La RSE en Afrique
Les considérations sociales et environnementales s’invitent de plus en plus dans le quotidien des entreprises africaines. La responsabilité sociétale des entreprises ou responsabilité sociale et environnementale s’impose comme une politique transversale, s’immisçant dans la moindre décision. Aujourd’hui, comment ce concept, selon lequel les entreprises doivent intégrer les dimensions sociales et environnementales dans leurs activités, se décline-t-il dans le management des entreprises africaines ? S’agit-il d’un effet de mode ou d’un véritable engagement ? Peut-on parler de l’émergence d’un modèle RSE africain ?
DOSSIER réalisé par François Dry & Idrissa Keïta
La responsabilité sociale de l’entreprise, la responsabilité sociétale des entreprises ou la responsabilité sociale et environnementale (RSE) est souvent évoquée comme un modèle intégratif permettant d’asseoir une éthique des affaires. Combiner les objectifs de développement économique, social et environnemental et installer une relation permanente entre les parties prenantes. La RSE est tout simplement devenue une politique transversale, s’immisçant dans la moindre décision. Image, acceptabilité locale, cohésion sociale, culture d’entreprise, gouvernance… Le champ d’action est vaste. En Afrique, le sujet est en tout cas au goût du jour.
Les labels RSE arrivent !
On voit même fleurir des labels, comme au Maroc, où les patrons ont bien compris que, au-delà de l’image, intégrer ces notions peut être générateur de business.
Sur ce plan, la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), à travers sa commission RSE & Label, a opté pour une démarche pragmatique avec la création en 2010 du label RSE. Premier instrument marocain de reconnaissance de l’engagement des entreprises vis-à-vis du développement durable. Aujourd’hui, plus d’une centaine d’entreprises sont labellisées dont seulement un tiers de PME alors même qu’elles constituent 80% du tissu économique marocain.
En 2019, c’est au tour de l’Autorité marocaine des marchés de capitaux d’exiger aux sociétés cotées à la Bourse de Casablanca de publier un rapport Environnement Social et Gouvernance, mettant en avant leurs réalisations en matière d’impact sociétal et environnemental.
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Le Groupe OCP, pionnier en la matière
Parmi les champions marocains de la RSE, on compte le pionnier en la matière, le Groupe OCP (lire interview), qui œuvre pour le développement durable. Le leader mondial sur le marché des engrais phosphatés a mené plusieurs chantiers majeurs qui témoignent de son engagement total pour une activité durable, responsable et respectueuse de l’environnement. Des actions portées par ses diverses entités et qui en ont fait l’un des plus importants acteurs en la matière sur le plan national et continental. Il faut dire que le
Groupe OCP a depuis toujours été impliqué dans le développement social et responsable de ses territoires d’implantation. Un intérêt particulier est accordé aux projets agricoles, d’infrastructure, de santé, d’éducation et de développement durable.
Le Groupe accompagne notamment le développement économique et urbanistique des villes dans lesquelles il dispose d’une présence. Il mène plusieurs projets innovants de villes durables et écoresponsables dans un nombre important de régions du Maroc.
C’est le cas notamment de la ville verte Mohammed VI de Benguerir conçue autour du savoir académique et de la recherche. Il soutient l’employabilité et la formation dans ces régions grâce notamment à l’activité de ses centres OCP Skills. Cette initiative est née de la volonté d’offrir aux jeunes des régions où le Groupe est implanté des espaces, conviviaux et intégrés, de formation, d’encadrement, d’information sur l’emploi, de loisirs, d’encouragement des projets associatifs et de promotion d’activités diverses. En effet, le Groupe OCP a fait de la RSE une priorité de son action citoyenne. En témoignent d’ailleurs l’activité intense de ses fondations, à savoir la Fondation OCP et la Fondation Phosboucrâa. Ces structures sont particulièrement impliquées dans le cadre de l’accompagnement des agriculteurs en vue de l’émergence d’une agriculture durable, génératrice de valeur ajoutée et respectueuse de l’environnement. Des actions ciblées sont proposées aux agriculteurs dans le cadre des caravanes et ce tant sur le plan national que continental. A la clé des formations, un accompagnement technique et scientifique et une cartographie de la fertilité des sols.
Aussi, faut-il souligner qu’à travers sa filiale OCP Africa, le Groupe OCP accompagne l’essor de l’agriculture africaine grâce notamment à des programmes d’aide ciblés ayant atteint des dizaines de milliers d’agriculteurs comme le programme OCP School Lab.
Si le Groupe accorde un intérêt particulier aux projets ayant trait à l’agriculture et à l’environnement, il inscrit également le développement humain au cœur de ses axes. En témoigne notamment le développement du programme «Act4community». Cette initiative permet d’encourager le développement des compétences et le volontariat des collaborateurs du Groupe, en leur permettant de donner de leur temps et de leur expertise aux différentes communautés qui forment l’écosystème du Groupe, que ce soit dans les sites où il opère, ou dans les différents pays où il est présent. «Act4community» traduit une vision nouvelle de la RSE à travers tous les domaines de développement tels que l’agriculture, le sport, l’entrepreneuriat, la formation ou encore la culture. Ainsi, en mettant l’humain au cœur de son approche, le Groupe OCP contribue aussi à la création d’emplois et au développement, en sortant de l’approche classique, tout en se basant davantage sur le dialogue.
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Tunisie, Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali… le phénomène gagne du terrain
Dans le sillage de celui de la CGEM au Maroc, la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie, l’organisation patronale Conect, a aussi lancé son label RSE il y a de cela huit ans. «En Tunisie, les entreprises exportatrices sont les plus motivées pour une démarche RSE. Ceci explique leur engagement dans différentes démarches de certification notamment environnementales, sociales et de qualité. Les principes de respect de l’environnement, des droits de l’Homme, du droit des travailleurs et des consommateurs qui constituent la base même de l’engagement RSE, représentent une priorité relative plus particulièrement pour les entreprises exportatrices», souligne une étude de GIZ, l’agence allemande de coopération internationale pour le développement, intitulée «La responsabilité sociétale des entreprises en Tunisie : état des lieux».
Selon Pierre Jacquemot, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et auteur du guide : La responsabilité sociale et environnementale des entreprises françaises en Afrique, «certains Etats comme le Maroc, le Sénégal, le Cameroun, l’Afrique du Sud et le Ghana ont une longueur d’avance en matière de RSE».
Certains acteurs, comme RSE Sénégal, qui promeuvent le concept en Afrique de l’Ouest auprès des entreprises et des pouvoirs publics, tentent d’affirmer une vision territoriale. Sous la houlette de cette organisation et en collaboration avec le Conseil national du patronat, une charte RSE et développement durable des entreprises a été élaborée par une vingtaine d’entreprises de différents secteurs (mines, industrie, BTP, banque, hôtellerie, etc.) en tenant compte à la fois de leurs préoccupations communes et des enjeux du développement durable au Sénégal. La Charte définit ainsi sept engagements à minima que doit prendre toute entreprise du Sénégal, quelle que soit sa taille, pour s’inscrire dans les lignes directrices d’une politique de RSE. Le premier engagement porte sur la nécessité de définir et de partager en interne et avec les parties prenantes des valeurs correspondant aux principes éthiques et de bonne gouvernance. Les signataires s’engagent aussi à préserver les ressources naturelles, à atténuer la pollution ; elles doivent appuyer le développement d’une économie verte au Sénégal. Ainsi, plusieurs entreprises signataires ont sous-traité la collecte et la valorisation de leurs déchets à de petites entreprises locales. Les entreprises signataires doivent contribuer à la lutte contre le chômage des jeunes et à la formalisation de leurs secteurs – deux préoccupations majeures en Afrique – en mettant en œuvre des politiques d’achat local privilégiant la contractualisation avec des microentreprises et des PME engagées elles-mêmes dans la RSE et potentiellement créatrices d’emplois. Elles doivent respecter le principe de légalité en ce qui concerne les conditions de travail et les questions liées aux droits humains. Elles doivent aussi privilégier un engagement communautaire qui va au-delà du simple mécénat en s’impliquant dans de véritables projets RSE structurants, à fort impact. Enfin, l’entreprise signataire doit rendre compte en toute transparence de ses actions réalisées dans le domaine de la RSE et publier périodiquement un document en justifiant le bien fondé.
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Sifca, un émulateur en Côte d’Ivoire
En Côte d’Ivoire, la politique RSE de l’agro-industriel Sifca est certainement l’une des mieux conçues. Le groupe agroalimentaire, engagé depuis 2007 dans une démarche de développement durable, est le seul dans ce pays à produire un rapport certifié par un cabinet international. Et les PME empruntent progressivement le même chemin. De plus en plus de petites entreprises intègrent cette dimension sociétale, notamment dans la filière de la transformation.
Tout comme l’Institut Afrique RSE, cette structure sensibilise acteurs privés et pouvoirs publics à l’importance de ce levier de croissance. L’association Kilimandjaro, née fin 2012, n’est pas en reste. Il est le premier réseau panafricain de RSE dans la conduite d’études, de formations et dans l’organisation des séminaires. Ceux-ci jouent un rôle fondamental de dynamisation des acteurs.
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Des freins aussi
Parmi les arguments susceptibles de freiner le déploiement de la RSE, son coût revient de façon récurrente. Ainsi, le déploiement de l’économie responsable se heurte à divers obstacles, notamment pour les PME. Confrontées à de nombreuses difficultés quotidiennes, combien d’entre elles peuvent envisager de dépenser 15000 à 20000 euros pour une étude d’impact social et environnemental? Et quid de la question de la gouvernance, encore largement taboue ?
«L’idée selon laquelle les entrepreneurs à la tête de PME ne s’intéressent pas à la responsabilité sociétale, qui reste l’apanage des grands groupes, est largement répandue, aussi bien dans les pays développés qu’en Afrique. Indéniablement, les PME africaines disposent rarement de politiques de RSE formelles et des ressources financières ou humaines indispensables à leur mise en place. Leurs pratiques environnementale, sociale et de gouvernance sont, de fait, loin d’être toujours rigoureuses. Pourtant, les entrepreneurs africains que nous côtoyons ont très souvent l’ambition d’agir en faveur du développement de leur pays, autant que celle de réussir», précise Élodie Nocquet, responsable des questions ESG et de la mesure de l’impact chez Investisseurs et Partenaires (I&P). Se pose aussi le problème de l’absence de cadre réglementaire et de l’inadéquation du modèle occidental. «On reproduit des formes de RSE sans les contextualiser, regrette Alexandre Wong, Coordonnateur du réseau «RSE & interculturalité». «Cette RSE un peu marchandée ne tient pas assez compte des cadres sociaux et culturels africains», indique-t-il.
L’enjeu de ces prochaines années sera donc d’accompagner le développement à grande échelle de la RSE sur le continent africain. Ce qui représente un défi de taille pour des économies encore largement informelles. Dans un contexte de fortes demandes sociales et de faiblesse des recettes publiques, la RSE représente une opportunité pour l’Afrique : celle de servir un développement durable et inclusif. En adoptant de meilleures pratiques ESG, les entreprises peuvent non seulement réduire les externalités négatives de leurs activités (par exemple en luttant contre les accidents de travail ou la pollution des eaux usées) mais également optimiser leur impact positif sur le développement. Une démarche RSE peut également procurer d’importants bénéfices aux entreprises – en leur ouvrant les marchés internationaux, en leur assurant un avantage concurrentiel, en renforçant la mobilisation des employés, en réduisant les coûts de consommation d’énergie, d’eau, etc.- à condition de consentir un investissement de départ nécessaire à la réalisation d’études d’impact, d’audits et à la mobilisation de moyens humains notamment. Pour changer les pratiques ESG en profondeur, il faut également que la démarche RSE soit placée au cœur de la stratégie de l’entreprise, qu’elle soit portée par son dirigeant et appropriée à tous les niveaux de l’organisation.
Toujours est-il qu’il y a de quoi être optimiste pour l’avenir. Les jeunes patrons africains sont particulièrement sensibilisés aux enjeux de la RSE. En outre, la pression des bailleurs de fonds, l’émergence d’une classe moyenne de plus en plus regardante et la compréhension par les chefs d’entreprise que la RSE peut être un outil de compétitivité montrent que le sujet devrait prendre de l’importance dans les années à venir.





