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Fatima Ezzahra Mengoub, Senior Economist de Policy Center for the News South

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Le constat. Sur fond de conflit russo-ukrainien, des problèmes d’approvisionnement se posent pour des denrées alimentaires, aussi essentielles que le blé ! Mais comme toute crise offre des opportunités, Fatima Ezzahra Mengoub voit dans celle-ci une occasion rêvée pour l’Afrique de recentrer sa force de frappe autour de son secteur agricole et en faire ainsi un bouclier de résilience. 

A la Senior Economist de Policy center for the news south d’égrainer les priorités face aux différentes crises que traverse l’agriculture africaine, en repensant d’abord les systèmes de production. Entretien.

Agriculture africaine : Quelles priorités face aux multiples crises

 

AFRIMAG : Plusieurs pays africains se sont engagés, ces dernières années, à atteindre l’autosuffisance alimentaire. Depuis, des initiatives publiques et privées se multiplient alors que le conflit russo-ukrainien fait à nouveau planer le risque de crise alimentaire sur le continent. Ce conflit peut-il être une opportunité historique pour l’Afrique de réinventer des systèmes agricoles et alimentaires adaptés, souverains et tournés vers la demande locale, régionale et renforcer ainsi sa résilience ?

Fatima Ezzahra Mengoub : Il ne fait aucun doute que c’est durant les crises qu’on trouve les meilleures solutions. Le conflit russo-ukrainien présente bel et bien une opportunité pour les pays africains à s’engager davantage envers le secteur agricole. Dans son ensemble, l’Afrique bénéficie de tous les atouts pour non seulement produire des denrées alimentaires et assurer la sécurité alimentaire de sa population mais exporter aussi ses produits agricoles. En effet, il s’agit d’un continent riche en ressources naturelles, terres et eau, et aussi en ressource humaine (main d’œuvre jeune et croissance démographique importante). Ces deux ressources sont les plus cruciales dans le domaine de l’agriculture. Cependant il faudrait bien maitriser les itinéraires techniques et les modes de production pour atteindre des niveaux de productivité importants qui demeure encore très faible sur le continent. Justement, conscients de l’importance du secteur, les décideurs africains multiplient les efforts pour faire face aux différents défis d’ordre structurel (changement climatique, insécurité alimentaire, etc.) ou d’ordre conjoncturel (crise russo-ukrainienne) qui a des répercussions négatives sur plusieurs pays notamment ceux importateurs de céréales. Des crises comme celle-là vont sûrement se reproduire dans l’avenir, c’est le bon moment pour entamer des chantiers de réformes agricoles.

 

Malgré les progrès dans les productions locales, grâce notamment à l’extension des surfaces rizicoles et l’utilisation de fertilisants, on importe encore massivement des produits agricoles partout en Afrique. Quelles mesures devraient prendre nos États pour développer la production agricole ?

 

Aujourd’hui nous vivons dans un monde globalisé dans lequel le commerce joue un rôle très important, et ce même pour le commerce agricole. Le fait d’importer des produits n’est pas mauvais en soit car l’histoire a montré que les politiques d’autosuffisance conduites à l’échelle d’un pays ont généré des surcoûts importants en raison des inefficiences. Toutefois à plus grande échelle, notamment à l’échelle du continent africain, il est aujourd’hui nécessaire de repenser les systèmes de production afin de satisfaire au moins la demande locale en produits de base et atténuer la dépendance des pays africains vis-à-vis du marché international, devenu de plus en plus volatile et incertain. Environ 80% des importations agricoles africaines concerne les produits de base notamment les céréales (blé, riz, maïs, etc.). Ces produits jouent un rôle important dans le régime alimentaire des pays africains et toute augmentation ou dysfonctionnement sur les marchés internationaux affectent directement le consommateur africain. Pour faire face à ces problèmes, des mesures drastiques doivent être prises. Tout d’abord, il faut accorder une attention particulière à ces produits stratégiques et assurer un environnement favorable à leur développement. Des investissements importants doivent être débloqués non seulement pour élargir la base productive mais aussi pour améliorer la productivité et les rendements de ces cultures. Plusieurs points d’attaques peuvent être considérés : fournitures d’inputs : semences à haut rendement, irrigation, mécanisation, fertilisation, techniques de récolte. Un autre point essentiel est la formation des agriculteurs. Les agriculteurs doivent être capables de produire d’une manière efficiente pour éviter le gaspillage. Je prendrai l’exemple de la récolte. En raison du manque d’infrastructures et des techniques de stockage obsolètes, les agriculteurs peuvent perdre jusqu’à 50% de leur production agricole. En améliorant les conditions de stockage, la production agricole sera plus élevée et on n’aura pas à importer plus de denrées alimentaires.

 

Pourtant, la crise alimentaire de 2007-2008 avait déjà replacé la sécurité alimentaire et nutritionnelle en haut des agendas africain et international. Les nombreuses initiatives qui ont suivi ont particulièrement mis en avant l’aspect production et la place des grands investissements. Aussi, la plupart des partenaires financiers et des décideurs nationaux considèrent encore que l’agriculture familiale ne sera jamais à la hauteur pour assurer la sécurité alimentaire et nutritionnelle du continent. Qu’en pensez-vous ?

Quand on parle de ferme agricole productive on imagine tout de suite de grandes fermes de plusieurs hectares, mécanisées, modernes etc. En effet, il s’agit d’un des modèles de production qui existe et qui peut être remplacé par d’autres modèles plus adaptés au contexte local à l’instar du modèle asiatique dans lequel la petite agriculture constitue la base du tissu productif agricole. En Afrique, l’agriculture familiale joue un rôle très important. Elle produit jusqu’à 90% des denrées alimentaires en Afrique de l’Ouest par exemple et emploie plus de 60% des actifs dans cette région. Ces chiffres montrent à quel point l’agriculture familiale est importante et peut être une force motrice plutôt q’un handicap au développement agricole. La petite agriculture fait souvent appel aux commerces locaux pour s’approvisionner en intrants, ce qui crée plusieurs activités économiques locales et rémunératrices. Aussi, elle est souvent basée sur des pratiques agro-écologiques respectueuses de l’environnement. Toutefois, le vrai problème c’est qu’on l’associe souvent à une image montrant un petit agriculteur peu performant dont la productivité est faible alors que si on lui assure un environnement favorable, ce petit agriculteur peut améliorer substantiellement sa productivité et être compétitif.

 

Parallèlement, une autre vision de l’agriculture africaine part d’un autre constat. Il y a plus de 100 millions d’exploitations familiales qui occupent un demi-milliard de personnes. Seulement 3% des exploitations ont une surface supérieure à 10 ha. Ne pensez-vous pas que les problèmes de la rentabilité de l’agriculture africaine se situent d’abord au niveau des démembrements des terres en des petits lopins ?

Le foncier est l’un des problèmes majeurs qu’il faut régler en urgence en Afrique. La question n’est pas simplement liée à la taille des exploitations, grandes ou petites, mais le vrai problème est surtout le statut juridique de ces terres. En Afrique, la plus grande partie des terres – environ 90 % – est sous propriété coutumière ou communale, ce qui impacte directement la rentabilité de l’agriculture africaine. En l’absence de règles de propriétés claires, les agriculteurs ne se trouvent pas incités à investir pour améliorer leur productivité, soit par manque de moyens soit en raison de la difficulté d’accès aux crédits bancaires. Ces derniers sont par exemple très faibles en Afrique. La part des crédits octroyés par les banques commerciales aux agriculteurs dans les crédits totaux en Afrique varie entre 0.06 % en Guinée-Bissau et 9.2% en Ouganda et Tanzanie. Une réforme institutionnelle est la seule solution possible pour surmonter ce défi.

 

Actuellement, l’analyse des écarts des rendements agricoles révèle que ceux de la majeure partie des produits agricoles en Afrique sont nettement inférieurs à la moyenne mondiale. Pour les céréales, par exemple, il est fréquent d’observer un écart de 1 à 4,5. Comment expliquer ce différentiel géométrique ? Avez-vous une solution ? Laquelle ?

L’écart des rendements observé en Afrique est essentiellement expliqué par la faible intensification. Les quantités d’intrants utilisés sont souvent faibles et leur qualité fait défaut. Prenant l’exemple de l’irrigation. L’eau est essentielle pour l’agriculture et joue un rôle déterminant dans les niveaux de rendement réalisés. Au niveau de l’Afrique seuls 6% des terres sont irriguées. Toutes les terres cultivées restantes, soit 94%, sont sujettes aux aléas climatiques ce qui impacte négativement les performances de l’agriculture africaine et réduit considérablement les rendements réalisés. La même chose pour les semences à améliorer ou à hauts rendements. Les semences utilisées sont souvent de mauvaise qualité ne permettant pas d’atteindre des rendements considérables. Pareil pour les fertilisants, la mécanisation, etc. En effet, c’est toute la sphère productive de l’agriculture et les chaines de valeur agricoles qui doivent être repensées en Afrique. Les agriculteurs doivent avoir accès, surtout au bon moment, à ces intrants pour pouvoir améliorer leur rendement. Tant que les politiques agricoles ne sont pas favorables à la mise en place de chaine de valeur efficiente et efficace, les rendements agricoles africains seront toujours à la traine.

 

La consommation moyenne d’engrais en Afrique ne dépasse pas les 18 kg d’unités fertilisantes par hectare alors qu’ailleurs dans le monde, elle atteint 130 kg/ha. Que faire pour augmenter la part du paysan malien ou ivoirien par exemple ?

Pour booster l’utilisation des fertilisants, plusieurs mesures peuvent être prises. D’abord la mise en place d’un secteur industriel performant et compétitifs capable de fournir le secteur agricole en engrais adapté aux sols africains et à prix abordable. À cet effet, la mise en place d’une chaine de valeur des engrais dynamique, solide et intégré est aujourd’hui nécessaire pour répondre aux besoins des agriculteurs. La question des infrastructures est aussi importante car elle impacte non seulement les disponibilités des fertilisants mais aussi leurs prix. Les décideurs africains doivent beaucoup investir dans les infrastructures routières pour améliorer la connectivité intracontinentale et baisser les coûts de transaction qui peuvent faire flamber les prix des engrais et les rendre inaccessibles par les petits paysans. Il faut également renforcer les capacités techniques des agriculteurs et les sensibiliser aux avantages de l’utilisation des engrais. Le facteur humain joue un élément clé dans l’équation de la production. On ne peut guère inciter un producteur à acheter ou utiliser un produit s’il ignore son existence ou s’il ne sait pas quels sont ses avantages. Au-delà de cela, il faut que l’agriculteur soit bien formé pour apporter le bon produit, le bon dosage au bon moment.

 

De nombreux engagements ont été pris par les dirigeants africains en vue de provoquer une forte croissance agricole en mettant l’accent sur la productivité par le recours aux engrais. Pourquoi les progrès sont-ils toujours lents et les engagements pris ne sont pas respectés par la plupart des pays ?

Les questions de croissance agricole et d’amélioration de l’utilisation des intrants dont les fertilisants nécessitent des réformes profondes qui peuvent pendre plusieurs années. En parallèle, l’Agriculture africaine présente un chantier énorme. Plusieurs actions sont nécessaires et prioritaires et doivent se faire de façon simultanées. La tâche est difficile certes, mais ne doit pas être décourageante. Un investissement énorme doit être fait sur plusieurs plans : techniques de production, chaines de valeur, intrants, infrastructures, développement des capacités humaines etc. Récemment, nous avons vu une prise réelle de conscience dans la sphère politique reconnaissant le rôle important que joue l’agriculture et visant la transformation du secteur agricole en Afrique. Cela arrivera tôt ou tard si et seulement si l’Afrique bénéficie d’une bonne gouvernance transparente et visionnaire.

 

A l’instar des intrants, on peut faire le même constat comme l’indiquent les niveaux de mécanisation et d’équipement des superficies pour l’irrigation, deux facteurs essentiels à l’amélioration de la productivité agricole en Afrique. Sur cette base, comment s’améliorer tout en rendant l’agriculture africaine productiviste en la détachant de tout ce qui peut nuire à l’environnement ?

 

Les questions environnementales se posent de plus en plus dans les débats internationaux. L’Afrique, pour le moment, est le continent le plus vert mais qui souffre le plus des effets du changement climatique. De plus, l’agriculture est le secteur le plus impacté en raison de l’augmentation des températures et la baisse des précipitations. Aujourd’hui, une très belle opportunité s’offre aux décideurs africains. Celle de mettre en place un secteur agricole productiviste et respectueux de l’environnement en même temps. Heureusement, plusieurs solutions alternatives se présentent aujourd’hui grâce au progrès technologique. Nous pouvons adopter de nouveau modèle agricole basé sur la durabilité tout en enregistrant des taux de croissance importants.

 

Bio-express

Fatima Ezzahra Mengoub est Senior Economist au Policy Center for the News South. Elle est spécialisée en économie agricole et travaille sur plusieurs questions liées à l’analyse de la croissance agricole, au changement structurel économique, au commerce agricole inter et intra régional, à la gestion des ressources naturelles et à la sécurité alimentaire. Elle a publié plusieurs articles sur le rôle des investissements agricoles, les chaînes de valeur agricoles, la productivité et le changement technologique dans l’agriculture et la gestion de l’eau. Elle a également enseigné la macro et micro-économie à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II (IAV) et à l’École de gouvernance et d’économie (EGE) de Rabat. 

Elle est titulaire d’un diplôme d’ingénieur en économie agricole de l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II et prépare une thèse de doctorat sur l’impact des changements technologiques induits par l’irrigation sur la croissance agricole au Maroc.

 

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