L’Afrique produit, mais les fruits de son sol sont encore largement transformés ailleurs. Près de 70 % des exportations agricoles du continent sont constituées de produits bruts, selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Le cacao en est l’exemple le plus emblématique : la Côte d’Ivoire et le Ghana assurent plus de 60 % de la production mondiale, mais l’essentiel de la transformation reste localisé en Europe. Même logique pour la noix de cajou, dont environ 80 à 90 % des volumes africains sont décortiqués en Asie.
Cette structure crée un paradoxe bien documenté. Plusieurs pays africains importent des produits alimentaires transformés issus de cultures qu’ils produisent eux-mêmes. Selon la Banque africaine de développement, la facture des importations alimentaires dépasse 50 milliards de dollars par an et pourrait atteindre 110 milliards d’ici la fin de la décennie. Au-delà du commerce, c’est un enjeu industriel : faible transformation signifie faible captation de valeur, peu d’emplois qualifiés et une dépendance accrue aux chocs extérieurs.
Dans le même temps, une autre contrainte structurelle se joue ailleurs. Les Émirats arabes unis importent plus de 80 % de leurs besoins alimentaires, selon la FAO. Cette dépendance, dans un contexte de volatilité des marchés agricoles et de tensions logistiques, a conduit le pays à sécuriser ses approvisionnements en amont. C’est dans cet entrecroisement d’intérêts que se redessine aujourd’hui une partie des chaînes de valeur agricoles.
Transformer pour capter la valeur : une priorité désormais structurante
Depuis plusieurs années, les politiques agricoles africaines ont amorcé un tournant. L’enjeu n’est plus seulement d’augmenter les volumes, mais de transformer localement pour capter davantage de valeur et réduire la dépendance aux importations.
Des avancées concrètes sont visibles. En Côte d’Ivoire, la transformation locale du cacao approche désormais 50 % de la production, contre moins de 30 % il y a une décennie. Au Bénin, la zone industrielle de Glo-Djigbé a permis l’installation d’unités de transformation de cajou et de textile, avec un objectif explicite de montée en gamme industrielle. Ces initiatives s’inscrivent dans des stratégies plus larges, souvent alignées avec les objectifs de l’Union africaine en matière d’industrialisation.
Des plateformes comme celles développées par ARISE IIP alimentent cette évolution : production, transformation et export sont désormais intégrés dans une même logique. L’objectif est clair : sortir d’un modèle purement extractif pour construire des chaînes de valeur complètes.
Mais ce basculement reste incomplet. Le principal verrou demeure le passage à l’échelle.
Un déficit d’investissement que les bailleurs existants ne comblent plus
Le développement d’une agro-industrie compétitive suppose des investissements lourds en énergie, logistique, stockage et transformation. La Banque mondiale souligne que les besoins se chiffrent en dizaines de milliards de dollars pour structurer des chaînes de valeur agricoles efficaces à l’échelle du continent.
Les institutions de développement jouent un rôle central. La Banque africaine de développement finance des programmes de transformation agricole, tandis que la FAO accompagne la modernisation des filières. Mais ces financements, souvent progressifs et conditionnés, ne suffisent pas à absorber le déficit d’investissement.
Le manque de capitaux privés et la lenteur d’exécution de nombreux projets industriels restent des freins majeurs. C’est précisément sur ce point que certains partenaires extérieurs se distinguent.
Les Émirats : sécuriser les flux via des partenariats africains
Pour les Émirats arabes unis, l’enjeu est d’abord alimentaire. Dans un pays structurellement dépendant des importations, la sécurisation des approvisionnements est devenue une priorité stratégique. Mais cette stratégie ne passe plus uniquement par l’achat sur les marchés internationaux.
Elle s’appuie de plus en plus sur une intégration en amont des chaînes de valeur. Des acteurs comme Al Dahra investissent dans des productions agricoles ciblées, tandis que DP World structure des infrastructures portuaires et logistiques clés sur le continent.

Al Dahra est une multinationale agroalimentaire de premier plan basée à Abou Dabi, aux Émirats arabes unis, spécialisée dans la production et le commerce de fourrage et de denrées alimentaires (riz, farine, fruits et légumes).
Cette présence ne redéfinit pas à elle seule les filières agricoles africaines. Elle s’insère dans des dynamiques déjà engagées. Mais si les solutions et plateformes développées par ces sociétés émiraties semblent séduire, c’est qu’elles répondent à un besoin spécifique du continent que les autres acteurs peinent à combler : la mobilisation rapide de capitaux et la capacité à exécuter des projets dans des environnements souvent complexes, dans des délais courts.
Dans des environnements où certains projets industriels restent bloqués plusieurs années, cette capacité d’exécution constitue un levier concret et différenciant. Elle explique en partie l’intérêt croissant de plusieurs États africains pour ces partenariats, en complément des financements publics et multilatéraux.
Une convergence d’intérêts, sous conditions
Cette rencontre entre transformation africaine et sécurisation des approvisionnements émiratis crée une convergence, mais elle reste conditionnée. Elle dépend de la capacité des États africains à encadrer les investissements et à imposer des exigences de transformation locale.
Plusieurs pays ont commencé à intégrer ces exigences dans leurs politiques industrielles, afin d’éviter une simple reproduction des schémas d’exportation de matières premières. L’enjeu est d’ancrer les investissements dans les économies locales, en termes d’emploi, de compétences et de valeur ajoutée.
La question reste ouverte : cette convergence permettra-t-elle de transformer durablement les chaînes de valeur agricoles, ou s’inscrira-t-elle dans une recomposition plus progressive, où les équilibres restent à construire ?
Une chose est néanmoins acquise. L’Afrique ne se contente plus de produire. Elle cherche désormais à transformer. Et c’est dans cette transition que se joue, en partie, la redéfinition de ses partenariats économiques.











