L’intelligence artificielle (IA) propose de nombreux outils pour préserver et valoriser les cultures locales. C’est particulièrement vrai en Afrique, où l’oralité est historiquement privilégiée pour transmettre les savoirs et savoir-faire. Langues en danger d’extinction, musique traditionnelle, artisanat : des initiatives s’appuyant sur l’IA émergent en Afrique de l’Ouest pour protéger ces trésors immatériels. Entre innovation et enracinement séculaire, l’entrepreneur Sidi Mohamed Kagnassi, spécialiste des nouvelles technologies et féru d’art africain, nous propose son éclairage sur cette passionnante question
L’IA est souvent perçue comme un danger pour l’art et de la culture, les outils génératifs menaçant les activités des créateurs. Mais l’IA offre aussi de nombreux outils pour préserver et valoriser les cultures locales, tout particulièrement en Afrique.
«Notre continent est attaché à l’oralité. Notre culture, nos savoirs, nos savoir-faire se sont transmis de bouche à oreille. Ils se transmettent encore souvent ainsi. C’est une force, mais aussi une fragilité : si cette chaîne de transmission est brisée, le savoir disparaît. Grâce au numérique, nous avons aujourd’hui les moyens d’enrayer cette disparition. Je suis convaincu que l’IA peut sauver le patrimoine immatériel de l’Afrique,» affirme ainsi l’entrepreneur ivoiro-malien Sidi Mohamed Kagnassi, analyste avisé des nouvelles technologies et grand amateur d’art africain.
«Préserver les langues africaines en danger»
L’une des plus grandes richesses de l’Afrique est linguistique. Le continent compte 2 144 langues vivantes, près d’un tiers du total mondial. Mais cette richesse est en danger : au moins une centaine d’entre elles sont menacées d’extinction. Ces langues africaines peinent aussi à s’imposer dans le monde numérique. Des ressources en ligne sont disponibles pour seulement 5 % d’entre elles, la plupart sont ignorées par les outils de traduction et les IA génératives.
Des initiatives tentent toutefois de faire bouger ces lignes. Lancée en 2025 par des entrepreneurs et des scientifiques camerounais, la start-up EqualyzAI développe des modèles d’IA capables de comprendre et de traiter les langues africaines parlées par au moins un million de personnes. « Développer des IA utilisant nos langues est crucial pour l’Afrique. La principale force d’EqualyzAI est sa visée panafricaine. La start-up défend des langues transnationales et raisonne à l’échelle de tout le continent », approuve Sidi Mohamed Kagnassi.
Même logique avec le traducteur automatique LafricaMobile : développé au Sénégal, il s’appuie sur un modèle d’IA capable de générer des messages traduits et vocalisés dans de nombreuses langues africaines. Via un simple smartphone, il facilite ainsi les échanges entre locuteurs de différentes langues, et détourne de l’usage de l’anglais ou du français comme lingua franca.
Les innovations numériques soutiennent surtout la préservation des langues en danger d’extinction. L’Unesco invite ainsi à s’appuyer sur des modèles d’IA dans sa stratégie de promotion « de la diversité culturelle et du multilinguisme en Afrique ».
Le Laboratoire des langues africaines œuvre déjà en ce sens, en utilisant l’IA et le traitement automatique du langage pour « renforcer les langues africaines à faibles ressources, souvent oubliées. Sa plateforme facilite la collecte et la documentation de ces langues vivantes peu parlées, et aide à leur valorisation. Elle donne une voix numérique à celles qui, sinon, risqueraient de s’éteindre », apprécie Sidi Mohamed Kagnassi.
Documenter «des pans entiers de notre culture musicale»
L’IA est également un outil de choix pour documenter, préserver et diffuser les musiques traditionnelles africaines, à transmission orale. « Par la collecte et le traitement des données musicales, l’IA permet de sauvegarder des pans entiers de notre culture musicale, et d’en garantir l’accès au plus grand nombre, notamment aux plus jeunes », se félicite Sidi Mohamed Kagnassi.
Inscrit par l’Unesco au patrimoine immatériel de l’humanité, le balafon, un instrument traditionnel, joue « un rôle culturel majeur dans de nombreuses sociétés africaines, notamment d’Afrique de l’Ouest. Outil de langage, de mémoire et d’identité, il est de plus en plus délaissé », s’inquiète Sidi Mohamed Kagnassi.
Or, le plus important festival dédié au balafon, le Djéguélé Festival à Boundiali (Côte d’Ivoire), a choisi d’explorer sa place « à l’ère du numérique et de l’IA ». Tables rondes et forums de discussion ont analysé l’apport des technologies innovantes à sa préservation et à sa diffusion « au-delà des frontières ivoiriennes et même africaines.» Koné Ibrahim, enseignant-chercheur à l’université de Korhogo, a notamment salué l’émergence d’applications « qui ne peuvent pas dénaturer et corrompre l’authenticité du balafon.»
Autre usage : des outils utilisant l’IA peuvent faciliter un enregistrement de qualité pour des morceaux de musique africaine, et donc favoriser leur sauvegarde et leur diffusion. C’est le cas par exemple de Senmixmaster, une plateforme sénégalaise de mastering assisté par IA.
«Un musée interactif et dynamique pour le génie artisanal africain»
De la même façon, l’artisanat traditionnel africain peut, lui aussi, « être documenté et préservé grâce à l’IA et les bases de données. L’espace numérique devient alors un musée interactif et dynamique pour le génie artisanal africain », ajoute Sidi Mohamed Kagnassi.
Des outils numériques peuvent ainsi mettre en avant le talent des artisans contemporains : la plateforme Mon artisan, lancée avec succès par un entrepreneur ivoirien, rapproche par exemple les consommateurs des artisans locaux.
«L’artisanat séculaire et les outils numériques peuvent aussi dialoguer, dans une parfaite métaphore de l’Afrique d’aujourd’hui, assise sur son héritage immatériel, résolument tournée vers les nouvelles technologies », s’enthousiasme Sidi Mohamed Kagnassi. Il évoque par exemple Seymour Création, une entreprise béninoise, qui allie la création de trophées africains traditionnels et la narration connectée, ou Maraz, un fabricant de produits de luxe en cuir, opérant au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Rwanda, qui utilise l’IA pour transmettre et enrichir les « techniques ancestrales » des artisans africains.
«L’Afrique doit tendre la main à son passé en s’engageant résolument vers l’avenir – devenir une place forte du numérique en valorisant nos traditions, utiliser l’IA et le cloud pour faire rayonner notre patrimoine, ici et ailleurs,» conclut Sidi Mohamed Kagnassi.











