Le débat sur les résidus de pesticides franchit un nouveau cap à Bruxelles. L’Égypte et l’Afrique du Sud, aux côtés de dix-sept autres pays dont les États-Unis, le Brésil, l’Inde et le Japon, demandent à l’Union européenne de revoir son projet visant à aligner les normes de production des produits importés sur celles imposées aux producteurs européens. Derrière ce dossier technique se cache une bataille commerciale aux conséquences lourdes pour plusieurs filières africaines.

Le 18 septembre, les signataires ont appelé la Commission européenne à engager des « consultations substantielles » avant toute modification du régime des limites maximales de résidus (LMR). Leur inquiétude porte sur la possibilité de ramener au seuil de quantification les LMR de pesticides non autorisés dans l’Union. Des traces d’une substance encore légalement utilisée dans un pays producteur pourraient ainsi compromettre l’accès au marché européen.
La Commission défend une logique de cohérence : les pesticides les plus dangereux, interdits dans l’UE pour des raisons sanitaires ou environnementales, ne devraient pas revenir sur le marché européen via des produits importés. Le paquet de simplification adopté en décembre 2025 ne modifie pas immédiatement toutes les LMR. Il crée plutôt un cadre permettant, après évaluation d’impact et au cas par cas, de retirer une tolérance à l’importation et d’abaisser une limite au seuil de quantification.
Le laboratoire JRC sonne l’alerte
Pour mesurer les conséquences, le Centre commun de recherche (JRC) a publié le 11 août une étude consacrée à 18 substances actives parmi les pesticides les plus dangereux non approuvés dans l’UE. Son analyse couvre 235 catégories de produits et 86 pays exportateurs. Elle ne constitue pas une étude d’impact définitive, mais propose plusieurs scénarios.
Pour l’Afrique, l’enjeu touche des filières majeures : agrumes, tomates, raisins, avocats, bananes, haricots, mangues, café, thé, épices, céréales et horticulture. Une modification des seuils pourrait transformer un impératif sanitaire en contrainte commerciale.
La bataille autour du «zéro résidu»
Les pays signataires défendent une autre approche : maintenir les LMR sur la base d’une évaluation scientifique du risque pour le consommateur, conformément aux principes internationaux et au Codex Alimentarius. Leur crainte est que l’interdiction européenne d’une substance pour des motifs environnementaux entraîne automatiquement la remise en cause de son utilisation, pourtant autorisée, dans les pays exportateurs.
Le sujet a déjà gagné l’Organisation mondiale du commerce. Plusieurs membres ont fait part de leurs préoccupations face à une mesure susceptible, selon eux, d’étendre les exigences réglementaires européennes au-delà de ses frontières. Le Kenya estime notamment que cette logique risque d’imposer à ses producteurs des normes conçues pour les conditions agricoles européennes, sans suffisamment tenir compte des réalités locales.
Le coût caché de la mise aux normes
Pour les exportateurs africains, le risque ne se limite pas au refus d’une cargaison à la frontière. Un abaissement des seuils imposerait davantage d’analyses, de contrôles et de traçabilité. Les entreprises devraient documenter les traitements, former les producteurs, multiplier les tests et renforcer le suivi jusqu’à l’exploitation.
Ces coûts pèseraient lourdement sur les petites exploitations et les coopératives. Modifier une stratégie phytosanitaire ne consiste pas seulement à remplacer un produit : il faut parfois revoir les calendriers de traitement, les pratiques culturales, les variétés ou la lutte contre certains ravageurs.
Le Maroc dans la zone de vigilance
Le Maroc est directement concerné. Dans ses simulations, le JRC cite notamment les tomates marocaines, filière emblématique des exportations agricoles vers l’Europe. Le royaume exporte des agrumes, fraises, melons, pastèques, haricots, poivrons, courgettes et autres produits maraîchers.
Le poids du marché européen rend ces filières sensibles. Toute modification des règles peut produire un effet en chaîne : adaptation des pratiques, renforcement des contrôles, hausse des coûts et pression sur les marges.
D’autres pays africains sont exposés. L’Afrique du Sud figure parmi les origines où le nombre de substances étudiées encore autorisées pour certains usages est élevé. Elle exporte vers l’Europe une gamme étendue de fruits frais, notamment agrumes, raisins, pommes, poires, avocats et fruits à noyau, ainsi que du vin.
L’Égypte, le Kenya et l’Ouganda sont également concernés selon les combinaisons de substances et de produits. Pour Le Caire, l’enjeu touche notamment les fruits et légumes. Pour Nairobi, il concerne l’horticulture, les haricots verts, les pois, les fleurs coupées, le thé et le café. Kampala dépend notamment des débouchés européens pour le café, le thé, les fruits et certaines productions horticoles.
Le calendrier entre dans une phase sensible
La consultation publique ouverte par la Commission entre décembre 2025 et avril 2026 est désormais achevée. Entreprises, organisations agricoles, associations de consommateurs et autorités étrangères ont pu transmettre leurs observations. Les membres de l’OMC ont également commenté la notification européenne.
Le dossier est maintenant examiné par le Parlement européen et le Conseil. Les États membres doivent se pencher, ce mercredi 23 septembre, sur un compromis préparé par l’Irlande, qui assure la présidence tournante du Conseil. Le texte vise à rapprocher les positions sur la possibilité d’abaisser, au cas par cas, les LMR de substances interdites dans l’UE jusqu’au seuil de quantification.
Si les Vingt-Sept arrêtent une position commune, le dossier franchira une étape importante. Le Parlement devra toutefois arrêter sa propre position avant l’ouverture des négociations interinstitutionnelles, les trilogues, avec le Conseil et la Commission.
Pour les capitales africaines, le moment est décisif. Derrière le langage des LMR et des seuils se joue une question concrète : qui supportera le coût du nouveau standard agricole européen ?







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