Entre fragmentation du monde, crises africaines et retour des logiques de puissance, la francophonie peut-elle devenir un espace de recomposition fondé sur la responsabilité, la justice et la diversité ?
Un monde où la puissance redevient brute
Dans un contexte international marqué par le retour des logiques de puissance et la fragmentation de l’ordre mondial, les dynamiques internationales confirment un mouvement de fond : la compétition accrue entre grands acteurs et l’affaiblissement des mécanismes de régulation collective. Dans ce paysage global, les tensions politiques et sécuritaires se multiplient, notamment en Afrique et dans les espaces périphériques de la mondialisation.
Ce contexte invite à repenser la nature même de la puissance et ses conditions de légitimité.
Puissance et responsabilité : une lecture morale du politique
Une lecture contemporaine du Chemin de Croix attribué au pape Léon XIV invite à considérer la puissance sous un angle exigeant : elle n’est légitime que lorsqu’elle reste reliée à la responsabilité, à la justice et à la dignité humaine. Cette interprétation permet de relire l’histoire des constructions politiques modernes, notamment dans les espaces francophones.
Dans de nombreux contextes, la construction des États et des ensembles politiques s’est appuyée sur des dynamiques de centralisation et d’uniformisation. S’ils ont parfois renforcé la cohésion institutionnelle, ces processus ont aussi produit des effets durables, en marginalisant certaines diversités locales et en générant des impacts humains, environnementaux et territoriaux persistants. Ces trajectoires relèvent de choix politiques situés, et non d’une fatalité historique.
Dans cette perspective, comme le souligne Christopher Hayes dans The Twilight of the Elites, la compétence des élites ne garantit pas leur responsabilité. Lorsque les systèmes de décision se déconnectent des réalités vécues, ils peuvent produire des effets contraires à l’intérêt général. La francophonie peut tirer de cet enseignement une orientation essentielle : articuler puissance et justice, compétence et responsabilité.
Quand la puissance se déconnecte de l’éthique
L’expérience historique montre que la puissance, lorsqu’elle se détache d’une exigence éthique, produit des déséquilibres profonds : conflits, déplacements de populations, destructions humaines et transformations durables des écosystèmes et des ressources.
Ces dynamiques ne relèvent pas seulement du passé. Elles se prolongent aujourd’hui dans plusieurs régions africaines — du Sahel au Soudan, de l’Est de la RDC au Tigré — où s’entrelacent violences armées, fragilités institutionnelles, tensions religieuses, pressions climatiques et influences extérieures. Ces réalités rappellent que la puissance ne peut être durable sans responsabilité.
L’Afrique comme espace de pensée et d’action
Face à ces défis, l’Afrique n’est pas seulement un espace de crises, mais aussi un lieu d’élaboration de réponses politiques et morales.
Les réflexions portées par les évêques d’Afrique de l’Ouest, réunis au sein de CERAO, soulignent l’importance de la justice, de la paix, de la solidarité et de la responsabilité environnementale et liée à notre maison commune face aux déséquilibres contemporains. Ces démarches illustrent l’émergence de réponses endogènes aux enjeux de gouvernance et de cohésion.
La francophonie comme espace de relation
Dans ce contexte, la francophonie peut être repensée non comme un système d’uniformisation, mais comme un espace de coopération fondé sur la reconnaissance des pluralités.
La diversité n’y est pas un obstacle à l’unité : elle en est la condition. La puissance, dès lors, ne consiste plus à homogénéiser, mais à relier, protéger et rendre possible.
Une exigence de cohérence
La réflexion contemporaine sur la puissance conduit à une exigence simple, mais décisive : puissance, justice et responsabilité ne peuvent être dissociées.
Dans un monde traversé par des recompositions profondes, la francophonie peut contribuer à cette redéfinition en articulant héritages historiques, réalités africaines et exigence éthique.
En ce temps de l’Ascension, cette réflexion prend une résonance particulière : l’espérance ne se sépare ni de la responsabilité, ni de la justice, ni de la reconnaissance de l’autre.
Benoist Mallet Di Bento
Consultant en stratégie territoriale & innovation géopolitique. Administrateur de réseaux francophones




![Tribune | Francophonie : sortir de la puissance sans responsabilité [Par Benoist Mallet Di Bento] Dans un contexte international marqué par le retour des logiques de puissance et la fragmentation de l’ordre mondial, les dynamiques internationales confirment un mouvement de fond : la compétition accrue entre grands acteurs et l’affaiblissement des mécanismes de régulation collective. Dans ce paysage global, les tensions politiques et sécuritaires se multiplient, notamment en Afrique et dans les espaces périphériques de la mondialisation.](https://afrimag.net/wp-content/uploads/2026/05/Ice-.webp)






