Quand l’IA se met au service de la domination
Mais aujourd’hui, d’autres logiques guident le développement de l’intelligence artificielle. Certaines entreprises incarnent une conception radicalement opposée : celle d’une technologie conçue pour surveiller, contrôler et éliminer

Consultant IC- Intelligence Culturelle
«Je suis venu pour dominer, écraser et anéantir»

Cette phrase, qui semble tirée d’un roman dystopique, émane en réalité du Docteur Alex Karp, Président de la société américaine Palantir Technologies. Fondée en 2003 avec le soutien de l’agence de renseignement étasunienne, la CIA. Palantir s’est imposée comme un acteur central de l’analyse de données et de l’IA au service des gouvernements. Dans une lettre adressée fin avril à ses actionnaires, son Président revendique et assume que ses outils servent à «tuer nos ennemis.»
Le nom de l’entreprise n’est pas anodin : il vient de l’univers de l’écrivain britannique Tolkien, où les palantíri sont des pierres de vision capables de tout montrer, mais aussi de piéger et de manipuler ceux qui les utilisent. Ce symbole illustre bien l’ambivalence de la technologie : promesse de transparence et de puissance, mais aussi risque de dépendance et d’asservissement.
Palantir est critiquée pour sa contribution à une surveillance généralisée et pour la centralisation massive des données. ONG et observateurs dénoncent une dérive autoritaire masquée derrière l’innovation technologique. Pourtant, son modèle prospère : À la clôture de la cloche de la bourse de New York du 12 août, ses actions ont grimpé en flèche de 147 % depuis le début de l’année, ce qui en fait l’action la plus performante du S&P 500 depuis deux années consécutives, la plaçant parmi les sociétés technologiques les plus influentes.
Ces dérives contemporaines prolongent ce que Soljenitsyne, l’auteur de l’Archipel du Goulag, appelait déjà la logique «technogénique» : une puissance technique qui tend à s’autonomiser et à dominer.
De la technogénie à l’aliénation
L’écrivain russe Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) utilisait le terme «technogénique» pour désigner une logique centrée sur la technique, la production matérielle et le progrès illimité. Selon lui, qu’il s’agisse du capitalisme ou du marxisme, ces régimes matérialistes partagent une même dérive : perte du sens du sacré, destruction des communautés, surexploitation de la nature et domination de l’homme par ses propres outils. Cette dynamique, affirmait-il, pouvait mener à l’aliénation et même à l’autodestruction de l’humanité.
Cette inquiétude est partagée par d’autres penseurs du XXᵉ siècle. Martin Heidegger (La question de la technique, 1954), Jacques Ellul (La Technique ou l’enjeu du siècle, 1954) ou encore Ivan Illich (La Convivialité, 1973) rappellent que la technique n’est pas neutre : elle structure notre rapport au monde et peut s’autonomiser jusqu’à échapper à la maîtrise humaine.
Marcel Jousse, l’oralité comme savoir
Jésuite et anthropologue du geste et du rythme, Marcel Jousse (1886-1961) propose une voie originale. Dans Le Style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs (1925), il démontre que les cultures orales, trop souvent marginalisées par la science moderne, ne sont pas «primitives» : elles possèdent leurs propres logiques de pensée, enracinées dans le corps, la voix et le rythme.
Pour Jousse, le savoir est une cognition incarnée. Le geste, la mémoire corporelle et la voix participent à la construction de la pensée. Il plaidait pour que la science moderne reconnaisse ces formes de connaissance et les intègre à son propre édifice.
Vers une IA inclusive
Si elle est pensée dans une perspective interculturelle, l’intelligence artificielle peut prolonger cette ambition. Elle devient alors un outil de sauvegarde active des patrimoines oraux : traditions africaines, asiatiques, américaines, océaniennes ou européennes, mais aussi langues minoritaires, pourraient être documentées, modélisées et transmises aux générations futures.
Une telle IA ne se réduit pas à une logique technogénique. Elle devient au contraire une technologie au service de la diversité, créant des passerelles entre savoirs traditionnels et innovations contemporaines.
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Entretien avec le Pr. Willy Bongo-Pasi Moke Sangol, Recteur de l’Université panafricaine en RD Congo
La francophonie, une autre approche du monde
Dans un monde régenté par les logiques technologiques de domination, la francophonie peut proposer un modèle alternatif. En conjuguant innovation et préservation culturelle, elle peut promouvoir une IA compétitive, éthique et respectueuse des identités.
L’héritage de Marcel Jousse nous rappelle que le progrès véritable ne réside pas seulement dans la puissance technique, mais dans la reconnaissance et l’intégration des multiples manières de penser, de dire et de transmettre le monde.
Une francophonie unie autour de cette vision transformerait l’IA en un levier de coopération, de souveraineté partagée et de créativité collective.
AFRIMAG va à la rencontre du Professeur Willy Bongo-Pasi Moke Sangol, Recteur de l’Université panafricaine au Congo et Doyen honoraire de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Kinshasa pour le consulter sur les enjeux du geste, de l’oralité… source d’inspiration pour nous de plus de 340 millions de francophones.
AFRIMAG : Les lois anthropologiques de Marcel Jousse peuvent-elles éclairer et expliquer la pérennité de la littérature africaine ?
Pr. Willy Bongo-Pasi Moke Sangol : Les lois anthropologiques de Marcel Jousse éclairent et expliquent la pérennité de la littérature africaine, (les récits, les contes et les épopées). Le rythmisme, le mimisme (le geste et la voix), le bilatéralisme (structure du corps), le formulisme sont des lois anthropologiques de l’oralité. L’anthropos ne connaît que ce qu’il reçoit, enregistre, joue et rejoue par ses gestes récepteurs expressifs, globaux ou oraux. Il est un microcosme conscient qui rejoue cinétiquement, «mimographiquement» et «mimoplastiquement» un macrocosme inconscient. Il est un être à deux battants. Placé au centre, il partage le cosmos selon sa structure bilatérale et corporelle du haut et du bas, de la gauche et de la droite, d’avant et d’arrière. (Anthropologie du Geste : 203-228)
L’oralité est une forme d’art vivante et souple, flexible, adaptable aux circonstances, au public et au temps. Dans les contextes culturels où la tradition orale est prédominante, le mimisme et la transmission orale sont essentiels. Les récits, transmis de génération en génération par l’imitation et la répétition, sont souvent accompagnés de gestes et d’intonations qui enrichissent leur signification.
La loi du bilatéralisme détermine la structure narrative. La structure bilatérale de l’être humain, qui se réfléchit dans sa manière de s’exprimer, peut se retrouver dans les structures narratives des contes africains. Les contes animaliers africains, par exemple, montrent une forte structure binaire (comme l’opposition entre deux personnages ou deux situations) qui peut être analysée à la lumière du bilatéralisme.
La littérature orale transmise de bouche à oreille assure la continuité de la culture et de la mémoire collective à travers la famille, les griots, les conteurs et les chanteurs. Elle joue un rôle éducatif et social fondamental dans l’éducation des enfants, transmettant des valeurs, des normes et des connaissances essentielles à la vie sociale.
Les professionnels de la parole, les griots, les conteurs et les chanteurs sont les détenteurs de la mémoire sociale, du savoir et de l’histoire. Les écrivains africains intègrent des éléments de la tradition orale dans leurs œuvres, et le théâtre moderne s’inspire des contes et des légendes pour renouveler ses formes. Les nouvelles technologies, comme la radio, la télévision et internet, offrent de nouveaux canaux pour la diffusion et l’enregistrement de la tradition orale.
AFRIMAG : L’oralité et le geste occupent-ils une place pédagogique centrale dans l’enseignement maternelle et primaire en RDC ?
Pr. Willy Bongo-Pasi Moke Sangol : Certaines écoles primaires de la RD Congo procèdent par la «pédagogie gestuelle» basée sur l’oralité et le geste. Le geste est utilisé par les enseignants comme méthode pour soutenir et capter l’attention des enfants pour l’apprentissage, favoriser la mémorisation, affiner la compréhension et construire le langage.
S’inspirant des lois de l’anthropologie du geste (AG) et de l’oralité de Marcel Jousse, (rythmo-mimisme, bilatéralisme, formulisme) les enseignants guident l’attention des enfants vers des objets concrets (concrétisme et gestes de pointage). Pour structurer un discours et organiser l’information, le maître utilise des gestes de battement. Le geste iconique ou de représentation est utilisé pour décrire des objets, créer une image mentale composer des idées ou des relations.
Cette méthode offre aux élèves un apprentissage plus participatif et interactif là où le matériel didactique est très limité. Le maître et la leçon sont mangés par le disciple (cfr Manducation de la parole). Enfin, des études ont démontré que les élèves ayant suivi cette méthode réussissent facilement leurs études jusqu’à l’Université.
AFRIMAG : Dans quelle mesure le «Rite Zaïrois de la messe»(RDC) peut-il être interprété à la lumière de l’anthropologie de la pensée de Marcel Jousse ?
Pr. Willy Bongo-Pasi Moke Sangol : Le Concile Vatican II insiste sur l’inculturation et Rome a approuvé le Rite Zaïrois de la messe en 1988 comme une adaptation africaine du Missel romain pour la messe catholique. Les ornements liturgiques colorées (aubes du célébrant) évoquent le rôle des chefs dans les sociétés africaines. Le rite ajoute des « Nkumu » (sages) et des fillettes danseuses autour du prêtre pour renforcer l’ancrage culturel de la célébration.
La Messe zaïroise (Rite zaïrois) peut être considéré comme une mise en pratique des lois de l’anthropologie de Jousse. Elle engage le corps entier (Rythmo-mimisme corporel). Le chant, accompagné de battements de mains et de mouvements rythmés « rejoue » et incarne la pensée par le geste. Les chants, les acclamations et les répétitions permettent aux fidèles d’intérioriser la Parole de Dieu de manière plus profonde et mnémonique. La parole n’est plus une information reçue, mais une nourriture spirituelle assimilée par l’assemblée (cfr Manducation de la Parole).
La participation du peuple est active. La Messe n’est pas célébrée pour le peuple, mais par le peuple. Sa structure, avec des moments d’acclamations et de dialogue entre le prêtre et l’assemblée, correspond à la nature de la tradition orale où le savoir est transmis et «rejoué» collectivement.
AFRIMAG : Au sein de la francophonie, quel rôle l’oralité et le geste pourraient-ils jouer dans l’enrichissement des cultures et des civilisations de l’écrit ?
Pr. Willy Bongo-Pasi Moke Sangol : Marcel Jousse répond indirectement à cette question en s’interrogeant : «Comment arriver à distinguer dans le comportement humain ce qui est ethnique, donc particulier à un milieu, de ce qui est anthropologique, donc permanent et universel ?» (AG :11). Paraphrasant Aristote (Poétique IV,2), il estime que «L’homme est le plus mimeur des animaux et c’est par le mimisme qu’il acquiert toutes ses connaissances» (AG :55).
La théorie de Marcel Jousse, basée sur l’oralité et le geste considère l’homme (anthropos) comme un « animal mimans« , un « anthropos mimeur » du réel, un complexus de gestes ou mouvements corporels significatifs. Elle offre une belle perspective pour la création littéraire au sein de la francophonie. Le geste et le mouvement du corps peuvent devenir des sources d’inspiration pour les auteurs, enrichissant ainsi la description des personnages et des actions.
Le contact avec les cultures de tradition orale influence la littérature francophone. Les écrivains intègrent des éléments de l’oralité, comme les proverbes, les contes, les rythmes et les cadences de la parole, pour créer des textes plus authentiques et vivants. Le formulisme joussien favorise l’apparition des chefs-d’œuvre de l’expression humaine. Les traditions orales sont des instruments essentiels pour transmettre le savoir, les valeurs et les coutumes de génération en génération, enrichissant ainsi le patrimoine culturel des sociétés.
L’oralité et le geste, compléments essentiels ne sont pas en opposition à l’écrit. Ils enrichissent les cultures de l’écrit. Ils apportent une profondeur une vitalité et une dimension humaine qui transcendent le texte. En tant qu’espace de plurilinguisme et de diversité culturelle, la francophonie, doit mettre en valeur ces pratiques pour un enrichissement mutuel et une meilleure compréhension entre les peuples. La valorisation des récits oraux dans un cadre francophone permet de créer des ponts entre différentes cultures, en favorisant l’écoute et la compréhension mutuelle, et en reconnaissant la richesse de la diversité culturelle.
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