commun : taxer excessivement le mobile money rapporte souvent moins qu’espéré, fragilise l’inclusion financière et pénalise d’abord les populations les plus modestes.
Le problème n’est plus l’absence d’information. Les données existent. Les alternatives aussi.
Le véritable enjeu est désormais politique : choisir entre une logique de prélèvement immédiat et une stratégie de transformation économique de long terme.
Pour les millions d’Africains que le mobile money a progressivement intégrés dans l’économie formelle, cette différence n’a rien d’abstrait. Elle se mesure en coûts quotidiens, en retour au cash et en années perdues sur le chemin de l’inclusion financière.
Par Yannick Djanhoun, journaliste correspondant, Africanews


![Éclairage | Transactions numériques : le mobile money génère plus de recettes qu’il n’en coûte à condition de ne pas le taxer [Par Yannick Djanhoun] En Ouganda, tout s’est joué en un exercice budgétaire. Une taxe journalière sur les réseaux sociaux et les transactions numériques est instaurée. Le résultat, documenté par le Rapport économique sur l’Afrique 2026 de la CEA, est immédiat : plus de 2,5 millions d’abonnés Internet perdus et une chute de 25 % des transactions mobile money en quelques mois. Les utilisateurs n’ont pas disparu. Ils sont simplement retournés au cash.](https://afrimag.net/wp-content/uploads/2026/05/Tn-320x160.jpg)

![Éclairage | Transactions numériques : le mobile money génère plus de recettes qu’il n’en coûte à condition de ne pas le taxer [Par Yannick Djanhoun] En Ouganda, tout s’est joué en un exercice budgétaire. Une taxe journalière sur les réseaux sociaux et les transactions numériques est instaurée. Le résultat, documenté par le Rapport économique sur l’Afrique 2026 de la CEA, est immédiat : plus de 2,5 millions d’abonnés Internet perdus et une chute de 25 % des transactions mobile money en quelques mois. Les utilisateurs n’ont pas disparu. Ils sont simplement retournés au cash.](https://afrimag.net/wp-content/uploads/2026/05/Tn.jpg)



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