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Balufu Bakupa-Kanyinda et les contradictions du 7ème art

Le cinéaste congolais Balufu Bakupa-Kanyinda était de passage à Casablanca. Invité par Café Culture OCP, il a parlé de son œuvre cinématographique. S’il a reconnu le rôle de l’image dans le rapprochement des cultures, il n’a pas manqué à éclairer l’auditoire sur certains aspects du cinéma, surtout à ses débuts comme outil de propagande colonial, qui a aussi ses travers avec sa façon à “négativer l’Autre”.

Balufu Bakupa-Kanyinda, cinéaste congolais.

Habitué à sillonner le continent africain pour animer des conférences dans des universités ou assister à des festivals et autres rencontres cinématographiques, en y présentant souvent ses oeuvres (voir bio-express), Balufu Bakupa-Kanyinda était de passage ce 10 juin à Casablanca, invité par Café Culture OCP.

Dans la capitale économique du Maroc, le cinéaste congolais(RDC) a abordé plusieurs thématiques allant avec une facilité déconcertante du cinéma (son terrain de prédilection), à l’histoire de la colonisation et l’évolution politique en République démocratique du Congo,… Il n’a pas manqué notamment de dénoncer les préjugés et les complexes multiformes que la colonisation a légués aux Africains. L’aliénation et ses effets pervers, en citant Sembène Ousmane, l’icône du cinéma tout court: “il est déplorable que, dans notre continent, quand les Africains se lèvent, ils se regardent dans un miroir mais ne se voient pas, eux-mêmes. Ils se voient en Européens, en Blancs”. Selon lui, ce complexe a été entretenu et accentué par l’image.

Et d’ajouter : “la colonisation de l’Afrique – si nous prenons la conférence de Berlin 1884-1885 -, intervient dix ans avant l’invention des frères Lumière. Et la cinématographie a donné aux publicistes de la colonisation l’outil par excellence pour coloniser les esprits. Parmi les premiers clients des frères Lumière, se trouvent les missions catholiques en Afrique. Par l’image, on a pu négativiser l’Autre. Par l’image, on a pu nous coloniser, nous aliéner, négativer notre image.” Cette emprise sur l’Africain a été tellement violente, pour reprendre les mots de Balufu Bakupa-Kanyinda, que ça ne choque plus d’entendre des expressions comme cinéma africain, cinéaste africain. “C’est du préjugé ou un manque d’intelligence, car il n’y a pas de médecin africain, il n’y a pas d’ingénieur africain, il y a des Africains qui exercent un métier”, explique-t-il. Cette ambiguïté entretenue sert à nourrir la dépendance qu’ont encore beaucoup de pays africains avec certaines eux-puissances coloniales comme la France. Des rapports qui doivent être dépassés à l’image de ce qui se fait de mieux aujourd’hui dans l’entreprise multiculturelle, autre sujet que nous avons abordé avec Balufu Bakupa-Kanyinda.

Le 7ème art comme courroie de transmission.

Le cinéma peut jouer un rôle central dans la mutation que connait aujourd’hui l’évolution de plusieurs cultures au sein de l’entreprise. Contrairement aux images négatives que le cinéma, le dessin, ou l’art en général peut véhiculer sur l’Autre, -Tintin au Congo ou Tarzan-, Balufu Bakupa-Kanyinda estime que le 7ème art, en particulier, a un rôle déterminant non seulement dans le rapprochement des peuples mais aussi dans l’éclosion des énergies créatrices en entreprise. Dans cette dynamique, les entreprises ont un rôle central pour accompagner les hommes et les femmes de culture en leur permettant de servir de courroie de transmission dans les organisations.

Qui mieux que le cinéma, une galerie d’art ou le théâtre pour véhiculer l’image de l’autre à travers ses différentes facettes ?

Question à laquelle le cinéaste congolais n’a pas manqué d’apporter des réponses à partir du vécu de son pays natal. Il s’appuie sur son art pour aider à mieux cerner la mentalité de la société congolaise. Ainsi, comment s’imprégner des us et coutumes dans ce pays-continent de quelque 80 millions d’habitants, mal connu de l’extérieur selon lui ? Une société où, contrairement à d’autres, particulièrement la Belgique (ex-puissance coloniale), le groupe prime sur l’individu. Une société congolaise où l’on privilégie d’abord la résolution des conflits par des négociations entre parties. Là aussi, la prééminence de la communauté sur l’individu est sacralisée. Ce qui amène Hassina Moukhariq, Portfolio Lead à la Fondation OCP, à aller dans le même sens : «la connaissance de cette Culture africaine nous permettra de mieux comprendre cet ensemble de pensées et de valeurs qui définissent et unissent les sociétés africaines. Pour les collaborateurs de notre Groupe, cette connaissance permettra de mieux appréhender le continent dans sa diversité et sa richesse culturelle et, partant, d’en mesurer plus justement les enjeux”. Et d’ajouter : “avec Balufu Bakupa Kanyinda, nous avons découvert l’histoire de la République Démocratique du Congo dans toutes ses réalités, comme nous avions, il y a quelques mois, découvert l’Angola à travers les récits de Cornelio Caley. Bientôt nous découvrirons les pays sahéliens, puis de l’Afrique australe et bien d’autres encore”.

Dans son documentaire Afro@digital de 52 minutes paru en 2002, Balufu Bakupa-Kanyinda montre le regard d’un Africain sur la technologie numérique et les promesses qu’elle apporte au continent africain. Comme le dit le cinéaste, ce documentaire explore la façon dont la technologie numérique a changé la vie des Africains et soulève des questions difficiles, au sujet de l’utilisation de la technologie dans la mode, la musique, le cinéma, la télévision, la recherche, la politique et la gouvernance et pour documenter la mémoire. Il pose d’importantes questions sur la façon dont la technologie numérique est en cours d’utilisation dans l’Afrique d’aujourd’hui et la façon dont elle pourrait être utilisée au service des peuples africains de demain.

Constat intéressant. Comment les firmes apatrides, plongées dans un espace multiculturel, gèrent-elles des groupes de populations issus de cultures différentes à l’heure du digital ?

Celles qui se veulent des entreprises multiculturelles sont de plus en plus confrontées à des groupes qui affirment leur identité ; comment intègrent-elles cet aspect de la culture dans un monde des affaires mondialisé ? Avec quelles conséquences ? Ces entreprises sont-elles la route ouverte à une uniformisation culturelle ? Annoncent-elles la mort de la diversité culturelle ? Telles sont les questions auxquelles nous espérons avoir une ébauche de réponse des spécialistes en management culturel.

Café Culture OCP

“Le Café Culture OCP est beaucoup plus qu’un Café, c’est un lieu incontournable d’ouverture sur le Monde où échanges, découvertes et partages de nouvelles perspectives offrent un cadre et des conditions propices pour l’émergence de nouveaux modes de pensées méritant d’être diffusés et partagés et œuvrant à dévoiler notre richesse d’idées collectives. Dans une ambiance à mi-chemin entre un Café littéraire et un lieu social de rencontre, et dans une déco chaleureuse, le concept puise toute son essence dans une envie de favoriser un renouveau et un dynamisme culturel qui va de pair avec la vision du Groupe et se projette déjà dans le futur.

Le Café Culture est déployé en trois variantes : un Café Conférences, un Café Littéraire et un Café Découverte”.

 

Bio-express

Né le 30 octobre 1957 à Kinshasa (RDC), Balufu Bakupa-Kanyinda a fait de la sociologie, de l’histoire et de la philosophie à l’Université de Bruxelles avant d’aller se former au cinéma dans un atelier photo à Paris, puis à Londres et à l’atelier des Beaux-arts de Cambridge.

 

Principaux films réalisés :

1991 : Dix mille ans de cinéma (doc. 13’, Scolopendra Productions)

1993: Thomas Sankara (doc. 26’, Channel Four)

1996 : Le Damier-Papa national oyé! (fiction, 40’)

1999 : Bongo libre… (doc. 26’)- Watt (fiction, 19’)- Balangwa Nzembo (l’ivresse de la musique congolaise) (doc. 52’)

2002 : Afro@Digital (doc. 52’)- Article 15 bis (fiction, 15’)- Nous aussi avons marché sur la lune (fiction, 16’)

2007 : Juju Factory (fiction, 1h40’)

2015 : Congo : Le silence des crimes oubliés  (doc. 1h18’, comme producteur)

Balufu Bakupa-Kanyinda Café Culture OCP Cinéma Cinéma africain OCP

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