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« En tant que scientifique d’un pays du sud, je me sens humilié » : un professeur sénégalais retenu à son arrivée à Zaventem

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Je suis heureux, je peux le dire, j’ai été effectivement libéré. Hier, à pareille heure, je me sentais humilié, je me sentais littéralement déshonoré ». C’est ainsi qu’Omar Mboup commente vendredi sa mésaventure ; une mésaventure qu’il a encore du mal à comprendre.

Omar Mboup est sénégalais, professeur de philosophie de profession. Il enseigne à Dakar, dans un lycée plutôt huppé, il termine également une thèse en philosophie, à l’Université de Dakar, dont la soutenance doit avoir lieu dans quelques semaines.

Jeudi, il arrive à l’aéroport de Zaventem, en provenance de Dakar. Le chercheur est en possession d’un visa Schengen en bonne et due forme, délivré par les autorités néerlandaises. Il doit en effet transiter quelques heures par la Belgique, sa destination étant les Pays-Bas, où il était invité à participer à un séminaire à l’Université de Nimègue.

Omar Mboup, avec Philippe Van Houte

A son arrivée, surprise : Omar Mboup est arrêté par la police des frontières, et son passeport lui est retiré. La police a estimé qu’il n’avait pas assez d’argent pour poursuivre son voyage : « On m’a retenu à l’aéroport de Bruxelles pour la simple raison que je ne dispose pas d’assez de moyens pour continuer mon voyage vers la Hollande, nous racontait-il jeudi soir, lorsqu’il précise avoir 300 euros sur lui (edit). Or, et les policiers le lui auraient expliqué, son visa est totalement en règle.

« Une situation qui me dépasse »

Au téléphone, l’homme semblait épuisé, par moments paniqué. « Ce qui se passe, je ne saurais l’expliquer, poursuivait-il dans un message vocal sur Whasapp. Je n’ai même pas les mots, parce qu’il se passe une situation extrêmement compliquée, une situation inattendue, une situation qui me dépasse et qui dépasse mes forces… »

« Vers 13 ou 14h, il m’a été proposé de me rendre dans un centre de détention, ce que je refusais catégoriquement, parce que je ne suis pas illégal. »

Seule option : rester dans l’aéroport, en attendant un autre vol pour DakAr, un vol retour : « On m’a mis dans une zone internationale où il n’y a rien à part des chaises, où je ne peux même pas m’allonger… Il m’a fallu rencontrer des gens dans une petite mosquée ici, qui sont là en train de m’aider en apportant de quoi manger et boire ».

Une expérience traumatisante pour ce professeur, qui nous racontait toute son incompréhension face à cette situation : « On m’a retenu dans un contexte extrêmement difficile, où j’ai même failli avoir une crise cardiaque. Je ne suis pas familier à ce genre de situation. »

Invité par un professeur de l’Université de Nimègue

« Je suis invité régulièrement à participer à des conférences internationales et j’ai été en France à Rouen, il y a quelques années j’ai été également en Chine dans le contexte du Congrès mondial de philosophie… Mais je rencontre pour la première fois cette situation-là », explique-t-il.

Il insiste : il n’est que de passage en Belgique, il doit se rendre aux Pays-Bas pour y suivre un séminaire qui doit durer 15 jours. Et Omar Mboup n’avait aucune raison de rester en Belgique ou en Europe, dit-il, « généralement, j’évoque le motif pour lequel je voyage, et à la fin de chaque voyage, je retourne au Sénégal. Les tampons sur mes visas en constituent une parfaite illustration, c’est une preuve qu’à chaque fois je termine un voyage d’étude je rentre chez moi pour m’occuper de mes élèves, pour m’occuper de mes activités intellectuelles. » Mais rien n’y fait : il lui est demandé d’attendre, sans ses papiers.

Or, c’est sur l’invitation d’un autre professeur de philosophie, Philippe Van Haute, qui enseigne à l’Université de Nimègue, qu’Omar Mboup a pu obtenir son visa. Celui-ci va nous confirmer que des démarches très lourdes, avec des demandes de multiples documents et garanties, ont été entreprises pour que les autorités néerlandaises lui octroient le visa. « J’ai du mal à imaginer que ça pourrait m’arriver à moi », réagit Philippe Van Haute au téléphone jeudi soir.

« S’il (Omar Mboup, ndlr) avait été un professeur blanc arrivant de Québec j’ai du mal à imaginer qu’on lui demanderait combien d’argent il a sur lui. »

Omar Mboup va contacter son collègue pour lui expliquer qu’il est retenu. Philippe Van Haute va alors proposer aux policiers de venir lui-même chercher Omar Mboup, et lui procurer la somme nécessaire sur place. Refus des forces de l’ordre.

Je me sens humilié, je me sens dévalorisé, je me sens insulté moralement et intellectuellement

Les mots d’Omar sur la messagerie vocale jeudi traduisent son désarroi : « On ne peut pas comprendre… Dans un monde en mondialisation, la connexion entre les peuples devrait aujourd’hui être une réalité. Une partie des peuples de ce monde voyage comme il le peut, alors qu’une autre partie rencontre énormément de difficultés… De surcroît, faisant partie de cette élite africaine je me sens écœuré, je me sens humilié, je me sens dévalorisé, je me sens insulté moralement et intellectuellement.

On m’a montré aujourd’hui que je ne signifie rien du tout, malgré toutes les explications, malgré les devoirs de mes élèves que j’ai apportés pour les corriger le temps de mon séjour… »

Omar va donc passer la journée et une bonne partie de la nuit dans la zone de transit.

Libéré, sans explications

C’est seulement vers 22h qu’il va pouvoir sortir de l’aéroport. Une discrète mobilisation s’était mise en place à l’extérieur : « J’ai été informé de l’évolution de la situation par l’ambassadeur du Sénégal en Belgique, Amadou Dioup. Il m’a contacté vers 20h pour m’informer que la situation était réglée et qu’il avait écrit au ministère des Affaires étrangères […] Un policier est venu vers moi, vers 22h, pour me dire de les suivre. Quand je les suivis jusqu’en bas, ils ne m’ont rien dit et m’ont donné mon passeport en me disant de partir… Il n’y a eu aucun mot, aucune explication de leur part. Ils m’ont juste restitué mon passeport en ne me donnant aucun document, aucune justification… Voilà ce qui s’est passé ». Philippe Van Haute est alors venu le chercher.

Mais Omar reste encore choqué par cet épisode : « Je ressens un sentiment de satisfaction d’avoir quand même pu être libéré de ce qu’on peut appeler une forfaiture, une injustice. Mais je me sens aussi quelque part un peu frustré par cette manière d’empêcher certains à traverser convenablement l’aéroport, et par la facilité pour d’autres de traverser la frontière et de continuer leur voyage ».

« Ça arrive vraiment trop souvent, commente Philippe Van Haute, qui a hébergé Omar Mboup pendant la nuit avant son trajet vers les Pays Bas. Ce qu’il y a de racisme systématique là-dedans, c’est qu’il y a de fait cette idée, ce fantasme que tous les hommes et femmes africains et africaines veulent vivre en Europe ! »

Quant au professeur Mboup, il veut tirer des enseignements de cette triste expérience : « Aujourd’hui je me sens fort, nous dit-il vendredi après plusieurs heures de repos. Je me sens heureux de continuer ce combat qui consiste à aller à la quête de la connaissance, à aller échanger avec les gens du monde entier pour pouvoir servir mon pays au niveau de la science et du savoir. En résumé je suis plus qu’heureux et satisfait de savoir que j’ai un travail qui m’attend et que je continue ».

Nous avons contacté la police fédérale et l’Office des étrangers pour avoir une explication sur ce qui était arrivé à Omar Mboup. Le porte-parole de la police fédérale nous a expliqué que c’est à l’Office de se prononcer sur l’autorisation pour un ressortissant étranger d’entrer sur le territoire belge, après la réception d’un rapport rédigé par les agents de la police des frontières.

A l’Office des étrangers, il nous a été impossible d’avoir les précisions demandées sur les raisons de la rétention de Mr Mboup dans la zone internationale de l’aéroport, pour des raisons de manque d’effectifs pendant cette période de congés du 11 novembre, selon les explications de la porte-parole.

Avec la RTBF

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Un commentaire

  1. Situation de racisme avéré, une action en justice contre ce genre de traitement serait bien indiquée. C’est l’occasion de saisir les associations de lutte contre le racisme et celles de défense des droits de l’homme. Avec en prime, une demande de dédommagement conséquente qui amène ces racistes à réfléchir par deux fois avant de se livrer à de tels abus humiliants.

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