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Emmanuel Macron, Achille Mbembé : une farce diplomatique

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Paris, le 28 mars 2021. Aristote emploie le terme péripétie pour désigner le fait qu’une attitude se renverse en son contraire ou qu’une pensée se retourne dans son opposé. Pour Hegel, l’Aristote des temps modernes, un tel renversement (passage en un contraire) n’est que le dévoilement nécessaire d’un fond jusque-là caché et qui ne peut qu’apparaître. Mario de Andrade disait, en une formule juste, le temps est un révélateur de ce que sont et valent les hommes.  

Par Pierre Franklin Tavares

Docteur de l’université de Paris-1

Ainsi, à grand renfort de tambours, après avoir été des années durant l’un de ceux qui auront le plus fustigé Emmanuel Macron sur la France-Afrique, subitement, Achille Mbembé en devient l’hôte, qui apprécie et vante le mérite de son invitation au 28e Sommet Afrique France. Du statut de grand pourfendeur, trop facilement acquis et à peu de frais, on le découvre complimenteur effervescent. Quelle métamorphose et quelle conversion ! Johann Gottlieb Fichte fit le chemin inverse. En effet, après avoir été le panégyriste impénitent de la Révolution française, il écrivit le Discours à la nation allemande qui en fut l’hostilité déclarée. 

Mais si Fichte put donner et expliquer ses raisons, notamment patriotiques, Achille Mbembé est littéralement tétanisé, mal à l’aise et contrit lorsqu’il est requis, comme pris dans la quasi-impossibilité de justifier le fondement en raison pour lequel il s’est si promptement retourné. Sans argument, pour toute justification, il n’avancera que trois ‘’opinions’’ somme toute médiocres et quelque peu légères. Tout d’abord, une «opportunité» qu’il n’entend pas laisser gâcher, mais qui d’évidence l’expose au risque d’opportunisme ; ce qui est le cas, d’autant plus qu’opportunitéet opportunisme sont cousins sémantiques et l’on glisse aisément de l’un à l’autre. Ensuite, sa réponse favorable à l’appel de Macron pour une mission de ‘’parrainage’’ des «générations nouvelles». Rien que cela ! On pourrait pouffer à s’étouffer. Enfin, la probable possibilité de réformes diverses (monétaires, patrimoniales, politiques, etc.).

Mais, ce qui le plus frappe dans l’exposé de telles «opinions», c’est qu’elles n’ont précisément rien à voir, elles sont sans rapport avec le thème principal et officiel du Sommet : «Solutions pour la Ville et les territoires durables». Alors comment ne pas s’étonner que, tout le long de son interview sur Radio France Internationale (RFI Afrique) par le journaliste Christophe Boisbouvier, Achille Mbembé n’ait à aucun moment songé à développer ne fut-ce qu’un semblant d’argumentaires qui montrerait en quoi et comment son implication serait à l’avantage des villes africaines en si grande difficulté depuis plusieurs décennies et qui sont dans l’attente d’une impulsion décisive les mettant à hauteur des villes modernes des autres continents ? En vérité, cet «oubli» est un double indicateur. D’un côté, Achille Mbembé sait pertinemment qu’il n’a nullement l’habilitation statutaire, l’expertise scientifique et l’expérience personnelle pour traiter d’un tel sujet, c’est-à-dire des villes durables. Il n’est pas «l’homme qu’il faut à la place qu’il faut», selon le vieux mot de Platon. Et point n’est ici besoin d’être grand clerc pour s’apercevoir que l’intentionnalité (visée) est portée par l’opportunisme, l’inexpérience et l’inexpertise, avec pour but sans doute le vœu secret d’être ou de devenir un conseiller du Chef d’état français. Mais, pourquoi pas, au demeurant ? Toutefois, quel Noir a-t-il jusqu’ici convaincu Emmanuel Macron de toucher aux «fondamentaux» des rapports entre la France, devenu puissance moyenne-moyenne dans le monde et en net recul en Afrique y compris francophone (Mali, Centrafrique, etc.) avec l’Afrique ? Pourquoi Achille Mbembé réussirait-il là où le mort-né Conseil présidentiel africain a échoué ? Seule une ‘’pensée magique’’ peut porter une telle illusion.      

D’un autre côté, Emmanuel Macron commet une grave erreur ? En effet, puisqu’il s’agit de proposer des solutions pour des Villes durablesen Afrique, n’eût-il pas été plus judicieux, plus adéquat et plus pertinent de débattre avec un maire africain qui aurait réussi à développer sa ville sur des critères écologiques (durables) ou avec un maire qui, ayant échoué sur un modèle de développement urbain classique, pourrait expliquer les bienfaits et la nécessité de villes durables ? Aussi pourquoi donc Emmanuel Macron choisit-il un universitaire qui n’a jamais exercé une fonction publique territoriale, qui n’est pas connu pour être un expert des villes, sans jamais songer à attribuer ce rôle à un géographe ou un historien des villes africaines, préférant un néophyte, un béotien ? N’y a-t-il donc aucun expert ou un maire au Maroc qui, engagé dans la transition écologique du Royaume chérifien, n’eût pu légitimement occuper cette fonction ? Et au Rwanda, aucun expert du projet Wakanda (anciennement Green city Kigali) ou au Burkina Faso du projet Yennenga ?  Pourquoi Emmanuel Macron choisit-il un ‘’intellectuel-RFI’’ quasi ignorant des « villes durables » pour co-débattre des villes durables en Afrique, en lieu et place d’un Expert dans cette matière ? Et pourquoi Achille Mbembé accepte-il d’assumer une fonction pour laquelle il n’est pas le plus qualifié ?

Achille Mbembé est un « intellectuel-courtier », c’est-à-dire qui ne crée aucune plus-value épistémologique (valeur scientifique ajoutée) mais se contente de prélever quelques taxes douanières sur le dos des immigrations noires de France, en se posant et se proclamant accompagnateur des générations nouvellesvendues pour une bouchée de pain ! Ce n’est que duplication de l’antique commerce de pacotille, vieil échange de verroterie, qui troque les « immigrations noires » en feignant de croire qu’elles sont des diasporas alors qu’elles ne sont même pas constituées comme telles.

Mais que veut Emmanuel Macron ? Il avance un motif : revoir les fondamentaux des relations de la France avec l’Afrique. Pourquoi pas ! L’intention est louable ? Mais si tel est le cas, pourquoi ne le ferait-il pas avec ses homologues africains qui, eux, dirigent des États ? Dans ce dossier pour le moins stupéfiant, Achille Mbembé apparaît comme le nigaud et Macron le farceur, au sens que Kierkegaard prête à cette notion.  

Et si l’on devait traduire cette «farce» dans le langage de La Fontaine, nous serions dans la république des Grenouilles. Dans le langage de Théophraste, auteur des Caractères, nous retrouverions toute la description du Flatteur. Car le flatteur sait l’art de la critique bruyante qui ne vise qu’à le rapprocher du prince pour s’en attirer les faveurs et les avantages.  Chacun est savant d’un des principaux préceptes théoriques de la mécanique quantique : «Tout ce qui peut arriver arrive». Si un trait d’ironie nous était ici permis, nous dirions que la relation entre Emmanuel Macron et Achille Mbembé en relève.

Au vrai et dussions-nous le répéter, il faut savoir être (un) Africain. Amilcar Cabral avait choisi de l’être à la manière de Saint-Augustin qui fit du savoir et de la fidélité au savoir le double gage de tout engagement sérieux, et non pas africain à l’allure de Mobutu où le folklore était exhibé comme caution d’une facétie érigée en politique publique. Qu’est-ce que le sérieux ? Kierkegaard nous livre une définition : «le sérieux et le rapport de la liberté à la tâche de la liberté».

Mais ne terminons pas nos propos en laissant Emmanuel Macron à ses errements françafricains. Suggérons-lui une contre-proposition pour le succès du 28e Sommet Afrique France prévu le 28 juillet prochain, à Montpellier, en son mois le plus chaud que rafraîchit une brise de mer, une grande ville estudiantine et un carrefour français située entre l’Espagne, l’Italie et la Méditerranée. Prenons au mot Emmanuel Macron, qui veut reprendre les «fondamentaux» de cette relation équivoque entre la France et l’Afrique. Il le pourrait non pas en invitant Achille Mbembé, mais bien plutôt un opposant africain reconnu pour ses vertus démocratiques et qui, pour ne pas déroger aux règles du Protocole d’État, ne devra pas être francophone afin de ne pas heurter les Chefs d’États francophones d’Afrique. Sous ce rapport, le ghanéen John Dramani Mahama ou le caboverdien Pedro Pires eurent pu être de solides références. Car que peut encore la France en Afrique, si ce n’est consolider les processus démocratiques en favorisant les consensus nationaux ? Le débat serait autrement relevé, au plus grand avantage de la France et pour le meilleur bénéfice de l’Afrique. Car à l’étranger la France n’est elle-même que dans le souvenir de la République universelle.

Le sérieux, c’est cela. Rien d’autre.  

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