Climat et transport aérien
Abderahmane Berthé qui pilote depuis 2018 l’Association des compagnies aériennes africaines (AFRAA) connait bien le secteur aérien africain. Il décrypte dans cette interview l’évolution du transport aérien africain et pose un regard sur un marché qu’il juge indispensable au développement du continent.
«Le transport aérien est un facteur clé pour l’intégration économique et le développement de ce vaste continent africain»
AFRIMAG : La 14ème édition du World Connect organisé par APG se tiendra du 1er au 3 novembre 2023 à Monaco. Le thème retenu : «More than ever the air transport is still fundamental» («Plus que jamais le transport aérien reste fondamental»). En quoi le transport aérien est plus que jamais fondamental en Afrique ?
Abderahmane Berthé : Imaginez un peu l’étendue du continent africain (selon kai Krause) pouvant héberger en superficie les USA, la Chine, l’Inde, le Mexique, le Pérou, l’Europe occidentale. Compte tenu du faible niveau des infrastructures terrestres, le transport aérien est un facteur clé pour l’intégration économique et le développement de ce vaste continent.
Sans l’avion, il n’est pas envisageable de voyager de Cape Town à Lagos ; un exemple parmi d’autres.
AFRIMAG : Comment aujourd’hui le transport aérien africain peut-il constituer un levier pour la croissance et le développement économiques sur le continent ?
Abderahmane Berthé : Le transport aérien est facilitateur du commerce et du tourisme et contribue au Produit Intérieur Brut par la création d’emplois.
Cependant, il est important de résoudre quelques défis auxquels le secteur de l’aviation est confronté.
Pour résumer ces défis, il s’agit de l’accessibilité du transport aérien aux citoyens africains et de la connectivité intra-africaine.
AFRIMAG : Un des sujets phares du World Connect sera le SAF (Sustainable aviation fuel, carburant d’aviation durable). Comment percevez-vous l’intégration d’une quantité minimale de SAF qui se dessine en Europe et aux États-Unis ?
Abderahmane Berthé : La décarbonisation est un sujet important pour l’aviation. Le secteur contribue seulement pour 2% des émissions globales de CO2. Cependant, le trafic aérien va doubler d’ici 2040 avec en conséquence l’augmentation de cette part d’émission de CO2. Notre industrie a souscrit à l’objectif de «Zéro émission nette de carbone d’ici à 2050.» La part du SAF dans la réduction des émissions est estimée à 65%. D’où la nécessité d’intégrer une quantité minimale de SAF dans le carburant aviation. Cependant, bien que la nécessité environnementale soit indiscutable, il faut se poser des questions sur la viabilité économique et le réalisme du délai fixé à 2050.
Actuellement, le SAF coûte 3 à 4 fois plus cher que le kérosène. Sachant que le carburant est un élément important du coût d’exploitation des avions, les compagnies aériennes ne pourront pas supporter une telle augmentation des coûts.
Par ailleurs, il faudrait assurer la disponibilité du SAF en volume dans tous les aéroports exploités par les compagnies aériennes. En cela, les États, les fournisseurs de carburant et les aéroports ont un rôle important à jouer.
La question est si importante qu’à l’AFRAA nous avons constitué un groupe de travail SAF avec tous les membres de l’association pour discuter des défis et des stratégies à mettre en place pour l’introduction du SAF en Afrique.
AFRIMAG : Le Ciel africain s’est-il restauré après la crise du Covid qui l’a très fortement frappé ?
Abderahmane Berthé: Le Covid-19 a été la plus grave crise que le secteur du transport aérien ait connu. Le trafic aérien a été fortement réduit en 2020, 2021 et 2022.
Depuis fin 2022, on a constaté une reprise progressive. En Afrique, en septembre 2023, le trafic a dépassé le niveau du même mois en 2019 avant le Covid-19.
Il est quasiment certain qu’en début 2024 la restauration sera effective.
AFRIMAG : Depuis presque 25 ans, près d’une quarantaine d’États africains ont signé à Yamoussoukro le projet de marché commun africain dans l’aviation. Rien ne s’est passé. En 2018, un autre projet de marché commun du transport aérien africain, en l’occurrence la SAATM, a été lancé. Là encore, rien n’a pu être mis en œuvre. Pourquoi tant d’hésitation et de tergiversation des Etats africain ?
Abderahmane Berthé : En 1988 la déclaration de Yamoussoukro avait pour objectif de libéraliser le transport aérien. Face à l’insuffisance de résultats, la décision de Yamoussoukro fut adoptée en 1999. En janvier 2018, les chefs d’Etats africains ont lancé le Marché unique du transport aérien en Afrique (MUTAA) accompagné de règlements sur la concurrence, la protection des consommateurs et le règlements des conflits.
A ce jour 37 Etats ont signé le MUTAA sans que tous pour autant l’appliquer sans restriction. La principale raison est que certains Etats veulent protéger leurs compagnies nationales face aux conséquences d’une ouverture du marché à des compagnies concurrentes plus fortes bien qu’ils soient convaincus des bénéfices du MUTAA sur le long terme pour leurs Etats.
Nous pensons que pour amener plus de confiance, il est important que les compagnies aériennes collaborent pour mettre en place des accords commerciaux gagnant-gagnant. En effet on peut coopérer en restant concurrents.
AFRIMAG : Ailleurs dans le monde, on voit de plus en plus de concentration dans le transport aérien. Pourquoi en Afrique chaque Etat veut avoir sa propre compagnie aérienne ? Nous avons l’impression que l’Afrique va à contre-courant de cette tendance ?
Abderahmane Berthé: La consolidation est de fait un passage obligé pour les compagnies aériennes. Le continent ne peut pas avoir 54 compagnies majeures. Les Etats doivent le comprendre et tirer les leçons des expériences vécues. En effet, beaucoup de compagnies créées disparaissent avant les 10 ans d’existence.
La consolidation des compagnies aériennes dans d’autres régions est effective et fonctionne très bien.
Je pense qu’à terme il faudrait en Afrique 6 ou 7 compagnies globales avec des compagnies régionales pour la desserte intra-Afrique. Ces 2 composantes de l’écosystème devront coopérer pour améliorer la connectivité.
AFRIMAG : Nous observons des commandes d’avions neufs fulgurantes partout au niveau mondial sauf en Afrique, exceptés le Maroc et l’Ethiopie. N’est-ce pas nous sommes partis pour rester enclavés pour de longues années encore ?
Abderahmane Berthé: Au fil des ans, la flotte des compagnies s’est fortement rajeunie comparé à il y a 40 ans. La croissance future du trafic, doublement d’ici 2040 et les exigences en termes d’environnement nécessitent le renouvellement et l’augmentation de la flotte aérienne.
Plusieurs facteurs internes et externes font que les compagnies aériennes ne sont pas rentables pour la grande majorité. A cet égard, il est important de créer un environnement propice à la profitabilité. Les Etats, décideurs des politiques et règlements ont un rôle incommensurable à jouer. Le renouvellement de la flotte fait partie également des moyens pour atteindre cet objectif de rentabilité.









![Édito | La corruption une maladie du transport aérien [Par Jean-Louis Baroux] J’ai relevé quelques exemples parmi les faits jugés et publiés, qui d’ailleurs ne correspondent qu’à une toute petite minorité des délits de corruption dont la plupart resteront impunis. Voilà le cas de l’ancien président de Sri Lankan Airlines, Kapila Chandrasena, condamné à la prison pour avoir sollicité de la part du constructeur 16 millions de dollars en échange de l’achat de 6 A330 et de 4 A350 dont la valeur totale est de 2,5 milliards de dollars. Il n’a finalement reçu que 1,45 millions de dollars et il s’est fait pincer.](https://afrimag.net/wp-content/smush-webp/2026/04/Avion-450x232.jpg.webp)

