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Edoh Kossi Amenonve, Directeur général de la BVRM

«Les cinq bourses de la CEDEAO ont un projet commun d’intégration régionale»

L’horizon est dégagé pour la Bourse régionale des valeurs mobilières de l’UEMOA (BRVM): la capitalisation du marché des actions a quasiment doublé en trois ans, passant de 3 177 milliards de FCFA en 2011 à 6 320 milliards au 31 décembre 2014, et s’établit à 7 520 milliards au 15 octobre 2015. Mais les chantiers comme la mise en œuvre du projet commun d’intégration régionale de la CEDEAO ou encore les enjeux, sont énormes. Edoh Kossi Amenounvé qui a dynamisé la BRVM qui peinait à décoller, répond aux questions d’AFRIMAG.

 

Edoh Kossi Amenonve, Directeur général de la BVRM

Edoh Kossi Amenonve, Directeur général de la BVRM

AFRIMAG : Peut-on croire à une tendance vers la désintermédiation du financement des entreprises quand 95% des financements en Afrique se font encore via le système bancaire classique ?

Edoh Kossi Amenouve : En Afrique, les banques restent en effet la principale source de financements des entreprises. Cela n’est pas surprenant car nous sommes dans des économies d’endettement héritées de la colonisation pour la plupart.

Mais la tendance vers la désintermédiation est un processus irréversible. Après avoir épuisé les guichets de financement les plus utilisés (l’autofinancement et le financement bancaire), les entreprises en Afrique, pour être plus compétitives, ont besoin de financements par le marché qui sont généralement à long terme. Actuellement, seulement 2% des crédits accordés par les banques africaines ont une durée de plus de 10 ans et uniquement 22% des entreprises disposent d’un prêt ou d’une ligne de crédit émanant d’un établissement financier ; contre 31% dans les pays d’Asie en développement, 47% dans les pays d’Amérique en développement et 48% dans les pays d’Europe en développement. C’est dire que le recours à des sources de financement alternatives s’avère être primordial, notamment les marchés financiers et les bourses africaines ont un rôle important à jouer. Cependant, l’évolution de l’économie d’endettement vers l’économie de marché est un processus très lent qu’il faut néanmoins accompagner par des reformes vigoureuses.

Toute solution de financement alternatif l’est essentiellement par rapport aux banques. Beaucoup d’experts pensent que celles-ci peuvent être un facteur de blocage très puissant à la désintermédiation. Est-ce que leur hégémonie en Afrique n’est-elle pas de nature à rendre le processus quasi impossible ?

Je ne partage pas ce point de vue. Un meilleur financement des entreprises doit faire intervenir plusieurs catégories d’acteurs et les banques ont encore un rôle extrêmement important à jouer. D’ailleurs, le secteur bancaire en Afrique connait un développement significatif comme l’atteste les principaux indicateurs. En effet, en 2014, les 100 premières banques africaines ont affiché un Total Bilan de 1 333 milliards USD et un Produit Net Bancaire de 75,845 milliards USD. Au 31 décembre 2013, l’UEMOA comptait 114 banques pour un total bilan de 20106 milliards de FCFA et un Produit Net Bancaire de 1 197 milliards de FCFA, soient des progressions respectives de 31% et 23% comparées à leurs niveaux en 2011. Le Total Bilan s’est hissé à 24 537 milliards de FCFA en 2014 et 26 008 milliards de FCFA en juin 2015, soit 54% du PIB de l’UEMOA (avec 118 banques). Malgré cette évolution, l’intervention du secteur bancaire dans le financement des entreprises reste limitée. Ce difficile accès au financement touche aussi bien les grandes entreprises que les PME qui constituent, par ailleurs, l’essentiel du secteur privé africain. En 2011, le nombre de micro-entreprises et de PME, sur le continent, était évalué entre 55 et 67 millions. Les statistiques révèlent que 70% de cette catégorie d’entreprises ne disposent pas de moyens financiers suffisants pour des besoins estimés entre 385 et 455 milliards de dollars US. Les besoins de financement sont très importants et les opportunités immenses. Les banques ont tout intérêt à accompagner, comme de par le monde, la désintermédiation car elle leur offre une diversification de leurs produits et services.

Dans de nombreux cas, la désintermédiation est décrite comme une sorte d’émancipation spontanée des marchés financiers. Jusqu’à quel point la faiblesse du financement bancaire en Afrique et l’étroitesse des marchés des capitaux réglementés peuvent-ils être des facteurs encourageants ?

Il y a encore plusieurs leviers sur lesquels on doit s’appuyer pour améliorer le financement bancaire. Cela passe aussi bien par des réformes réglementaires que par l’utilisation intensive des technologies de l’information. L’approfondissement des marchés de capitaux est également une préoccupation majeure pour toutes les places africaines. Quatre axes majeurs regroupant plusieurs solutions ressortent des principales analyses et travaux effectués depuis les dix dernières années sur ce sujet. Il s’agit de : l’accroissement de l’offre de titres, le développement de la demande de titres, la mise en œuvre d’actions transversales et l’intégration des marchés de capitaux. Le seul modèle qui existe aujourd’hui au niveau mondial et reconnu par tous comme un exemple réussi de marché de capitaux parfaitement intégré, avec un régulateur unique, une bourse entièrement électronique, et un système de règlement/livraison intégré avec des titres entièrement dématérialisés : c’est la BRVM.

D’autres modèles donnent de bons résultats sur le continent. A l’échelle continentale, il y a le projet de création d’une bourse panafricaine par l’Union africaine (UA). Ce projet a commencé dans un premier temps par l’encouragement des bourses nationales et régionales à se regrouper entre elles. Ainsi, divers projets d’intégration de bourses ont vu le jour sur le continent, notamment, en Afrique de l’est (Kenya, Burundi, Tanzanie, Rwanda et Ouganda) et en Afrique australe avec la création en cours d’une plate-forme de cotation commune aux 14 pays membres de la SADC (Communauté de Développement d’Afrique Australe). Le dernier exemple également en cours de mise en œuvre est celui de l’Afrique de l’ouest. En effet, les cinq bourses de la CEDEAO y ont un projet commun d’intégration régionale : la BRVM, la Bourse du Nigeria, la Bourse du Ghana, la Bourse de Sierra Leone et la Bourse du Cap Vert. Ce processus est conduit sous l’égide du WACMIC (West African Capital Markets Integration Council) dont j’ai l’honneur d’assurer la présidence depuis février 2015. Si ces marchés de la CEDEAO sont intégrés, l’ensemble devrait avoir une capitalisation de 76 milliards de dollars représentant 7% de la capitalisation boursière africaine, 273 sociétés cotées, 233 sociétés de bourse, et constituer la 2ème bourse africaine après celle de Johannesburg. Cette intégration peut s’étendre entre la CEDEAO et la zone CEMAC

Quels peuvent être les véhicules d’investissements mutualisés auxquels fait référence (p. 49) le rapport sur la désintermédiation du financement des entreprises présenté fin octobre 2015 à Casablanca ?

Le rapport évoque plusieurs types de véhicules d’investissement mutualisés, notamment la titrisation de créances, le développement de fonds obligataires mutualisés et le développement des “Fintech” et les solutions de financement participatif (Crowdfunding). La Titrisation de créances est adossée à des prêts bancaires accordés aux entreprises et permettra à une banque ou un groupement de banques de céder à un SPV (Fonds Commun de Créances) un portefeuille homogène de prêts. Les fonds obligataires mutualisés constituent une solution facilitant l’accès des investisseurs internationaux au financement d’entreprises africaines via des obligations. Elle pourrait permettre aux entreprises africaines ne pouvant pas accéder directement au financement obligataire « classique », pour des raisons de taille et/ou de montant à émettre, de se constituer en portefeuille d’entreprises pour lever des montants peu élevés. Enfin, s’agissant du développement des “FinTech” et des solutions de financement participatif (Crowdfunding), de nombreux rapports et analyses considèrent que les “Fintech” devraient représenter 20% du marché du financement à horizon 5 ans. Il est de même pour l’économie collaborative. Les tendances observées confirment années après années ces prévisions. Il s’agit aujourd’hui d’un phénomène que l’ensemble du secteur financier doit prendre en compte et d’un levier de développement. Toutefois, le développement de ces nouveaux modes de financement alternatifs doit cependant être soumis à une réglementation “rigoureuse” avec la mise en place de normes prudentielles ainsi que la définition de mécanismes de gestion des risques : identification des épargnants, sécurité des transactions, contrôles anti-blanchiment et de protection des investisseurs : contrôle de la qualification des investisseurs compte tenu du risque supporté, etc.

Quel est le rôle que peut jouer une place financière comme la BRVM dans la promotion ou du moins dans la favorisation des tendances alternatives au financement des entreprises ?

La BRVM, à l’instar de toutes les autres bourses du monde, cherche à favoriser la mobilisation de l’épargne longue disponible pour l’orienter vers des investissements productifs dans les économies des pays concernés. Son rôle est d’assurer une intermédiation directe entre les agents à capacité de financement et ceux en déficit de ressources. Au cours de ces trois dernières années, la BRVM a été portée par la forte reprise économique en Côte d’Ivoire et la consolidation de la croissance dans la plupart des pays de notre Union. En effet, notre indice composite a progressé de 20 % en 2012, 39 % en 2013 et 11 % en 2014. La capitalisation du marché des actions a quasiment doublé en trois ans, passant de 3 177 milliards de FCFA en 2011 à 6 320 milliards au 31 décembre 2014, et s’établit à 7 520 milliards au 15 octobre 2015. Le marché obligataire a suivi la même tendance pour atteindre une capitalisation de 1 660 milliards de FCFA à cette même date. Les volumes des transactions ont triplé entre 2011 et 2014, sous l’effet conjugué du passage à la cotation en continu, en septembre 2013, de la baisse des tarifs et des retombées des actions de promotion auprès des investisseurs régionaux et internationaux. La BRVM traite aujourd’hui plus de 1,2 milliard de FCFA de transactions en moyenne par jour contre 600 millions de FCFA il y a à peine trois ans. Ces performances ont permis à notre bourse régionale, non seulement de consolider sa 6ème place dans le classement des bourses du continent africain au regard de la capitalisation boursière mais surtout, de rentrer dans le Top 5 des bourses africaines les plus prometteuses à l’horizon 2020 après celles du Nigeria, de l’Afrique du Sud, du Maroc et du Kenya et devant celles de l’Egypte, de la Tunisie et de Maurice. De 1998 à 2014, plus de 3 887 milliards de FCFA ont été mobilisés sur le marché financier régional, dont 3 243 milliards en emprunt obligataire et 644 milliards de FCFA en opération sur titres de capital. Au 31 décembre 2014, la capitalisation boursière de la BRVM s’est fixée à 6 320 milliards de FCFA (marché des actions) pour un PIB de 48 097,3 milliards dans l’UEMOA, ce qui représente un taux de 13 %. Ce taux s’est hissé à 15,6 % au 15 octobre 2015. Notre vision est de « Faire de la BRVM une place boursière attractive, compétitive et sécurisée, au service du financement des économies de l’UEMOA ». La BRVM, sur la base de ses acquis, ambitionne de :

  1.  favoriser l’accroissement du nombre de sociétés cotées en attirant les grandes entreprises (agroindustrielles, industrielles, minières, financières, technologiques, etc.) ainsi que toutes celles qui apportent une contribution significative au PIB des pays de l’UEMOA afin que la BRVM soit plus représentative des économies de l’Union ;
  2. faciliter l’accès des PME au financement à long terme via le marché pour leur donner les moyens d’accroître leur contribution au financement de nos économies et à la création d’emplois ;
  3. susciter une participation de plus en plus importante des investisseurs régionaux et internationaux aux opérations sur notre marché, notamment ceux de la diaspora africaine à travers des produits innovants ;
  4.  contribuer à une meilleure vulgarisation des Organismes de Placement Collectif en Valeurs Mobilières (OPCVM) pour le développement de l’épargne collective ;
  5.  recourir plus intensivement aux TIC pour améliorer la microstructure du marché en proposant des produits et services innovants ;
  6.  poursuivre les travaux d’intégration avec les autres bourses du Continent. La BRVM est donc outillée et cherche à innover en permanence pour accompagner toute solution alternative visant à contribuer à un meilleur financement des économies de notre Union.
Banque & Finance BVRM Edoh Kossi Amenonve

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