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Pr. Taladidia Thiombiano, Directeur de l’Institut de Formation et de Recherche en Economie Appliquée de Ouagadougou

« Tous les pays anglophones d’Afrique ont leur propre monnaie qui marche plus ou moins bien »

Le 11 janvier 1994, ce qui était encore une rumeur a eu l’effet d’une bombe à l’issue du sommet des chefs d’Etat de la zone franc décidant de dévaluer le FCFA de 50%, alors arrimé au franc français (FF). 22 ans après, des interrogations subsistent toujours autour de l’objectif visé qui était d’améliorer le développement socioéconomique de cette zone économique. Nous avons approché un spécialiste de l’histoire de l’économie africaine, le Pr. TaladidiaThiombiano, Directeur de l’Institut de Formation et de Recherche en Economie Appliquée (IFREAT) de Ouagadougou qui nous entretient sur les péripéties qui ont abouti à cette dévaluation tout en relevant la nécessité d’une monnaie commune au sein de la région ouest-africaine.

 

Afrimag : Le 12 janvier 1994, le FCFA, la monnaie commune de 14 pays africains a été dévaluée de 50%. Pouvez-vous rappeler brièvement les circonstances qui ont abouti à cette situation ?

Pr Taladidia ThiombianoPr. Taladidia Thiombiano : De nombreux facteurs ont été à la base de la dévaluation du 12 janvier 1994 du FCFA. On peut citer, entre autres, la surévaluation ou l’appréciation du FCFA pouvant aller de 50 à 150% selon les pays de la zone ; le déficit des finances publiques conduisant à une impossibilité de remboursement de la dette intérieure et extérieure des Etats ; l’accroissement du déficit de la balance des paiements ainsi que le déficit continu des balances commerciales de la plupart des pays notamment ceux n’ayant aucune ressource minière à exporter les produits agricoles de grande importance sans oublier qu’il y avait une grande spéculation sur le FCFA à cause des rumeurs de dévaluation entrainant une évasion monétaire continue de grande importance. On estime que c’est environ 706 milliards de FCFA exportés entre 1990 et 1993 et rachetés contre des devises. En définitive, il y avait la réduction des réserves de change, la baisse des prix des produits agricoles d’exportation (café, cacao, coton, arachide, etc.). Tout cela a entrainé la BCEAO a imposé un contrôle de change en août 1993.

Peut-on dire de nos jours que les objectifs de la stabilité macroéconomique de la zone franc visés à travers cette dévaluation ont été atteints ?

Il faut rappeler que la dévaluation faisait partie des Programmes d’Ajustement structurel(PAS). De ce point de vue, elle visait à rétablir les grands équilibres macroéconomiques tels que je l’ai évoqué plus haut. De façon générale, les résultats sont mitigés car il y a des aspects positifs et des aspects négatifs. Au plan positif, on peut dire que la dévaluation a permis de rétablir l’équilibre des finances publiques, de rendre progressivement la balance des paiements positifs à travers la relance de la compétitivité, de l’amélioration de la balance commerciale comme l’augmentation des exportations et la réduction des importations. Il est aussi important de souligner l’amélioration du taux de croissance du PIB se situant pour la plupart des pays de la zone entre 5 et 7%. Il y a aussi la maîtrise progressive des taux d’inflation se situant entre 1,6 et 3%. Toutefois, au lendemain de la dévaluation, les taux d’inflation atteignaient 40% à 50% correspondant au taux de dévaluation. On peut parler également de la relance de la production agricole, notamment le secteur des cultures d’exportation (cacao, café, coton, etc.), grâce à une meilleure compétitivité mais aussi à une augmentation des prix sur le marché international.

Comme facteurs négatifs, il faut noter les difficultés du secteur industriel, notamment la partie qui importe des intrants et dont les produits finis sont destinés au marché local. Ceci étant dû au double coût des consommations intermédiaires et de la contraction de la demande intérieure. Il y a les problèmes de concurrence avec les produits importés d’Asie, notamment les produits ménagers, les jouets, les chaussures, etc., dans un contexte de renchérissement de la dette extérieure. Il a fallu des remises de dette de la part de la France et de certains pays du Nord. Par ailleurs, nous pouvons parler de nombreuses faillites entrainant un accroissement du chômage et un développement accéléré du secteur informel.

Que peuvent craindre les épargnants en FCFA en cas de nouvelle dévaluation ?

Toute dévaluation d’une monnaie entraîne une dépréciation de cette monnaie par rapport aux autres monnaies. De ce fait, la première conséquence c’est une perte de pouvoir d’achat à la fois au plan intérieur à cause de l’inflation et au plan extérieur à cause de la baisse de parité par rapport aux autres monnaies. Pour les épargnants détenant des FCFA, ils voient leur revenu réel baissé. Pour éviter de telles situations, certains épargnants, initiés, anticipent en plaçant leur épargne dans d’autres monnaies notamment en dollars ou en euros afin de bénéficier du report de la dévaluation. Mais c’est un délit d’initié qui peut conduire à des procès judiciaires.

On le sait, le franc CFA a toujours été arrimé à une devise étrangère, le franc français puis l’euro actuellement. Cela est plutôt une bonne chose pour les économies des pays de la zone CFA ?

Nous nous en tiendrons ici aux aspects purement techniques, c’est-à-dire économiques de la question. Mais avant d’examiner les conséquences, il convient de rappeler que le FF et l’euro ont été et sont des monnaies fortes. Et au plan de la théorie économique, l’arrimage d’une monnaie faible à une monnaie forte entraîne une forte demande à la consommation de la part des populations qui ont la monnaie faible. On aboutit à une multiplication des importations venant du pays ayant la monnaie forte. Comme avantages, on peut tout d’abord relever un accroissement incontrôlé des importations de biens de luxe. Ce qui entraîne une surconsommation de ces biens par les classes riches. Donc une certaine garantie de pouvoir d’achat des populations de la zone. Ensuite, il y a une garantie de confiance en la monnaie locale grâce à l’arrimage, puis des contraintes à la rigueur budgétaire. Quant aux inconvénients, ça peut être le déficit continu de la balance commerciale. Il ya aussi que le pays a tendance à vivre au-dessus de ses moyens du fait de la surévaluation de sa monnaie. La soumission à des contraintes budgétaires qui peuvent être en contradiction avec le développement du pays ainsi que les incidences ou fluctuations de la «monnaie-mère» qui ont des répercussions sur la monnaie arrimée. Il faut évoquer également qu’il peut avoir des difficultés pour le pays de faire une véritable politique monétaire répondant aux besoins de son économie.

Les pays de la zone ont-ils la capacité de créer une monnaie autonome sans risque de se retrouver dans une situation inflationniste permanente ?

Le problème actuel ne se pose plus de savoir si les pays de la zone CFA ont la capacité de créer leur propre monnaie. C’est une question en ce 21ièmesiècle qui n’a plus sa raison d’être. Sinon, nous voulons garder un pacte colonial et ramer à contrecourant des grands espaces économiques qui constitueront les nations de demain. Mais par rapport à votre question, si je m’en tiens à celle-ci, je dirai que les pays de la zone franc ont cette capacité. Il faut rappeler qu’une des définitions de la monnaie est que la monnaie «c’est de la liberté frappée». C’est un problème de souveraineté en d’autres termes. Tous les pays anglophones d’Afrique ont leur propre monnaie qui marche plus ou moins bien. Ces pays ne sont pas l’exemple d’inflation incontrôlée ou d’hyperinflation.

La question à l’ordre du jour aujourd’hui pour rompre avec le pacte colonial se situe au niveau de la CEDEAO avec la création d’une monnaie avec plusieurs étapes comme l’ont défini les experts et les Chefs d’Etat de la Communauté.

Que pensez-vous de la proposition de création d’une monnaie commune au sein de la CEDEAO ?

C’est en partie lié avec votre question précédente. C’est vrai, il existe de nombreux obstacles dans la création de cette monnaie à cause des multiples problèmes politiques et organisationnels au sein de cet espace. Mais, il faut rappeler que la CEDEAO compte une population d’au moins 300 millions d’habitants. C’est un espace qui dispose aussi de suffisamment de ressources naturelles assez diversifiées. La combinaison du capital humain et du capital naturel est un facteur de développement. Quoi de plus naturel qu’elle ait sa propre monnaie. Le problème de l’inflation ne se posera pas parce qu’il y aura une Banque centrale pour veiller à la bonne gestion de l’émission monétaire.

 

Dévaluation Economie Franc CFA Pr. Taladidia Thiombiano

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