En abandonnant une relation commerciale classique au profit d’une logique de «co-production», l’Afrique et l’Europe pourraient quasiment doubler leurs échanges en dix ans. Selon un rapport du BCG, cette alliance stratégique, fondée sur des chaînes de valeur intégrées, pourrait transformer les deux continents en partenaires industriels majeurs dans un monde de plus en plus multipolaire.
Longtemps liées par l’histoire, la géographie et des intérêts économiques convergents, l’Afrique et l’Europe pourraient entrer dans une nouvelle ère de coopération. Dans une étude publiée début mai 2026 et intitulée Strengthening the Africa-Europe Corridor : Strategic Imperative in a Multipolar World, le cabinet Boston Consulting Group (BCG) estime que les échanges entre les deux continents pourraient atteindre près de 1 000 milliards de dollars d’ici 2035, contre 545 milliards en 2024.
Mais cette ambition suppose un changement profond de paradigme : passer d’une logique de commerce bilatéral traditionnel à une stratégie de «co-production» autour de secteurs à forte valeur ajoutée.
Une relation historique… mais en perte de vitesse
L’Union européenne demeure aujourd’hui le principal partenaire économique de l’Afrique. En 2024, elle a absorbé près d’un tiers des exportations africaines, soit 215 milliards de dollars, tout en conservant le premier stock d’investissements directs étrangers (IDE) sur le continent africain, évalué à 254 milliards de dollars.
À ces flux commerciaux s’ajoutent d’importants transferts financiers : entre 20 et 25 milliards de dollars d’envois de fonds des diasporas africaines installées en Europe, ainsi que 30 à 35 milliards de dollars d’aide publique au développement chaque année.
Les liens humains restent tout aussi puissants. Près de 9 millions d’Africains vivent en Europe, tandis qu’environ 30 % des étudiants étrangers accueillis sur le continent européen sont africains. Les langues héritées de l’histoire coloniale renforcent également cette proximité : le français compte près de 150 millions de locuteurs en Afrique et l’anglais environ 200 millions.
Malgré ces connexions étroites, la coopération économique entre les deux continents a progressivement perdu du terrain face aux nouvelles dynamiques mondiales. Entre 2004 et 2014, les échanges commerciaux Afrique-Europe n’ont progressé que de 60 %, alors que le commerce mondial doublait sur la même période. La décennie suivante a confirmé ce ralentissement : +25 % seulement pour les échanges bilatéraux, contre environ +30 % au niveau mondial.
Le constat est similaire pour les investissements européens en Afrique, dont la croissance reste largement inférieure à celle observée à l’échelle internationale.
Deux continents complémentaires face aux mêmes vulnérabilités
Pour le BCG, cette situation intervient alors même que l’Afrique et l’Europe partagent des fragilités croissantes dans les chaînes de valeur mondiales.
Les deux continents dépendent fortement des importations de produits manufacturés chinois. En 2024, le déficit commercial de l’Union européenne vis-à-vis de la Chine atteignait 374 milliards de dollars, contre 64 milliards pour l’Afrique. Parallèlement, la domination américaine dans les services numériques accentue leur dépendance technologique.
Dans ce contexte, le rapport décrit l’Afrique et l’Europe comme des «alliés naturels» disposant d’atouts hautement complémentaires.
L’Afrique possède une population jeune, en forte urbanisation, ainsi qu’un immense réservoir de ressources naturelles et énergétiques. D’ici 2050, le continent pourrait représenter près de 60 % de la main-d’œuvre mondiale. Il détient déjà une part significative des minerais critiques, des terres arables et du potentiel mondial en énergies renouvelables.
L’Europe, de son côté, apporte des capacités industrielles avancées, des technologies, des institutions solides, un marché unique de plus de 440 millions de consommateurs et d’importantes réserves de capitaux, avec plus de 9 000 milliards de dollars d’IDE.
Le scénario des 1 000 milliards de dollars
Selon le rapport, une stratégie de chaînes de valeur intégrées pourrait faire bondir les échanges commerciaux entre les deux continents à près de 1 000 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie.
À défaut de changement stratégique, la croissance des échanges resterait limitée de 145 à 185 milliards de dollars supplémentaires, soit environ 2,2 % par an. En revanche, une coopération industrielle renforcée pourrait générer entre 220 et 280 milliards de dollars additionnels.
Une première source de croissance viendrait du renforcement des secteurs déjà compétitifs, capable d’ajouter entre 55 et 75 milliards de dollars.
Le principal levier résiderait toutefois dans la capacité de l’Afrique à remplacer une partie des importations européennes dans plusieurs secteurs clés : agroalimentaire, énergie, métaux et minerais, textile, automobile ou encore services numériques. Cette dynamique pourrait générer jusqu’à 205 milliards de dollars supplémentaires.
Résultat : les échanges de biens et services sur le corridor Afrique-Europe progresseraient de 6 % par an en moyenne, un rythme jugé réaliste au regard des précédents internationaux. À titre de comparaison, les échanges de marchandises entre l’Afrique et la Chine ont progressé d’environ 7 % par an durant la dernière décennie.
Les secteurs stratégiques au cœur de la nouvelle alliance
Le BCG identifie trois grands domaines capables de structurer cette nouvelle coopération industrielle.
Le premier concerne les chaînes de valeur liées aux ressources naturelles. L’objectif serait de permettre à l’Afrique de ne plus se limiter à l’exportation brute de matières premières, mais de développer des activités de transformation intermédiaire, notamment dans les matériaux pour batteries électriques, l’hydrogène vert ou les produits agricoles transformés.
Le deuxième pilier repose sur l’industrie légère, en particulier le textile, l’habillement et les composants automobiles intégrés aux chaînes de production européennes.
Enfin, les services commercialisables représentent un troisième axe stratégique, avec un accent particulier sur les services numériques, le tourisme et les industries culturelles et créatives.
Maroc, Égypte, Côte d’Ivoire… les futurs hubs industriels africains
Le rapport propose déjà une quinzaine de clusters industriels prioritaires répartis à travers le continent.
Le Maroc, la Tunisie et l’Égypte apparaissent comme des pôles majeurs pour les engrais verts, l’hydrogène et les composants automobiles et électriques.
La Guinée est identifiée pour le fer vert et l’alumine, tandis que la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin et le Nigeria pourraient devenir des centres régionaux de transformation agroalimentaire et de textile-habillement.
Les minerais stratégiques placent également la République démocratique du Congo, la Zambie, le Zimbabwe, l’Afrique du Sud, le Gabon et le Mozambique au cœur des futures chaînes industrielles mondiales.
Selon le BCG, le succès de cette stratégie dépendra toutefois d’investissements massifs dans les infrastructures, la formation, la logistique et la facilitation des échanges afin de rendre ces chaînes de valeur réellement compétitives à l’échelle mondiale.








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