La croissance économique ne rime pas – ne rime plus – avec la protection de la terre. L’une est même en train de «tuer» l’autre, selon de multiples recherches menées depuis des décennies, sur le changement climatique qui, depuis le début du XIXe siècle, n’est plus un phénomène naturel, tout simplement, mais des variations résultant principalement de l’activité humaine, notamment de l’utilisation des combustibles fossiles (tels que le charbon, le pétrole et le gaz).
Le Club de Rome alertait, il y a un demi-siècle, sur ce danger planétaire en publiant son célèbre rapport, «Les limites à la croissance», affirmant qu’en l’absence de changements importants dans les modes de consommation, «la dégradation de l’environnement et l’épuisement des ressources naturelles conduiraient à un déclin catastrophique des populations et des niveaux de vie.»
En 2023, le constat est alarmant. L’appréhension du risque de destruction de la planète n’a pas conduit à la prise de décision susceptible de le conjurer, ou même de l’atténuer. Les pays qui polluent le plus – généralement ceux qui gouvernent le monde – ne tiennent nullement compte des facteurs aggravants comme l’explosion démographique (la planète compte aujourd’hui huit milliards d’habitants), ce qui, par conséquent, augmente également la consommation dans le monde, par l’effet de la croissance, et provoque, malheureusement, un recul de presque tous les indicateurs environnementaux.
Au cours des deux dernières décennies, le monde a perdu plus de 10 % de son couvert forestier. La qualité de l’eau baisse dans les pays riches comme dans les pays pauvres, ce qui menace la croissance et nuit à la santé publique. Actuellement, la pollution atmosphérique réduit la durée de vie moyenne de 2,2 ans et fait chaque année plus de victimes que l’ensemble des guerres et des diverses formes de violence. Enfin, 40 % des terres sont aujourd’hui considérées comme dégradées, ce qui aggrave la crise climatique, réduit la biodiversité et menace la sécurité alimentaire.
Le péril planétaire est donc bien réel et il se pose en termes de choix. De dilemme. Entre la croissance économique et la protection de la terre. Les plus optimistes d’entre-nous retournent la question cruciale, celle qui a fait de Prométhée le symbole du progrès, de l’homme à la fois conquérant et victime de sa démesure, en se demandant si l’on peut utiliser notre capital naturel de manière plus efficace et permettre aux populations de mener une vie meilleure tout en protégeant notre planète de la destruction ?
Les hommes peuvent «mieux faire» donc. Dans presque chaque pays, l’exploitation du capital naturel ne répond pas au modèle qu’exige la situation décrite par une équipe de scientifiques qui a travaillé sur cette question dans le cadre d’une association entre la Banque mondiale et Natural Capital Project. Un partenariat entre 250 groupes à travers le monde qui a développé une approche systémique pour peser les avantages de la nature.
Ce partenariat a favorisé la mise au point de modèles agricoles, écologiques et économiques qui peuvent aider les hommes à faire le meilleur usage possible de la terre, de l’eau et de l’air. Ils reposent sur de formidables quantités d’informations (plus de huit milliards de données) concernant les forêts et la végétation, la production agricole, les ressources en eau, le climat et la pollution atmosphérique. Les résultats de leur analyse sont détaillés dans un nouveau rapport intitulé en anglais Nature’s Frontiers, Achieving Sustainability, Efficiency, and Prosperity with Natural Capital.
Cette modélisation conduit à revoir l’ensemble de nos pratiques de vie actuelles. Mais sommes-nous prêts à l’appliquer, systématiquement, par exemple, à des cultures non adaptées aux conditions climatiques et géographiques locales, tandis que des terres plus propices à l’agriculture sont utilisées pour l’élevage ?
La mauvaise utilisation du capital naturel empêche de maximiser les bénéfices qu’il pourrait rapporter et donc à relever les défis les plus urgents concernant la protection de la planète terre. Actuellement, le monde retire environ 401 milliards de dollars par an de ses terres. Si tous les pays réduisaient leur déficit d’efficacité de production tout en maintenant le niveau actuel de stockage du carbone, ils pourraient presque doubler ce chiffre pour atteindre 730 milliards de dollars par an et parvenir à la frontière d’efficience. Ce résultat pourrait être obtenu sans impact sur l’environnement, comme des rejets de carbone ou de méthane, ou des pertes de biodiversité. Cela représenterait plus que les calories nécessaires pour nourrir le monde jusqu’en 2050, date à laquelle les Nations Unies prévoient que la population mondiale atteindra 10 milliards de personnes. Un énorme défi à relever en conciliant croissance économique et protection de la planète.











