À la veille de la réunion ministérielle du 30 juin consacrée à l’élection du prochain Secrétaire général de la Francophonie, l’attention se concentre sur les équilibres diplomatiques et les trajectoires personnelles des candidats.
Mais l’enjeu dépasse largement cette séquence institutionnelle.
Car derrière ce « grand oral » se joue une question plus profonde et plus structurante : celle du modèle de Francophonie que nous souhaitons bâtir à l’horizon des quinze prochaines années.
Dans un contexte de recomposition géopolitique, de transition technologique accélérée, d’urgence climatique et de montée en puissance des sociétés civiles, la Francophonie est confrontée à une exigence de transformation.
Elle ne peut plus se penser uniquement comme un cadre institutionnel hérité. Elle doit désormais assumer une ambition plus large : devenir un espace de production de solutions, de circulation des savoirs et d’innovation partagée.
Une Francophonie polycentrique
À l’approche de l’élection du prochain Secrétaire général, le débat ne peut se limiter à un choix de personne. Il engage une vision : celle de la Francophonie que nous voulons pour les quinze prochaines années.
La question essentielle n’est peut-être pas : qui dirigera l’OIF ?
Mais plutôt : quelle Francophonie voulons-nous pour le monde qui vient ?
Un monde marqué par des recompositions profondes : tensions géopolitiques, transition énergétique, révolution de l’intelligence artificielle, urgence climatique, et aspirations croissantes des sociétés civiles et des jeunesses à participer aux décisions qui les concernent.
Dans ce contexte, la Francophonie ne peut rester immobile. Elle doit changer d’échelle et de logique.
Longtemps structurée selon une dynamique verticale du Nord vers le Sud — financements, expertise, modèles institutionnels — elle doit aujourd’hui intégrer une réalité nouvelle.
Cette dynamique a produit des résultats importants, mais elle ne correspond plus pleinement aux équilibres du XXIᵉsiècle.
Le centre de gravité de la langue française s’est déplacé vers l’Afrique, tout en s’étendant vers les Amériques, le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-Est, l’océan Indien et le Pacifique. Dans le même temps, des pôles d’innovation émergent dans tout l’espace francophone : intelligence artificielle au Québec, coopérations universitaires africaines depuis le Maroc, et innovations portées par de nombreuses universités et entreprises du Sud.
Dès lors, une question s’impose : et si, demain, une part décisive des innovations pédagogiques, numériques, agricoles ou culturelles venait d’abord du Sud ?
L’avenir de la Francophonie ne réside plus dans une relation entre ceux qui transmettent et ceux qui reçoivent. Il réside dans une communauté d’apprentissages réciproques.
Une Francophonie des peuples
L’OIF est une organisation d’États. Mais la Francophonie est d’abord une réalité humaine.
Elle vit à travers les enseignants, chercheurs, entrepreneurs, artistes, collectivités, diasporas, sportifs, et surtout les jeunes générations.
Une attente forte s’exprime : celle d’une Francophonie plus proche du terrain, plus lisible, plus concrète.
Cette aspiration appelle une évolution institutionnelle : l’instauration d’un dialogue permanent avec la société civile, les réseaux professionnels et les acteurs locaux.
La Francophonie y gagnerait en proximité, en visibilité et en légitimité.
Le défi du financement
Aucune ambition ne peut exister sans moyens.
Or, le décalage est aujourd’hui manifeste entre les objectifs assignés à la Francophonie et ses capacités financières.
Éducation, mobilité, recherche, innovation, culture, agriculture, sport, transition numérique : tous ces domaines exigent des ressources nouvelles.
Le futur Secrétaire général devra ouvrir une nouvelle phase : institution financière, partenariats publics-privés, fonds d’investissement francophones, mobilisation des diasporas, mécénat, fondations, banques de développement et financement de projets à impact.
À terme, la question d’une véritable architecture financière francophone ne pourra plus être éludée.
La crédibilité d’une organisation internationale se mesure à sa capacité à transformer les idées en actions.
Intelligence artificielle : souveraineté culturelle
L’intelligence artificielle est l’un des marqueurs structurants du XXIᵉ siècle.
Les systèmes qui organisent déjà nos économies et nos sociétés sont développés par un nombre limité d’acteurs. Or, les données linguistiques et culturelles qui les nourrissent ne sont jamais neutres.
La Francophonie dispose pourtant d’atouts majeurs : diversité de ses espaces, pôles de recherche en Europe et en Amérique du Nord, et montée en puissance des pôles africains.
Elle pourrait devenir un espace structurant de coopération scientifique, en soutenant des modèles multilingues ouverts, la formation de spécialistes francophones, la préservation numérique des langues et une gouvernance éthique de l’IA.
L’enjeu est à la fois technologique, culturel et civilisationnel.
Agriculture et souveraineté économique
L’agriculture demeure un pilier central des équilibres contemporains : sécurité alimentaire, croissance démographique, emploi, climat et stabilité des territoires.
L’espace francophone dispose d’une diversité remarquable de compétences, du Sahel au Québec, des Caraïbes à l’Europe en passant par l’Asie.
L’enjeu n’est plus seulement de produire, mais de structurer des écosystèmes de coopération entre recherche, innovation, production et transformation locale.
L’agriculture devient ainsi un levier de souveraineté, de stabilité et de développement partagé.
Le sport, langage de cohésion
Le sport est l’un des rares langages universels.
Il crée de la confiance avant les mots. Il dépasse les frontières et les générations.
La Francophonie dispose déjà des Jeux de la Francophonie. Mais elle pourrait aller plus loin en structurant une véritable diplomatie sportive : mobilité des jeunes, coopération entre universités et fédérations, valorisation des sports traditionnels.
Le sport est un instrument de cohésion sociale et de paix.
Langues, oralité et diversité culturelle
La langue française est un bien commun. Mais elle coexiste avec des milliers d’autres langues.
La Francophonie ne doit pas être un espace d’uniformisation, mais un laboratoire du plurilinguisme.
À cette diversité s’ajoute une richesse souvent sous-estimée : l’oralité.
Dans de nombreuses sociétés francophones, la transmission repose sur la parole, le geste et la mémoire vivante autant que sur l’écrit.
Ces pratiques ne relèvent pas du passé : elles peuvent nourrir de nouvelles formes d’innovation éducative et culturelle à l’ère numérique.
L’enjeu est de réconcilier écrit et oral, tradition et modernité.
Climat, énergie et biens communs
Le changement climatique impose une relecture profonde de notre rapport au vivant.
L’espace francophone rassemble des visions du monde diverses, notamment dans les sociétés où la relation à la terre relève d’une responsabilité intergénérationnelle.
Ces approches peuvent enrichir la réflexion mondiale sur la biodiversité, l’eau et les ressources naturelles.
La Francophonie pourrait devenir un espace de dialogue entre sciences contemporaines, droits nationaux et savoirs locaux.
L’énergie constitue un enjeu stratégique majeur, notamment pour l’Afrique, qui devra accéder à des ressources fiables pour son développement.
La coopération francophone peut contribuer à structurer des solutions adaptées aux réalités de chaque pays.
Ressources naturelles et paix
Les ressources naturelles ont trop souvent été sources de conflits.
Elles pourraient devenir des instruments de coopération.
La Francophonie peut promouvoir une approche fondée sur la responsabilité partagée, la création de valeur locale et le développement humain.
La richesse d’un pays ne réside pas dans son sous-sol, mais dans son capital humain.
Une Francophonie à réinventer
La question posée dépasse celle d’une élection. Elle engage un choix de civilisation.
Quelle Francophonie voulons-nous transmettre ?
Plus polycentrique. Plus proche des peuples. Plus ouverte à la société civile. Mieux financée. Plus innovante. Plus attentive aux langues, aux cultures et aux savoirs. Plus engagée pour le climat et les biens communs.
Mais surtout une Francophonie capable non seulement d’accompagner les transformations du monde, mais d’y contribuer.
Longtemps pensée comme un espace de transmission, elle doit désormais devenir une communauté d’apprentissages réciproques.
Une communauté où chacun transmet.
Une communauté où chacun apprend.
Une communauté où chaque territoire contribue à une intelligence collective francophone.
La diversité n’est pas une faiblesse. Elle est notre principal capital — et peut-être notre plus grande responsabilité.
Benoist Mallet Di Bento
Conseil stratégique et influence dans l’espace francophone et international
Administrateur de réseaux francophones
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