En célébrant une ville du continent, CGLU Afrique a voulu réparer une double injustice : celle de ne pas reconnaître l’antériorité de l’Afrique dans la culture humaine en tant que berceau de l’humanité ; et celle de l’oubli de la culture parmi les objectifs de développement durable adoptés par les Nations Unies en 2015.
Tous les deux ans, une ville sera désignée comme capitale africaine de la culture et accueillera à ce titre l’excellence de l’Afrique dans le domaine de la culture, des arts et des industries créatives ; en parallèle cinq villes du continent (une par région d’Afrique) vont s’associer à cette célébration en organisant chez chacune d’elles une semaine de la ville et du pays hôte de la capitale africaine de la culture. De cette manière les Africains vont améliorer l’appréciation de leur richesse et diversités culturelles et sur cette base, raffermir leur compréhension mutuelle indispensable à la construction d’une atmosphère de paix et de concorde.
Explications avec Jean Pierre Elong Mbassi, Secrétaire général Cités et Gouvernements Locaux Unis d’Afrique (CGLUA).
AFRIMAG : Quelle est la genèse de la célébration d’une ville du Continent africain comme «Capitale africaine de la Culture» ?
Jean-Pierre Elong Mbassi : Pourquoi avons-nous décidé de célébrer une ville comme capitale africaine de la culture ? Cette décision découle d’un constat. La culture est le parent pauvre des politiques de développement de nos pays tant au niveau national qu’à celui des collectivités territoriales. Il n’est pas étonnant dans ces conditions qu’elle ait même été oubliée lors de l’adoption des 17 objectifs de développement durable par les Nations Unies en septembre 2015. Nous soutenons que la culture doit être considérée comme le quatrième pilier du développement durable aux côtés des piliers économique, social et environnemental. Nous estimons aussi qu’il faut intégrer le développement de la culture parmi les objectifs de développement durable. C’est pour cette raison que les membres de CGLU Afrique ont tenu à désigner tous les deux ans une ville qui serait capitale africaine de la culture et qui serait l’hôte d’événements et manifestations célébrant l’excellence de l’Afrique dans le domaine du patrimoine, des arts, et des industries culturelles et créatives.
Pendant que l’on célèbre la culture africaine dans la ville choisie comme capitale africaine de la culture, on célèbre aussi la culture de cette ville et de son pays dans cinq villes volontaires pour s’associer à la célébration de la capitale africaine de la culture, une pour chacune des cinq régions d’Afrique.
Dans le cadre de «Rabat, Capitale de la Culture Africaine 2022-2023», les cinq villes qui se sont portées volontaires pour organiser une semaine marocaine et de Rabat chez elles sont : Nouakchott, Mauritanie, en Afrique du Nord ; Lagos, Nigeria, en Afrique de l’Ouest ; Libreville, Gabon, en Afrique Centrale ; Kigali, Rwanda, en Afrique de l’Est ; et Maputo, Mozambique, en Afrique Australe.
AFRIMAG : Autrement dit, vous voulez faire de la culture un pan de l’économie et du développement ? Dans cette optique, comment les gouvernements peuvent-ils inscrire cette ambition dans leur programme de développement ?
Jean Pierre Elong Mbassi : Les priorités politiques des gouvernements sont traduites généralement dans la part des budgets nationaux allouée à la mise en œuvre de ces politiques. Vue sous ce prisme la culture est probablement l’un des parents pauvres des politiques publiques en Afrique. Ceci est en contradiction avec la part de la culture dans la production de richesse notamment dans les pays développés. Il faut savoir en effet que la culture représente à peu près 15% du PIB des États Unis, plus que le secteur automobile. Globalement, la culture représente 5 % du PIB mondial, 1,1 trillion de dollars de chiffre d’affaires par an.
Il est très important que les autorités publiques et les populations africaines prennent conscience du potentiel économique que représente la culture en plus de tous les atouts dont elle recèle pour la construction de l’estime de soi, la reconquête de la dignité, et la contribution à la civilisation de l’universel. Des efforts importants doivent être fournis pour que l’Afrique tire pleinement profit de son potentiel dans le domaine de la culture. Par exemple chaque année 10 milliards de dollars sont distribués aux artistes au titre du streaming de leur musique sur les plateformes comme Spotify ou Deezer; mais seulement 75 million de dollars en Afrique, ce qui est loin de refléter la réalité de la contribution des talents musicaux de l’Afrique sur ces plateformes. Dans le domaine du sport par exemple, on sait que près de 50% des jeunes au monde âgés de moins de 18 ans vivent en Afrique, et représentent le plus clair du vivier des talents sportifs de demain. Mais combien de pays africains ou de leurs collectivités territoriales s’intéressent au potentiel de revenu immense que représente la fourniture des talents sportifs dans les championnats professionnels de par le monde ?
Il faudrait donc que les décideurs nationaux et locaux sachent qu’ils ont entre leurs mains un potentiel énorme dans le domaine des industries créatives et culturelles… Il est impératif que lesdits décideurs regardent désormais la culture comme un secteur économique à part entière, et cessent de la regarder exclusivement comme un secteur de divertissement ou de récréation dont l’essentiel de l’activité est laissé entre les mains du secteur privé, lequel considère que le rôle des décideurs publics est de leur octroyer des subventions.
AFRIMAG : Justement qu’en est-il du mécénat en Afrique ?
Jean Pierre Elong Mbassi : Le mécénat est une autre façon qu’ont les autorités publiques de mobiliser l’intervention du secteur de l’entreprise en soutien aux activités artistiques, culturelles et créatives. L’action de la puissance publique ici consiste à accorder des avantages fiscaux ou des dégrèvements d’impôts aux mécènes. C’est en quelque sorte des allocations des budgets publics mais qui ne passent pas par le budget de l’Etat ou des collectivités territoriales, qui peuvent aussi être abondées par les budgets propres des entreprises. Le mécénat est en quelque sorte un crédit d’impôts, et une manière d’octroyer des appuis aux secteurs qu’on souhaite soutenir sans que cela passe forcément par le budget de l’Etat ou de la collectivité. C’est pour cela que le mécénat doit être réglementé par des lois pour plus de transparence grâce à un contrôle efficient. Ces lois n’existent pas aujourd’hui dans la plupart des pays africains.
AFRIMAG : Quel bilan pouvez-vous tirer de «Rabat, Capitale de la Culture Africaine 2022-2023?»
Jean Pierre Elong Mbassi : La célébration de Rabat Capitale Africaine de la Culture a offert l’occasion d’une prise de conscience collective. J’ai vu, pour la première fois, des gens d’univers artistiques et culturels différents se rencontrer pour poser ensemble les problèmes qu’ils rencontrent et faire des propositions pour y remédier. Rabat Capitale Africaine de la Culture a ainsi permis d’ouvrir un dialogue fructueux entre les professionnels des arts et des industries culturelles et créatives, et les décideurs au niveau national et territorial sur la protection intellectuelle des œuvres et le pillage de la créativité africaine, qui a conduit à la proposition d’un label “Copyright Friendly” auquel sont invités à s’affilier les États, les collectivités territoriales, et les professionnels et consommateurs des arts et des industries culturelles et créatives. L’adhésion à ce label signifie que l’adhérent s’engage à protéger la propriété intellectuelle, et à promouvoir et respecter les droits d’auteur. Toutes les collectivités territoriales d’Afrique ont été invitées à adhérer à ce label et à le promouvoir dans leurs territoires auprès des acteurs concernés.
Il faut dire que les droits d’auteurs sont normalement une des sources de revenus parmi les plus importantes pour les artistes. Beaucoup d’artistes vivent dans l’indigence aujourd’hui parce qu’ils ne touchent pas les droits d’auteur sur l’utilisation ou l’exploitation de leurs œuvres. La collecte systématique des droits d’auteurs, y compris avec la participation des collectivités territoriales adhérentes au label “Copyright Friendly” serait de nature à contribuer à l’amélioration du niveau de vie des artistes et professionnels du secteur des industries culturelles et créatives.
L’autre conclusion à laquelle les travaux ont abouti est l’urgente nécessité de protéger les droits d’auteur à l’échelle de tout le continent africain. La plupart des sociétés nationales des droits d’auteurs se sont aperçues en effet que les artistes s’affilient de moins en moins auxdites sociétés nationales des droits d’auteur mais au contraire s’enregistrent de plus en plus directement dans les plateformes des grands groupes qui contrôlent le streaming des films et des musiques à l’image de Netflix ou Spotify. Les participants ont en conséquence demandé à CGLU Afrique d’être leur porte parole pour solliciter de l’Union Africaine la mise en place d’un groupe de travail pour désigner l’interlocuteur panafricain chargé de négocier avec les propriétaires des grands groupes de streaming pour le compte des pays africains, parce qu’aucune société nationale de droits d’auteur prise individuellement ne peut peser sur les négociations avec les grandes plateformes mondiales de streaming.
Si ces deux recommandations étaient mises en œuvre effectivement la célébration de Rabat Capitale Africaine de la Culture aura représenté un tournant décisif pour l’avenir de la culture et des industries créatives en Afrique.





Maroc

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