Productivité agricole : En finir avec le paradoxe du continent africain
Recherche agronomique : La co-construction des solutions est la clé du succès
L’accélération du changement climatique et la fragmentation des exploitations agricoles en Afrique posent des nouveaux défis à la recherche agronomique, relève le Pr. Bruno Gérard, Doyen du Collège d’Agriculture et des Sciences Environnementales de l’UM6P. En plus de ces variables, il faut toujours privilégier une approche systémique car les enjeux ne sont pas que techniques, mais aussi socio-économiques.
Entretien réalisé par Abashi Jeff. Shamamba
AFRIMAG : De vos différentes expériences africaines, quel premier diagnostic feriez-vous de la recherche agronomique dans les pays où vous avez exercé ?
Bruno Gérard : La recherche agronomique en Afrique est avant tout une recherche appliquée basée sur une approche participative qui associe étroitement les communautés. Les rendements dans l’agriculture pluviale en Afrique sont en général de 50-70 % inférieurs à ceux qui pourraient être réalisés avec des bonnes pratiques agronomiques et une meilleure utilisation d’intrants. La recherche ne doit pas uniquement se focaliser sur les approches participatives avec les communautés mais également sur les aspects institutionnels, économiques, et les politiques publiques. Les contraintes ne sont pas uniquement techniques, mais socio-économiques et institutionnelles.
Pour améliorer les rendements agricoles, il faut travailler à la fois sur les innovations technologiques, les itinéraires techniques et les innovations financières et institutionnelles. On sait que depuis les Plans d’Ajustement Structurel (PAS) des années quatre-vingt, il y a moins d’investissements publics dans l’agriculture.
La recherche agronomique englobe différentes disciplines qui doivent s’intégrer dans une approche systémique. Il y a d’un côté, l’aspect production mais il ne faut jamais perdre de vue les problématiques de l’accès au marché, de la gestion des risques qui permettent aux exploitants de minimiser les risques lorsqu’ils investissent. La question n’est pas seulement technique, mais aussi socio-culturelle : cela veut dire que la recherche agronomique doit mettre les agriculteurs au cœur de ses objectifs. On ne peut pas uniquement se focaliser sur la recherche, mais on doit regarder les problèmes du sol, des ravageurs des cultures, de l’eau, de l’alimentation animale, etc. Toutes ces variables doivent être intégrées dans une approche de co-construction des solutions. C’est ça la clé du succès. Au niveau du collège à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), nous avons dix entités qui travaillent sur des thématiques particulières, mais nous essayons de construire de plus en plus des approches intégrées qui mettent en valeur les résultats pluridisciplinaires et à terme, nous l’espérons, contribuer à un impact à échelle.
AFRIMAG : Comment surmonter le frein lié à la fragmentation des exploitations agricoles ?
Bruno Gérard : Effectivement, c’est un vrai challenge. L’agriculture africaine est largement dominée par des petites exploitations familiales, pour beaucoup une fonction principale de subsistance et donc des difficultés pour avoir une approche commerciale. Beaucoup de petits exploitants ont du mal à dégager des revenus qui mettent leur famille au-dessus du seuil de pauvreté. De plus, le changement climatique et la dégradation des sols donnent lieu à des conditions de moins en moins favorables à la production agricole. Du fait de la croissance démographique encore importante, les exploitations agricoles sont de plus en plus morcelées
“L’agriculture africaine est dominée par des petites
exploitations familiales qui ont des difficultés pour
avoir une approche commerciale”.
La plupart des exploitations agricoles en Afrique sont mixtes, combinant agriculture et élevage. De ce fait, toute approche d’intensification doit s’appuyer sur une intégration des productions végétales et animales Ces deux compartiments sont indissociables, surtout que dans beaucoup de cas, la production animale assure de la stabilité aux exploitations agricoles en ramenant des revenus supplémentaires et une meilleure alimentation.
En ce qui concerne la diversification des systèmes de production, les exploitations agricoles en Afrique sont souvent diversifiées mais dépendent principalement de la culture des céréales (mil, sorgho, maïs, blé suivant l’ agroécologie) aussi parfois, des tubercules comme le manioc pour garantir la sécurité alimentaire des familles. Une diversification avec des cultures de rente permet de générer des revenus supplémentaires mais doit se faire sans mettre en péril la sécurité alimentaire. Les cultures de rente demandent également un meilleur accès au marché et de chaînes de valeur opérationnelles.
AFRIMAG : Le changement climatique est-il devenu le fil conducteur de la recherche dans le domaine agricole ?
Bruno Gérard : Oui, sans aucun doute. La récurrence des sécheresses, des inondations sont aujourd’hui des paramètres incontournables dans tout programme de recherche agronomique. Ce n’était pas forcément le cas au début des années quatre-vingt-dix quand j’ai commencé ma carrière au
Niger. On parlait très peu de changement climatique même si on parlait déjà à l’époque du climat et de sécheresse. Aujourd’hui, on constate une variabilité exacerbée de la pluviométrie dans beaucoup de régions africaines et une mauvaise distribution des pluies au cours de la même saison. Mais ce n’est pas tout, l’augmentation des températures et les températures extrêmes ont également des effets néfastes sur le rendement des cultures. Comme ailleurs dans le monde, les agriculteurs africains gèrent l’incertain quand il s’agit de la météo. Les changements climatiques évoluent plus vite que ne le prévoyaient les experts il y a encore quelques années. Ils s’imposent naturellement à la recherche agronomique. Dans la génétique par exemple, nous cherchons de plus en plus des variétés de cultures plus résistantes à la sécheresse ou aux hautes températures. Les changements climatiques ont également un impact sur les maladies et les ravageurs. De meilleurs calendriers culturaux, notamment les dates de semi et de récolte, une fertilisation raisonnée, des cultures et des variétés mieux adaptées à ces changements sont des options que nous recherchons. Nous travaillons à la fois sur le court et le long terme pour apporter aujourd’hui des solutions mais également se préparer à résoudre les problèmes de demain.
AFRIMAG : Les grandes cultures vivrières telles que le riz, le sorgho ou le maïs, très consommées en Afrique, concentrent le gros des ressources de la recherche agronomique au dépend d’autres plantes domestiques «historiques» plus résilientes aux effets des ravageurs et du réchauffement climatique. Où faut-il placer le curseur des priorités ?
Bruno Gérard : Vous soulevez là un point crucial sur lequel nous travaillons actuellement. La diversification des cultures est quelque chose d’important surtout par rapport au principe de résilience. D’ailleurs, dans un Symposium que notre collège co-organise en octobre (African Plant Breeder), des sessions spéciales seront dédiées aux cultures «oubliées». On ne peut pas produire que du maïs et du riz au motif que ce sont des aliments de base pour des millions de personnes en Afrique. Ce qui est vrai pour la finance l’est aussi pour l’agriculture. La diversification permet de diluer et de gérer le risque. L’agriculture africaine ne doit pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Les céréales restent néanmoins la source principale d’apport calorique pour l’alimentation humaine en Afrique.
Quand on analyse les besoins alimentaires de base sur le continent, ceux-ci sont d’abord caloriques. Pour une culture comme le maïs par exemple, son rendement potentiel est de 10-12 tonnes à l’hectare alors que les rendements des agriculteurs sont souvent de 2-4 tonnes à l’hectare. Une intensification de la culture des céréales permettrait de libérer des terres agricoles pour une diversification avec des légumineuses et des cultures de rente.
Dans certains pays, l’augmentation de la production agricole en réponse à la croissance démographique, s’est faite par extensification au détriment de terres marginales, des forêts ou des pâturages. Le risque c’est de mettre en danger les terres qui n’étaient pas forcément à vocation agricole.
AFRIMAG : Comment la recherche s’adapte à des environnements si différents en Afrique ? Entre le Sahel où la pluie est une denrée rare et l’Afrique centrale, où il pleut 9 mois sur 12, il y a très peu de points communs.
Bruno Gérard : Ces facteurs climatiques et bio-physiques que vous mentionnez sont des données d’entrée pour la recherche. Au Sahel, les sécheresses et la répartition des pluies sont de vrais défis tandis qu’en Afrique équatoriale, une région plus humide, le problème concerne plus la gestion de mauvaises herbes, des maladies des plantes ou la menace des insectes.
On ne peut pas produire que du maïs et du riz au
motif que ce sont des aliments de base pour des
millions de personnes en Afrique. Ce qui est vrai
pour la finance, l’est aussi pour l’agriculture”.
Selon les régions, la pression sur la production agricole peut être de nature différente. C’est ainsi que dans une zone humide comme l’Afrique centrale, il y a plus d’options pour l’intensification des cultures en raison du faible risque lié à la pluviométrie. Ceci dit, quelles que soient les conditions climatiques, les principes de base sont les mêmes. Mes arrières grand oncles étaient petits agriculteurs du sud de la Belgique (la Gaume) et dans mes échanges avec les agriculteurs africains, je retrouve exactement les mêmes préoccupations que chez les petits exploitants agricoles belges : la commercialisation, le financement, le risque, etc. La prise de décision se trouve toujours au niveau des exploitants. La recherche vient en soutien en apportant des outils et des moyens d’améliorer les schémas de production. Et évidemment les politiques publiques agricoles (ou leur absence) influencent grandement les changements et les trajectoires de systèmes agraires.
AFRIMAG : À eux seuls, les progrès de la recherche ne peuvent pas impacter sensiblement les rendements agricoles en Afrique si la mécanisation et le bon usage des engrais ne suivent pas. Comment sortir de ces contraintes ?
Bruno Gérard : Il faut examiner les facteurs qui empêchent la mécanisation et l’utilisation des intrants. Les contraintes d’adoption des machines, des fertilisants et des semences sont essentiellement de nature économique et parfois structurelle. Le défi de l’agriculture africaine tient au fait qu’il s’agit d’une production et d’une distribution diffuses. Mal structurés, les réseaux de distribution d’intrants, de semences, la collecte des produits pour les acheminer vers les centres de consommation, souffrent d’un gros déficit d’organisation et de problèmes logistiques. On touche à la question du développement des chaînes de valeur et d’accès aux marchés pour les produits et les intrants. Par ailleurs, il est plus facile de signer un contrat avec un agriculteur capable de livrer 10.000 tonnes de blé qu’avec un petit exploitant. Encore une fois, c’est la transformation de tout le système agricole qui doit être visée.
AFRIMAG : En quoi l’Intelligence artificielle a-t-elle impacté l’approche de la recherche agronomique ?
Bruno Gérard : Ce sont des outils que nous utilisons de plus en plus. Au niveau de nos unités de recherche, nous bénéficions de l‘intelligence artificielle en télédétection et traitement d’image, pour développer des outils d’aide à la decision… Plus globalement, l’intelligence artificielle nous aide à analyser les données scientifiques. Notre Collège travaille beaucoup sur des problématiques spatialisées et très variables dans le temps. Les outils d’intelligence artificielle et les algorithmes nous permettent de mieux appréhender les environnements, de suivre les cultures et les paramètres climatiques, etc. Et in fine, de sortir avec des recommandations les plus pertinentes pour les agriculteurs, les services de vulgarisation, et les décideurs.

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