Du Cap de bonne espérance à Tanger, tout Africain, quels que soient la couleur de sa peau, sa religion, son genre, est censé être chez lui. Une belle idée d’un idéal !
C’était le beau projet du Président Kwame Nkrumah du Ghana, du Roi Mohammed V du Maroc, de l’Empereur le Négus Hailé Sélassié d’Ethiopie, du Président Ahmed Sékou Touré de Guinée, du Président Modibo Keïta du Mali… Du Président Habib Bourguiba de Tunisie aussi ! Paix éternelle à leur âme ! Ces Pères fondateurs de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) – devenue depuis l’Union africaine (UA) – croyaient fermement au destin commun de tous les peuples d’Afrique.
Un bel idéal auquel le chef de l’Etat tunisien Kaïs Saïed vient de porter un coup sévère par sa sortie hasardeuse et immature, faisant de l’Africain issu du Sud du Sahara la source de tous les maux de la Tunisie.
Quelle impéritie !
Ceux qui voient dans les propos du numéro 1 tunisien du populisme ou de la démagogie se trompent lourdement de grille de lecture.
Le racisme dans ce pays du Maghreb de 12 millions d’habitants, accueillant, selon les statistiques, environ 21 000 subsahariens réguliers et irréguliers, soit un ratio de moins de 0,2%, dont une bonne frange d’étudiants dans les écoles privées, est une réalité. Même les hauts cadres de la Banque africaine de développement (BAD) l’avaient vécu au quotidien quand le siège de l’organisation panafricaine était transféré à Tunis au pire moment de la guerre civile en Côte d’Ivoire.
Ici, il ne s’agit pas de supputations mais de faits irréfutables sur le racisme ambiant dans la société tunisienne. En sus, le président tunisien vient d’enfoncer le clou en désignant les migrants désargentés et étudiants subsahariens comme des criminels à la merci de la vindicte populaire.
Si sa démarche était uniquement guidée par des impératifs économiques et sociaux, ce qui pourrait être compréhensible, pourquoi n’a-t-il pas mis dans la même nasse tous les migrants et étudiants nonobstant leurs origines ? Les dizaines de milliers de migrants libyens, syriens… qui sont dans les mêmes situations que les Subsahariens, ou pire, en Tunisie sont des «anges» incapables de crimes.
Pourtant, il n’y a pas si longtemps, l’indicible s’est produit en Libye montrant les images d’Africains vendus comme du bétail. Ces images insoutenables continuent de hanter l’Africain que je suis.
Selon Tunis Afrique Presse (2015), un des rares organes officiels ayant fourni un chiffre, les migrants libyens représenteraient entre 200.000 et 250.000 personnes en 2015, ce qui est considérable pour un pays de 11,11 millions d’habitants à cette époque. Le ministre des Affaires sociales d’alors, Mahmoud Ben Romdhane estime, quant à lui, qu’ils seraient entre 300.000 et 350.000 (Kapitalis, 2016). C’est dire que les seuls migrants libyens en Tunisie sont au moins 10 fois plus nombreux que la totalité des Subsahariens persécutés aujourd’hui à cause de la couleur de leur peau.
Ne voir des criminels que dans cette seule communauté, voilà l’insulte suprême adressée à tout un continent que Kaïs Saïed et certains politiciens populistes de Tunis ont allègrement franchi. Attitude singulière qui ne sera pas sans effet sur les relations diplomatiques, économiques et commerciales.
Création de la valeur
On parle d’environ 5.000 étudiants subsahariens qui poursuivent aujourd’hui leurs études en Tunisie. Plus de 95 % de ce nombre est dans l’enseignement privé. Les parents se saignent aux quatre veines pour supporter leurs frais scolaires. Une manne qui profite à l’économie tunisienne en termes d’impôts et de création d’emploi.
Ce qui est écœurant dans cette histoire, c’est de voir un pays africain, la patrie du Président Bourguiba en l’occurrence, auquel ces parents d’étudiants croyaient, dont les hauts responsables de ces écoles privées font le tour du continent pour vanter la qualité de leur diplôme et les débouchés qu’il offre aux futurs lauréats. Ce n’est pas pourtant faute d’établissements privés et publics prestigieux cotés à Dakar, Abidjan, Lomé, Ouaga, Bamako pour ne citer que l’Afrique de l’Ouest… Quand on est jeune bachelier, on a envie d’aller voir de l’autre côté. C’est toujours un plus à notre parcours. «Aujourd’hui, nous recevons trois éducations différentes ou contraires : celle de nos pères, celle de nos maîtres, celle du monde. Ce qu’on nous dit dans la dernière renverse les idées des premières», Montesquieu – »L’esprit des lois ». Rien n’est plus vrai.
Sur un autre registre, combien de chefs d’entreprise tunisiens cherchent aujourd’hui à faire du chiffre d’affaires à partir des marchés africains? Les opportunités en provenance du continent sont pourtant réelles. Comment Tunis va dorénavant convaincre de son sérieux pour intégrer une organisation cohérente économiquement et commercialement comme la Cedeao ? Tunis qui s’est préparée comme un beau diable pour affronter la Zone de libre-échange continentale (Zleca) a-t-elle compris que le marché commun ne se limite pas seulement à la production et distribution des biens et services mais que cela va beaucoup plus loin que ça ? A-t-elle oublié l’élément humain et ses différences et spécificités ? Ne dit-on pas que le commerce adoucit les mœurs. Par ce biais l’Europe a fait la paix après des terribles guerres et incompréhensions entre ses diverses populations. C’est cette même Europe des 27 qui fait rêver les dizaines de milliers de migrants tunisiens qui ne reculent pas devant les vagues mortelles de la Méditerranée. N’est-ce pas un exemple édifiant à cet égard ?
Enfin, contrairement aux Pères fondateurs de l’Unité africaine, sur les valeurs, Kaïs Saïed a pris le sens inverse. D’où le Tweet sibyllin d’Eric Zemmour le félicitant sur le danger du “grand remplacement”. Qu’on pourrait traduire par : bienvenue dans le club des anti-valeurs !





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