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Mauritanie : le double langage sur l’aide

Le 20 février 2019 s’est tenue, à la “Primature”, la réunion de dialogue politique régulier entre la République Islamique de Mauritanie et l’Union européenne, au titre de l’article 8 de l’Accord de Cotonou.

Pour le mauritanien lambda, ce genre de conclave relève de l’ordinaire. Du non évènement même ! Une rencontre “diplomatique” dont il ne connaîtra, en fin de compte, que ce que révèlent des termes génériques utilisés, avec soin, par l’une et l’autre des deux parties :  “Cette rencontre qui vise à consolider et approfondir les relations entre la Mauritanie et l’Union européenne a permis de passer en revue, à travers une concertation constructive, des sujets relatifs aux relations bilatérales et aux questions sous-régionales et internationales d’intérêt commun” (Communiqué UE, 21/02/2019). Et, ce sont les mêmes termes de la dépêche de l’Agence mauritanienne d’information (AMI), en date du 20 février 2019 ! Alors, de quels moyens disposent les citoyens pour apprécier, convenablement, l’aide qu’apporte l’UE à la Mauritanie dans le cadre de l’Accord de Cotonou ?

Si l’Union européenne communique, volontairement, sur le partenariat et l’aide qu’elle apporte à notre pays, ce n’est malheureusement pas le cas pour le gouvernement mauritanien qui, pour des raisons de politique intérieure à relents propagandistes, use et abuse de la formule consacrée : “financement sur ressources propres”. Même si, dans certains cas, l’aide de l’UE est significative. Illustration : le financement du port de Tanit construit à 60 km au nord de Nouakchott, et dédié à la pêche artisanale, est supporté à hauteur de 20% par l’Union européenne. Pourtant, lors de son inauguration, le 10/12/2018, l’Agence mauritanienne d’information évoque UNIQUEMENT “un financement sur budget de l’Etat de 28 milliards d’Ouguiyas” (70 millions d’euros) !

Dans un communiqué, publié quatre jours plus tard, la délégation européenne “rétablit” la vérité sur son apport financier à cette réalisation, apparemment vu comme “quantité négligeable” par un gouvernement mauritanien qui cherche, lui, à mettre en exergue son “indépendance” financière : “Dans le cadre de l’accord de partenariat de pêche (…), l’Union européenne a contribué à la construction de cette infrastructure à hauteur de 14.5 millions d’euros, soit environ 20% du coût global du projet.”

Autre exemple : L’UE contribue, pour 4,7 millions d’euros (16 milliards d’ouguiyas), sous forme de subvention, dans le “Projet Aftout Echergui”, qui constitue “l’un des plus ambitieux programmes mis en place par le gouvernement mauritanien en termes d’infrastructures d’AEP  rurales”, lit-on dans la rubrique  “Projets” du site de l’UE. Pourtant, lors d’une visite de terrain du ministre mauritanien de l’Hydraulique, l’AMI (agence officielle) ignore superbement la contribution de l’UE quand elle parle d’un financement “par l’Etat mauritanien, la Banque islamique pour le Développement, le Fonds arabe pour le Développement économique et social et l’Agence française de Coopération” s’élevant à environ 100 millions de dollars américains ! (AMI, le 16/12/2017).

Mise en cohérence de l’action extérieure pour une meilleure visibilité de l’aide

En termes d’investissements publics, la formule consacrée “financé sur budget de l’Etat”, ramenant tout à l’action gouvernementale, permet au pouvoir mauritanien de miser peu pour gagner beaucoup. A ce jeu-là, l’UE, premier bailleur international en Mauritanie, agissant dans des projets à fort impact sur les ODD (population, planète, paix, prospérité), perd au change par rapport aux fonds arabes dont l’apport, quelle que soit son importance ou non, est politisé à outrance. Ayant choisi son camp dans la crise opposant le Qatar à l’Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis, la Mauritanie ne se fait pas prier pour souligner, à chaque occasion, le poids de l’Aide de ses précieux soutiens du Golfe mais “oublie”, volontairement, dès la signature de la convention, l’APD européenne ! Nouakchott tire ainsi la couverture à elle quand, par exemple, les habitants des 81 localités des régions de l’Assaba et du Gorgol ignorent qu’ils sont redevables – aussi – à l’Agence française de coopération (AFD) et au Fonds européen de développement (FED) pour la réalisation de la desserte en eau potable d’Aftout Echergui. Les usagers de l’axe Nouakchott-Rosso savent-ils que le tronçon de 48 kms, le seul praticable d’une route longue de 204 km, a été financé par l’UE ? La réfection en cours de l’axe Nouakchott-Bombri, “financé sur budget de l’Etat”, bénéficie, elle d’un tapage médiatique dont les retombées politiques, à la veille d’une élection présidentielle d’importance pour le régime en place depuis 2009, sont loin d’être négligeables.

En retour de cette communication “propagandiste”, l’UE pêche, elle aussi, quand elle ferme les yeux sur les travers d’une démocratie mauritanienne malmenée par un pouvoir militaire “civilisé”. Les intérêts de la France l’empêchent quelquefois de réprimander un régime qui a accepté de l’épauler, même sans grands efforts, dans sa lutte contre le terrorisme. Paris avait ainsi jugé l’arrestation du militant anti-esclavagiste et député Biram Dah Abeid “d’affaire intérieure”, alors qu’il sera libéré peu après presque “blanchi” ! L’attitude de l’Allemagne est plus conciliante, quand son ambassadrice à Nouakchott, Gabriela Guellil, s’interroge, dans un entretien accordé au site arabophone Al akhbar, s’il n’y a pas possibilité d’une solution “élégante” tout en respectant la loi mauritanienne.

Ni la France, ni l’Allemagne, et encore moins l’UE ne font exception quand il faut jouer leurs intérêts contre ceux d’un pays tiers. Certes, l’on tient à rappeler, à chaque fois, les fondements de l’accord de Cotonou, sur lequel reposent les relations entre l’UE et les pays signataires, qui se sont engagés à respecter certaines conditions en matière de droits de l’homme, de gouvernance et d’État de droit, mais l’aide, aussi importante soit-elle, ne joue jamais pleinement comme conditionnalité d’une démocratie “en construction”.

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