Face à l’ “épidémie de putschs”en Afrique de l’Ouest, l’ancienne puissance coloniale française apparaît dépassée, adoptant des stratégies variables suivant les pays. Mais la « déconnexion » est bien plus ancienne, selon des analystes, pour qui Paris n’a pas pris la mesure de l’évolution du continent.
Un mois après le coup d’Etat au Niger, un des derniers alliés de Paris au Sahel, c’est au tour du Gabon, symbole s’il en est d’une relation franco-africaine controversée, de connaître un putsch retentissant, faisant chuter la dynastie Bongo au pouvoir depuis plus de 50 ans.
Paris a condamné « le coup d’Etat en cours » et a rappelé son « attachement à des processus électoraux libres et transparents », une réaction qui pourrait apparaître en décalage si les scènes de liesse observées à Libreville ou à Port Gentil se généralisent.
« Le coup d’Etat était dans sa grande majorité attendu par la population gabonaise, pour qui c’est déjà une victoire qu’il n’y ait plus de Bongo à la tête du pays », affirme à l’AFP un militant de la société gabonaise, Bernard Christian Rekoula, réfugié en France. Mais la France n’a pas mesuré ce désir de changement et n’a pas bronché face à un processus électoral douteux, estime le militant, co-fondateur de l’ONG Copil Citoyen.
Le Gabon, symbole pendant des décennies de la « Françafrique », système de pratiques opaques et de réseaux d’influences hérités du colonialisme, vivait déjà « une fin de régime », mais la France, dont le président Emmanuel Macron s’était rendu en mars à Libreville, s’est « fait surprendre », juge le chercheur Antoine Glaser.
Un décalage à l’œuvre partout dans son ancien pré carré africain. « La France n’a pas pris la mesure de l’évolution des sociétés africaines, sa jeunesse connectée, globalisée », analyse Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute de Dakar.
Et Paris fait face à l’arrivée de « modèles concurrents » et décomplexés qui font passer les relations économiques avant la démocratie, comme la Chine, l’Inde, la Turquie, l’Arabie Saoudite et bien sûr la Russie, ajoute-t-il.
Le coup d’Etat au Gabon intervient après des putschs successifs depuis 2020 au Mali, au Burkina Faso et au Niger, remettant en cause toute la stratégie française au Sahel depuis une décennie.
Militairement et politiquement, la France est désormais confrontée à un « dégagisme qui se répand dans la région », selon Jean-Hervé Jézéquel, de l’International Crisis Group (ICG), malgré de réels succès contre les jihadistes et sur le plan du développement.
« La France porte le fardeau de ses incohérences », estime Bakary Sambe. Paris s’était accommodé du premier putsch au Mali en 2020, avait adoubé l’année suivante le Tchadien Mahamat Idriss Déby Itno, arrivé au pouvoir sans processus constitutionnel. Aujourd’hui, elle condamne le putsch au Niger, qualifié de « coup d’Etat de trop ».
Mais sa position inflexible au Niger, où Paris maintient ses 1.500 militaires et son ambassadeur en dépit d’un ultimatum de la junte, ne sera pas « tenable » longtemps, estiment les analystes.
« Les Français avaient tout misé sur le Niger, c’était le laboratoire de la recomposition de leur stratégie au Sahel, il a été saccagé, il y a de quoi l’avoir mauvaise. Mais si on veut trouver des portes de sortie réalistes, on ne peut pas s’en tenir à cette vision », selon le chercheur Yvan Guichaoua (Brussels school of international studies).
D’autant que la France apparaît isolée face à des alliés européens et américains nettement plus prudents.
Pour Bakary Sambe, les Américains (1.100 militaires au Niger) ont adopté « un positionnement plutôt réaliste, voire opportuniste » en se gardant de couper les ponts avec les putschistes. Quant à l’Europe, « elle est dans un train dont la locomotive France a déraillé et dont les wagons se cherchent ».
Depuis ses déconvenues au Burkina et au Mali, où elle était intervenue à la demande de Bamako, la France a bien tenté un changement de stratégie, une approche moins militaire centrée sur les relations avec la société civile et le « soft power ».
Mais « le changement de cap ne se décrète pas comme ça », estime Yvan Guichaoua, pour qui « les préoccupations européennes et françaises autour de l’Afrique » restent centrées sur « la panique migratoire ou l’enjeu sécuritaire ».
Malgré tensions et revers, la ministre française des Affaires étrangères Catherine Colonna s’est dite mardi « convaincue que les relations entre la France et les pays africains (avaient) un bel avenir devant elles ».
« C’est un déni déconcertant de la situation actuelle », s’étonne Jean-Hervé Jézéquel. « Plutôt que de convoquer un futur radieux, il va falloir revoir le fondement de nos relations aux Etats et aux sociétés de la région et apprendre à changer le ton ».
Avec AFP





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