Yan Chantrel est vice-président de la Commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport au Sénat. Il est également Président du Groupe d’études Francophonie et co-auteur d’un rapport sur la francophonie paru en octobre 2024. Parti travailler en 2011 au Québec, il souligne que cette expérience de vie « l’a ouvert à la diversité de la Francophonie qui est parfois perçue comme un concept abstrait en France.» Face à des menaces de coupes budgétaires affectant le budget de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), il tire la sonnette d’alarme aux côtés de 70 parlementaires de sensibilités différentes.
AFRIMAG : En 2024, vous avez été co-auteur du rapport d’information « Le français a encore son mot à dire. Propositions pour une francophonie multilatérale et coopérative. » Quelles étaient les principales recommandations et avez-vous eu le sentiment d’avoir été entendu ?
Yan Chantrel : Il est important de rappeler que nous avions été missionnés par la Commission de la culture, de l’éducation, de la communication du Sénat et que ce travail a été fait avec l’ensemble des groupes. Il s’agissait de nourrir le Sommet de la Francophonie à Villers-Cotterêts sous présidence française. Ce rapport a eu un premier impact aboutissant à de riches échanges avec le Gouvernement de l’époque. Mais nous partons du principe qu’il s’agit d’un travail sur le long terme et qu’un suivi est primordial pour que les recommandations deviennent des réalités.
Ce rapport a pour but de promouvoir une francophonie ouverte, coopérative, tournée vers l’avenir comme évoqué dans son titre. Tout d’abord, il a le mérite d’aller contre des idées reçues en rappelant que le français reste une grande langue internationale, que son avenir se joue en Afrique avec la croissance démographique et qu’il est primordial de sortir d’une vision nostalgique de la défense de la Francophonie.
Les recommandations, identifiées sous le tropisme de notre commission, sont notamment de garantir un enseignement de qualité du français, de valoriser le français comme langue d’enseignement supérieur, de renforcer sa présence dans l’univers numérique…
Nous avons aussi formulé des recommandations extrêmement précises sur la valorisation du métier d’enseignant du français, c’est une problématique mondiale marquée par une pénurie d’enseignants, le soutien des mobilités étudiantes avec la création de programmes à l’échelle de la francophonie qui soient identifiables et portés politiquement par des pays francophones à l’instar du programme Erasmus qui est une réussite pour la construction européenne. Erasmus a favorisé la connaissance de l’Union par les jeunes, les échanges et leur a donné pour un certain nombre d’entre eux un sentiment d’appartenance à l’Europe.
Nous avons rappelé que la Francophonie institutionnelle ne doit pas se contenter de grandes réunions avec des effets d’annonces. On peut citer à ce titre l’importance de la simplification de la politique de visas pour les étudiants, un point assez bloquant. Être francophone, cela devrait constituer un avantage. À l’heure actuelle, il n’y a pas d’avantage à être francophone. La France devrait avoir une vraie vision et une stratégie en direction de cet espace. Cela n’est pas le cas, et c’est une faiblesse dans le monde dans lequel nous vivons, un monde marqué par des changements d’alliances. Et il est évident que c’est un « espace » avec lequel il convient d’échanger et de commercer davantage et ce, dans l’intérêt de l’ensemble des pays francophones.
AFRIMAG : Aujourd’hui avec 70 parlementaires, vous avez adressé pour la deuxième fois une lettre au Président de la République pour l’alerter sur l’avenir de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF). Qu’en est-il exactement ?
Yan Chantrel : Comme l’année dernière, mais avec plus de signataires (70 collègues parlementaires issus de tous les bords politiques), nous avons saisi le Président de la République sur les baisses successives de la contribution française au budget de l’AUF. Une baisse cumulée potentielle de 64 % sur deux ans comme cela est envisagé à ce stade, est un message délétère en direction de la famille francophone. Cette décision est d’autant plus choquante qu’elle arrive à une période où la France préside la Francophonie (jusqu’au prochain sommet prévu au Cambodge fin 2026).
Soulignons que l’AUF est présente dans près de 120 pays et fédère plus de 1 000 établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Dans la situation actuelle, à la vue des enjeux de la langue en matière d’intelligence artificielle, nous avons besoin de davantage de recherche et de travail de coopération au niveau de la francophonie. C’est un levier d’action majeur pour l’avenir de la défense de la langue à travers les nouveaux outils. Nous restons mobilisés pour que le Gouvernement revienne sur ces coupes budgétaires.
De plus, on notera qu’il s’agit d’un moment où l’AUF va mettre en œuvre le programme phare, le Pimef, Programme International Mobilité Employabilité Francophone, visant à développer les échanges et les mobilités entre étudiants de pays du Nord et du Sud francophones et ce dans les deux sens.
AFRIMAG : Quelles seront à votre avis les conséquences concrètes sur le terrain d’une baisse de la participation française au budget de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) ?
Yan Chantrel : Bien que l’AUF ait engagé des efforts pour faire évoluer son modèle économique et diversifier ses sources de financement, la première baisse l’a obligée à licencier près de 130 personnes en France et sur différents sites implantés dans le monde.
Si le Gouvernement confirme sa participation au budget de l’AUF à seulement 8 millions d’euros pour 2026, les conséquences seraient funestes pour l’AUF : des dizaines de cadres et d’universitaires supplémentaires pourraient voir leur emploi menacé, des activités engagées ou planifiées seraient remises en cause, et de nombreux espaces de services de l’AUF pourraient fermer dans les pays d’accueil du monde entier. L’Agence pourrait même être contrainte de mettre la clé sous la porte.
Pour revenir sur les mobilités étudiantes, il ne faudrait pas que le Pimef soit mort-né. Il ne suffit pas de faire des annonces durant un Sommet, il faut que les projets soient portés politiquement dans les instances. Je suis de ceux qui pensent qu’il vaut mieux un programme qui fonctionne correctement, qui remplisse ses objectifs qu’une multitude de programmes non aboutis. Il y avait une volonté réelle lors de l’annonce au Sommet de Villers-Cotterêts. Aujourd’hui, il y a des difficultés budgétaires en France qui se traduisent par des coupes sans réelle vision stratégique. La Francophonie, « ça n’est pas un coût, c’est au contraire un investissement dans notre avenir pour la culture, pour l’éducation et dans une certaine mesure pour les relais de croissance. » Cette dimension « investissement dans l’avenir notamment dans la jeunesse » doit être comprise.
AFRIMAG : Au moment où dans tous les classements internationaux – concernant la qualité des établissements d’enseignement supérieur – les Anglo-Saxons se taillent la part du lion, la France a choisi d’augmenter le coût de formation. Comment l’expliquer ? La France a-t-elle une politique pour intéresser la formation des ressortissants de ses partenaires de la francophonie ? Laquelle ?
Yan Chantrel : Cette augmentation existe déjà dans la Loi mais elle n’est pas appliquée par les Universités qui disposent d’une marge d’autonomie. Le ministère souhaite aujourd’hui obliger les Universités à augmenter les frais de scolarité des étudiants qui ne sont pas ressortissants de l’Union européenne. Il n’y a là trèsclairement aucune vision stratégique par rapport à la francophonie. Être francophone devrait être un avantage. Ces étudiants devraient bénéficier des mêmes tarifs garantis que leurs homologues français. Heureusement, les Universités n’appliquent pas ces augmentations : d’une part leurs dirigeants savent qu’une augmentation des frais de scolarité n’apporterait pas de recettes significatives à leurs finances et d’autre part ils sont tout à fait conscients des enjeux de rayonnement international qui sous-tendent cet accueil d’étudiants étrangers notamment francophones. Rappelons que la France se différencie des autres pays par rapport aux coûts de scolarité. C’est un avantage concurrentiel. Cette approche permet une accessibilité accrue à des formations supérieures, à des personnes qui ne le pourraient pas autrement. Il s’agit de personnes qui participent à la richesse de la France et à son rayonnement à terme quel que soit l’endroit où elles se trouvent dans le monde. C’est une force de notre modèle qu’il ne faut pas affaiblir.
AFRIMAG : Les parlementaires français, et plus généralement les décideurs français, ne semblent pas saisir les enjeux relatifs à la promotion de la francophonie en général, quel est votre sentiment ?
Yan Chantrel : La Francophonie est sous-estimée et sous-exploitée en règle générale dans la population française. La vision des élus reflète d’une certaine façon la perception de la population.
Nous savons tous que le sujet est marqué en partie par le fait colonial, il nous faut de mon point de vue reconstruire une coopération à égalité en intégrant les apports des pays francophones.
Des signes d’ouverture doivent être envoyés par la France en direction de la jeunesse francophone en Afrique et dans les autres territoires francophones en facilitant leur venue pour des études en France, en menant une politique de visas adaptée, en les aidant au travers de notre force de frappe diplomatique dans les institutions internationales, etc. Un exemple qui illustre la situation concernant les GAFAM : certains contenus d’artistes francophones génèrent des millions de vues sur les réseaux sociaux et ne sont pas monétisés (et rémunérés) contrairement à d’autres pays. Voilà un combat que nous pouvons porter à l’échelle internationale pour soutenir une rétribution des artistes africains francophones concernés. Les jeunes francophones ont besoin de comprendre à quoi peut leur servir la langue française notamment à l’international. Certains diront que c’est presque à nous de les convaincre de l’utilité de la langue française.
Et à mon avis, les mentalités sont en train d’évoluer car le contexte actuel au niveau international nous y pousse. On ressent déjà chez certains décideurs une prise de conscience qui se traduit par le besoin de renforcer les liens avec ceux qui nous sont le plus proches et que nous avons peut-être quelque peu négligés. Mais, c’est surtout à partir d’une francophonie des peuples reposant sur des échanges éducatifs et culturels que pourra se refonder pleinement la Francophonie.
Entretien réalisé par Gilles Djeyaramane
Agence Universitaire de la Francophonie
Fondée en 1961 à Montréal, l’AUF, Agence Universitaire de la Francophonie, est une association mondiale d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche francophones, qui regroupe près de 1 000 établissements universitaires sur tous les continents dans 120 pays. Elle est l’opérateur direct et reconnu du Sommet de la Francophonie pour l’enseignement supérieur et la recherche et le plus vaste réseau universitaire au monde. Avec près de 200 implantations dans 60 pays, l’AUF est présente au plus près de l’ensemble des parties prenantes de l’écosystème éducatif et universitaire. Sa présidence est assurée depuis novembre 2025 par le Professeur Alioune Badara Kandji, Recteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, élu lors de la 19e Assemblée générale de l’AUF. Le Professeur Slim Khalbous a été réélu pour un second mandat en qualité de Recteur en décembre 2023.
L’AUF contribue de façon générale au développement des compétences, à la mobilité des étudiants et des chercheurs, à l’innovation, à l’employabilité des jeunes et au renforcement des partenariats académiques à travers le monde.
Cinq axes stratégiques guident son action : transformation numérique et gouvernance des universités francophones ; employabilité des étudiants et des diplômés des établissements membres de l’AUF et promotion de l’entrepreneuriat étudiant dans l’espace francophone ; réseautage et coopération internationale ; formation des formateurs et promotion de l’innovation pédagogique ; production, diffusion et reconnaissance de la recherche francophone dans un environnement scientifique mondialisé.
G. D





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