Le Sénégal et le Tchad, alliés traditionnels de la France, souhaitent rompre les accords qui les lient à l’Armée française. «Camouflet», «nouveau coup dur», «humiliation» … tels sont les termes utilisés par les médias pour qualifier ces décisions. Et, si cette situation marquait miraculeusement le départ d’un renouveau des relations entre la France et certains pays africains. Et si elle constituait finalement une occasion pour promouvoir l’esprit et les valeurs de la Francophonie ?

Sentiments étranges à l’écoute rétrospective des déclarations de l’Envoyé personnel du Président Macron pour l’Afrique, Jean-Marie Bockel. Ce dernier présentait, il y a quelques semaines, les grands axes de son pré-rapport très attendu sur la réorganisation de la présence militaire française en Afrique et de ses bases, proposant un partenariat «renouvelé» et «coconstruit» en réponse aux besoins des pays africains.
Homme d’expérience, rompu à l’exercice de la diplomatie sur le continent, il a été Secrétaire d’État chargé de la Défense et des Anciens Combattants mais également Secrétaire d’État chargé de la Coopération et de la Francophonie avant d’être touché personnellement par la mort tragique de son fils en opération au Mali. Ce dernier se voulait rassurant sur le maintien de bases françaises en Afrique, réorganisées comme des «dispositifs socles», avec des effectifs resserrés, prêtes à proposer une offre de coopération aux pays hôtes.
Quelle surprise pour l’opinion publique française de découvrir ce 28 novembre 2024, les demandes de retrait des soldats français stationnés sur leur sol de la part des Gouvernements Sénégalais et Tchadien, et ce, «sans volonté de rupture» avec la France. S’en dégage, une désagréable impression d’être mis à la porte sans préavis. On notera que, pour sa part, le Président tchadien a assuré, que son pays avait mis fin aux accords militaires avec la France sans «logique de remplacement» par une autre puissance. Une approche qui se veut différente de celles du Burkina Faso, du Mali ou du Niger et peut-être plus réfléchie dans un monde où le non-alignement sur les grands blocs peut s’avérer pertinent.
Une revendication largement compréhensible

Il est nécessaire de décontextualiser ces décisions et de les analyser objectivement. En effet, il est aisé de comprendre la déception française car d’un point de vue militaire, disposer de «forces armées pré-positionnées» sur un territoire étranger constitue un avantage tactique indéniable et ce, même si certains stratèges le contestent. De plus, ce type de base permet également d’entraîner les troupes françaises sur des terrains différents et favorise l’interopérabilité entre contingents de pays alliés.
On remarquera qu’une amertume est également perceptible chez certains militaires français qui estiment avoir servi avec loyauté et humanisme durant des années les populations locales africaines sur le terrain dans le cadre de leurs fonctions : formation, interposition dans des zones de conflits, construction d’écoles, de ponts, opérations de secours lors de catastrophes naturelles, médecine humanitaire et d’urgence, etc.
Au regard du ressenti français, il serait certainement sage de prendre du recul et de se remémorer par exemple que «de 1951 à 1967, ce sont plus de 60 000 militaires américains qui étaient stationnés en France dans le cadre de l’Otan» et que les slogans «US go home» fleurissaient dans certaines régions. Le départ des soldats américains revêtait également, et pas seulement pour les militants communistes, une question de souveraineté nationale et de fierté.
Sénégal et Tchad veulent jouir eux aussi, pleinement de leur souveraineté. Cette présence militaire française heurte indéniablement certaines âmes ; suscitant ou alimentant un ressentiment anti-français. Ces décisions, comme le disent les gouvernants de ces pays, ne sont pas des ruptures et méritent d’être respectées. La France devra donc adapter son outil militaire à cette nouvelle situation et refondre sa diplomatie en se donnant les moyens de créer ou de renforcer de nouveaux axes de coopération avec ces pays.
«La Francophonie : arme de cohésion massive»
L’ex-diplomate Michel Duclos, cite dans son ouvrage, «Diplomatie française», trois grands chantiers qui devraient guider les décideurs français dont «le réexamen de nos options de politique étrangère.»Il est indéniable que la place de la Francophonie dans la stratégie française doit être repensée comme «soft power.»
Pascal Boniface décrit la notion de «soft power» comme une «forme indirecte, mais extrêmement efficace d’exercice de la puissance.» Il s’agit du «pouvoir d’influence et de capacité d’attraction dont peut bénéficier un pays.» Il peut ainsi faire l’objet d’une réflexion de la part des gouvernants d’un Etat pour pallier la faiblesse du «hard power» (puissance militaire, économique…) ou le renforcer.
La Francophonie peut sans nul doute se révéler un instrument de «soft power.» Si le Qatar ou la Corée du Sud, comme d’autres nations non véritablement Francophones, ont adhéré à l’Organisation Internationale de la Francophonie, c’est bien l’illustration que le dialogue entre nations peut emprunter de multiples canaux. Le multilatéralisme ne se décrète pas. Il s’incarne par des décisions en matière de politique étrangère notamment l’adhésion à de nouvelles enceintes diplomatiques et à de nouveaux clubs de nations.
Pour une coopération sincère et humaniste en «Francophonie»
En fin de compte, un départ des troupes françaises permettrait d’échapper aux détracteurs de la France qui l’accuse de maintenir la «Françafrique», un système (fantasmé ou réel) de pratiques quasi-mafieuses considérées comme la source des échecs économiques et politiques des gouvernants concernés. François-Xavier Verschave, décrivait un système de domination de l’ex-puissance coloniale sur ses anciens territoires devenus indépendants correspondant à la fois à : «une politique étrangère à la discrétion du Président Français, des fonctionnaires ou des agents français détachés sur place, une ingérence civile et militaire et des liens financiers occultes mêlés d’un soupçon de corruption et de financement de partis politiques.»
Au final, il conviendrait pour la France de changer d’approche stratégique. Nous avons tous en tant que francophones, une identité commune qui, si elle ne nous apparaît pas toujours évidente, éclate au grand jour en fonction des circonstances. Les personnes qui voyagent à travers le monde par exemple ont conscience de cet état de fait et ont pour beaucoup vécu l’expérience de cette fraternité naturelle entre francophones. Il est temps pour la France de s’y réinvestir pour réinventer sa présence sur le continent.




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