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Afrique : quelle stratégie pour l’autosuffisance alimentaire

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Ces dernières années, plusieurs pays africains se sont engagés à atteindre l’autosuffisance alimentaire au plus vite. Malgré les progrès observés dans la production locale, surtout grâce à l’extension des surfaces rizicoles et l’utilisation des engrais, ils doivent encore continuer à importer massivement. Résultat : sous le double effet du volume et des cours, les importations de produits agricoles ont grimpé en flèche.

Depuis, les initiatives, publiques et privées se multiplient alors que la crise russo-ukrainienne fait à nouveau planer le risque de crise alimentaire sans précédent sur le continent, notamment avec la flambée des prix des denrées et du carburant. D’autant que de nombreux pays africains dépendaient pour se nourrir de la Russie et l’Ukraine, deux exportateurs majeurs de blé, maïs, colza et huile de tournesol. Aujourd’hui, quelles mesures efficaces pour développer les productions agricoles africaines ?

La flambée des prix des engrais pourrait provoquer un effondrement de 20% à 50% des rendements céréaliers en Afrique cette année, a averti Macky Sall du Sénégal, président en exercice de l’Union africaine lors du sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne tenu à Bruxelles le 31 mai dernier. «La situation est préoccupante et le pire est peut-être devant nous […] La flambée des prix des engrais pourrait provoquer un effondrement de 20% à 50% des rendements céréaliers en Afrique cette année», a-t-il déclaré par visioconférence.

«Cette crise affecte particulièrement nos pays en raison de leur forte dépendance des productions russes et ukrainiennes de blé», a insisté le Chef de l’Etat sénégalais qui était le 3 juin courant à Sotchi en Russie et pour y rencontrer Vladimir Poutine. Il sera prochainement à Kiev pour rencontrer Volodymyr Zelensky. Le président Sall a également appelé les vingt-sept de l’Union européenne à «tout faire pour libérer les stocks de céréales» bloqués en Ukraine par le conflit. «L’UA m’a donné mandat pour demander l’arrêt des hostilités, ainsi que la possibilité de laisser l’Ukraine et la Russie exporter les céréales et les matières premières dont le monde a besoin. Après deux années de pandémie de Covid-19, la situation devient intenable», a-t-il affirmé.

Cela dit, face à cette situation complexe, l’Afrique ne croise pas les bras pour autant. Des initiatives ont vu le jour au niveau des États et des institutions.

La Banque africaine de développement à l’œuvre

En attendant, la Banque africaine de développement (BAD) a pris les devants : elle veut mettre 500.000 tonnes d’engrais à la disposition des pays d’Afrique de l’Ouest d’ici fin août 2022.

Akinwumi Adenisa

Akinwumi Adenisa, Président de la BAD

Selon une source proche de l’institution financière panafricaine, les Etats concernés sont le Mali, le Burkina Faso et le Ghana. Dans les détails, la BAD pourrait s’approvisionner à hauteur de 200.000 tonnes d’engrais phosphatés et mélangés depuis le Maroc et de 300 000 tonnes d’urée à partir du Nigeria. Grâce à cette opération, l’institution financière entend aider plusieurs nations du continent qui doivent faire face à une flambée des prix des engrais en raison du conflit entre l’Ukraine et la Russie, premier fournisseur mondial d’engrais.

Cette situation qui entrave leur accessibilité pour les petits producteurs conduit à une baisse du niveau d’application de l’intrant dans les exploitations, ce qui impacte directement la production de plusieurs denrées de base comme le maïs et le riz. Ceci alors que le continent souffre déjà d’un déficit d’approvisionnement de 2 millions de tonnes par an selon la Banque africaine de développement.  

Plus globalement, la démarche pour assister les exploitants agricoles s’inscrit dans le cadre de l’allocation de 1,5 milliard de dollars US annoncée par la BAD le 20 mai dernier pour soutenir la production alimentaire en Afrique.

Face à la crise alimentaire qui guette le continent africain en raison du Covid-19 et les perturbations des approvisionnements alimentaires résultant de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, la Banque veut porter un coup d’accélérateur à la production agricole. Le 20 mai dernier, veille de ses assemblées annuelles tenues du 23 au 27 mai à Accra, la Banque africaine de développement a acté un vaste plan d’investissement dans le secteur agricole pour prévenir la crise alimentaire qui menace l’Afrique, privée de plus de 30 millions de tonnes de denrées alimentaires, en raison de la guerre entre Russes et Ukrainiens.  

À travers la facilité africaine de production alimentaire d’urgence, la banque prévoit d’investir, sur deux ans, ladite somme dans la fourniture de semences certifiées et d’engrais alors que les prix des fertilisants ont explosé depuis le début de l’année, augmentant de 300 % et occasionnant une pénurie de 2 millions de tonnes sur le continent. 

«Si ce déficit n’est pas comblé, la production alimentaire chutera en Afrique d’au moins 20 % et le continent pourrait perdre plus de 11 milliards de dollars en valeur de production alimentaire», alerte l’institution dirigée par Akinwumi Adesina, qui affiche sa volonté d’inverser la tendance.

Concrètement, ce plan de soutien devrait permettre à 20 millions de petits exploitants agricoles d’accéder à des semences certifiées, aux engrais de qualité et à des technologies innovantes, censés accélérer la production de 38 millions de tonnes de denrées alimentaires. «Cela représente une augmentation de 12 milliards de dollars de la production alimentaire en seulement deux ans». Dans les détails, «la stratégie dotée de 1,5 milliard de dollars de la BAD permettra de produire 11 millions de tonnes de blé, 18 millions de tonnes de maïs, 6 millions de tonnes de riz et 2,5 millions de tonnes de soja».  

En finir définitivement avec la dépendance alimentaire

Si les récentes crises ont révélé de fortes dépendances extérieures de l’Afrique, notamment sur le plan alimentaire, la BAD veut se servir de cette facilité comme une nouvelle rampe de lancement de sa stratégie “Nourrir l’Afrique”. «Une phase de montée en puissance de cinq ans suivra la mise en place de la Facilité africaine de production alimentaire d’urgence, qui durera deux ans. Elle s’appuiera sur les acquis précédents et renforcera l’autosuffisance en blé, maïs et autres cultures de base, tout en élargissant l’accès aux engrais agricoles», fait savoir la Banque, qui ajoute que «la phase quinquennale permettra de fournir des semences et des intrants à 40 millions d’agriculteurs». C’est à se demander aussi si en Afrique ces crises peuvent-elles être l’occasion historique pour réinventer des systèmes agricoles sains, souverains, tournés vers les demandes locales et régionales et renforcer la résilience pour l’avenir ? (Voir interviews).

Rizière

Sortir de la dépendance passe par la priorité accordée aux productions vivrières

«L’analyse des écarts des rendements agricoles révèle que ceux de la majeure partie des spéculations en Afrique sont nettement inférieurs à la moyenne mondiale. Pour les céréales, il est fréquent d’observer un écart de 1 à 4,5 tonnes à l’hectare. La productivité des cultures fruitières (environ 5 tonnes à l’hectare) en Afrique Orientale, dans les pays côtiers de l’Afrique occidentale et en Afrique Centrale n’atteint qu’environ la moitié de la moyenne internationale. Avec des rendements à l’hectare de l’ordre de 5,5 à 7 tonnes, la productivité des cultures maraîchères dans les pays côtiers de l’Afrique occidentale, en Afrique orientale et centrale est également très inférieure à la moyenne mondiale», constate Pierre Jacquemot de Policy Center for the New South, également auteur de plusieurs ouvrages, dont «L’Afrique des possibles, les défis de l’émergence».

Pourtant, ces dernières années, plusieurs pays du continent ont pris des mesures drastiques pour développer leurs productions agricoles locales. Quelque 300 milliards de FCFA pour la Côte d’Ivoire, environ 190 milliards pour le Sénégal et autour de 163 milliards pour le Cameroun. Ce sont les montants des factures annuelles acquittées par ces trois pays pour combler leur déficit en riz en recourant aux importations. Ces dernières années, ils se sont pourtant engagés (comme l’ensemble des États de la région, à commencer par le géant nigérian) à atteindre l’autosuffisance alimentaire au plus vite. À Dakar, on l’avait annoncée pour 2017, en vain. Abuja vise 2022, 2021 raté pour Niamey, et Abidjan s’est fixé la date de 2025.

Question de sécurité alimentaire et de souveraineté nationale

En Afrique de l’Ouest, par exemple, le riz, plus que toute autre céréale, est stratégique. Sous l’effet conjugué de l’essor démographique, de l’urbanisation et de la hausse des besoins individuels, la consommation de riz a été multipliée par quatre en trente ans, selon le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement. Or, malgré les progrès observés dans la production locale, surtout grâce à l’extension des surfaces rizicoles, la région doit importer l’équivalent de 45 % de sa consommation totale, contre 40 % au début des années 2010, et 20 % seulement dans les années 1960 et 1970. Résultat, les importations de la région, majoritairement en provenance d’Asie, ont grimpé en flèche, triplant entre 1990 et 2018 pour représenter environ un quart des importations mondiales selon le Cirad.

Macky Sall et Vladimir Poutine à Sotchi

Le Président Macky Sall du Sénégal reçu à Sotchi par Vladmir Poutine

Depuis, les initiatives, publiques et privées, se multiplient. Dans cette course à l’autosuffisance, le Nigeria se distingue. Depuis 2015, sous l’impulsion du président Muhammadu Buhari, le pays a pris des décisions fortes pour réduire sa dépendance aux importations alimentaires, notamment de riz. Le Groupe OCP du Maroc, accompagne le gouvernement fédéral du Nigeria et les acteurs nationaux de ce pays de l’industrie des fertilisants à mieux doter les agriculteurs d’engrais adaptés aux cultures locales. Cet engagement du groupe marocain, leader mondial de la nutrition des plantes et produits phosphatés, se base sur le principe d’une complémentarité et d’une co-production s’appuyant sur les ressources naturelles du Maroc et du Nigeria. Pour rappel, la collaboration entre le groupe marocain et les acteurs industriels nigérians est fondée sur une mise à niveau du secteur des engrais à travers des programmes gouvernementaux comme l’initiative présidentielle nigériane pour les engrais dénommée « Presidential Fertilizer Initiative ». Soutenue par le Fonds souverain nigérian (NSIA) et à la suite d’un partenariat signé en 2016 entre OCP et l’Association des producteurs et distributeurs d’engrais du Nigeria (FESPAN), l’initiative a relancé l’industrie du blending permettant par la même occasion de réduire considérablement les prix de vente d’engrais pour les agriculteurs. Concrètement, le partenariat a permis de réhabiliter près de 40 usines de blending (drainant plus de 400 millions de dollars US) et la construction de 3 unités de blending par le groupe OCP dans les Etats de Kaduna, Ogun et Sokoto. Avec une mise en service prévue en 2023, ces unités auront une capacité de production totale de 500.000 tonnes d’engrais par an.

A la suite de ce projet, un nouveau Mémorandum d’entente (MoU) a été signé en 2018, en marge de la visite du Président Buhari au Maroc, visant à promouvoir la production locale et l’approvisionnement en engrais de haute qualité. Ainsi, le Groupe OCP va accompagner la construction d’une plateforme industrielle de production d’engrais incluant la mise en place d’une usine d’ammoniac. La future plateforme, qui sera implantée dans l’Etat d’Aqua Ibom, affiche une capacité de 750.000 tonnes/an d’ammoniac et de 1 million de tonnes/an d’engrais phosphatés à l’horizon 2025.

En outre, le groupe OCP utilise la recherche comme levier pour le développement agricole du Nigeria afin de créer des engrais adaptés aux besoins agricoles. Des partenariats ont été noués avec l’Institut international d’agriculture tropicale, l’Université Bayero de Kano, le Service national de liaison pour la vulgarisation de la recherche agricole, l’Institut pour la recherche agricole et le Service d’information sur les sols en Afrique. En effet, plusieurs cultures bénéficient du travail des différents acteurs à la recherche. Pour la culture du maïs par exemple, 21 millions d’hectares de sol ont été cartographiés dans 8 Etats producteurs au Nigeria. D’autres projets de R&D visent le développement d’engrais adaptés pour les cultures de riz et de soja avec l’Institut national de recherche sur les céréales.

Concernant la filière cacao, c’est l’Institut de recherche sur le cacao du Nigeria qui sera aux commandes, tout comme la pomme de terre avec l’Institut national de recherche sur les plantes à racines, l’huile de palme avec l’Institut nigérian de recherche sur le palmier à huile. Un intérêt particulier est également accordé aux cultures de tomates et de sorgho.

Les partenariats et projets menés par le Groupe OCP ne se limitent pas seulement à industrialiser et développer de nouvelles formules d’engrais. D’autres initiatives touchant à la formation des agriculteurs et à la promotion de l’entrepreneuriat des femmes, comme des jeunes, ont vu le jour.

Cette politique a porté ses fruits : le Nigeria est le seul des trois pays africains du top 20 mondial des importateurs de riz (avec la Côte d’Ivoire et le Sénégal) à avoir réduit ses importations entre 2013 et 2019, selon le trader genevois Alliance Commodities. En parallèle, Abuja, la capitale fédérale du Nigeria, a soutenu le secteur privé via une série de mesures : prix minimum garanti, fourniture d’intrants, prêts agricoles, exonérations fiscales pour les rizeries… Cela a permis d’améliorer la productivité des petits producteurs qui représentent 80 % du secteur et d’encourager les investissements de grands groupes, dont les nationaux Dangote Group, Coscharis, BUA et les étrangers Olam et Stallion (conglomérat de l’Indien Sunil Vaswani). Le singapourien Olam entend ainsi produire 240.000 tonnes de riz lors de la prochaine saison, quand le groupe d’Aliko Dangote a lancé en 2017 un plan d’investissement d’un milliard de dollars pour cultiver 150.000 hectares et installer dix usines avec l’ambition d’atteindre le million de tonnes par an courant 2022).

La quasi autonomie des pays comme le Mali en riz

Dans le monde francophone, même si les résultats sont modestes, trois acteurs sortent du lot. Le Mali, pays enclavé avec une longue tradition rizicole, constitue une exception historique puisqu’il est parvenu à maintenir sa quasi autonomie avec plus de 3 millions de tonnes produites en 2018, selon la FAO. Plus récemment, le Sénégal, en 2010, et la Côte d’Ivoire, en 2012, se sont dotés d’une stratégie nationale consacrée au riz.

Autonomie en Cereales Côté sénégalais, l’Etat a massivement subventionné les intrants pour augmenter la production dans la vallée du fleuve Sénégal et en Casamance, bénéficiant aussi entre 2010 et 2015 du soutien de l’Agence française de développement à hauteur de 13,30 millions d’euros. Une action payante : le ratio importations/production nationale, de 80 %-20 % par le passé, s’est rééquilibré à 55 %-45 % en 2018. Mais la crise liée au coronavirus pourrait mettre en péril le financement d’une telle politique.

Côté ivoirien, l’Agence pour le développement de la filière riz a mis l’accent sur l’industrialisation, obtenant en 2018 un prêt de 30 millions de dollars auprès d’Eximbank of India pour la construction de trente unités de transformation dans les dix régions du pays au plus fort potentiel rizicole.

Dans le futur, il faudra que l’Afrique développe aussi la production des céréales, les tubercules et les légumineuses traditionnelles ou locales, mais également qu’elle les consomment davantage. Le mil, le millet, le teff mais aussi le manioc ou le niébé sont d’excellentes ressources pour la sécurité alimentaire du continent. On l’a vu récemment, quand le blé a commencé à être inaccessible, des initiatives ont émergé un peu partout pour faire du pain à base de manioc, mais aussi de farine de blé enrichie au mil ou au niébé. C’est aussi l’une des clés de la solution pour l’autonomie alimentaire.

 

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